Merci de m’avoir invitée à prendre la parole au nom de toutes les personnes qui sont blessées, à cause qu’elles ont été internées, placées de force, à qui on n’a pas donné la chance d’un avenir.2 Nous sommes là aussi pour penser à toutes les personnes qui sont décédées à cause de ces injustices et ces violences.
Enfant, j’ai toujours entendu dire qu’il n’y avait rien pour ma mère et moi. Pourtant, je la voyais travailler. Elle allait en forêt ramasser le bois pour cuisiner et pour le chauffage. Elle nettoyait la maison, faisait la lessive dans l’eau gelée de la fontaine.
Pourtant ma mère et moi n’étions tolérées qu’à la cave.
Après l’école enfantine à Fribourg, j’ai été séparée de ma mère et placée dans plusieurs institutions.
Cela a duré en tout 20 ans et 3 mois, 20 années volées de ma vie.
Avec nous, tout a été fait pour qu’on ne coûte rien à la société ; grâce à nous, il fallait plutôt que de l’argent rentre. Au lieu de pouvoir aller à l’école, j’ai été enfermée dans une petite chambre au Château de Lully à Estavayer-le-Lac, pour broder, toute la journée. Dans d’autres institutions, on m’a fait travailler à la buanderie et au repassage. À 19 ans, j’ai été placée en clinique psychiatrique.
Ce qui m’a aidée, c’est que je n’ai jamais arrêté de chercher ma liberté.
J’ai souvent fugué. Je trouvais des petits travaux où j’étais nourrie logée. Mais à chaque fois, la police me rattrapait. Il y a plein de choses qu’on ne sait pas quand on sort des institutions. Par exemple, mon tuteur ne m’a jamais donné une carte d’identité. Sans carte, on se fait toujours arrêter et à nouveau enfermer. C’est toujours les mêmes gestes, prendre les quatre photos et les empreintes, se sentir moins que rien parce qu’on n’a pas d’identité. Quand j’ai commencé à écrire mon histoire, c’est là que j’ai réalisé les moments difficiles et cruels que j’ai vécus. Et je me demande encore aujourd’hui pourquoi ils m’ont laissée seule, vraiment très seule.
Cet abandon, ça me questionne tous les jours !
Et les conséquences que ça a sur les enfants.
Le 6 juin 1977, à 9 heures du matin, des policiers sont venus frapper à ma porte en me disant que le maire avait quelque chose à me dire. Et j’ai dû les suivre, sans dire aurevoir à mes enfants. Je ne savais pas que je ne retournerais pas à la maison. Les paroles du maire restent encore en moi aujourd’hui : « On va vous mettre à l’hôpital psychiatrique et les enfants au Tessin. On sait que vous n’avez pas l’argent pour aller les trouver. Ils vous oublieront vite ! » J’ai crié. À force de piqûres, ils m’ont emmenée à la clinique psychiatrique Littenheid ! Mon mari, on l’a averti que deux heures après, quand tout était fini. Il n’a pas pu se défendre.
Qui leur donne ce droit de nous traiter de cette sorte ?
À quoi ils pensent pour nous faire vivre de telles cruautés, de telles séparations ?
Il est important de faire comprendre aux enfants que ce n’est pas la faute des parents ! Ce sont les autorités qui nous mettent dans de tels états. Ils ont tout fait pour écraser notre vie familiale, au nom de ne pas vouloir des pauvres dans leur entourage, au nom de nous voir comme ignorants et faibles d’esprit. On n’a pas le droit de gâcher ainsi la vie des enfants et leur avenir. C’est un devoir de croire en leur intelligence. Comme mère, je me suis battue contre l’invalidité qu’on proposait pour ma fille qui, aujourd’hui, est diplômée comme éducatrice spécialisée !
Est-ce qu’en nous traitant ainsi, ils ont voulu nous punir de notre intelligence ?
Quand on nous écoute et qu’on croit en nous, ça change tout.
En 1979, alors qu’on ne voulait plus ma fille à l’école, un volontaire permanent du Mouvement ATD Quart Monde est venu à la maison. Et là c’était la toute première fois que quelqu’un m’écoutait, m’écoutait vraiment, sans me dire : « Arrête, tu as assez parlé ! »
Ce jour-là, j’ai trouvé un trésor d’or dans ma vie que je n’avais jamais connu avant. Je suis restée militante de ce Mouvement qui se bat pour qu’on ait le droit d’exister sur cette terre. En 1984, on a écrit le livre Des Suisses sans nom3 pour dire que la pauvreté existe dans notre pays. Heureusement pour moi que ce livre mélangeait les vécus des uns et des autres. Ainsi personne ne pouvait reconnaître ma propre histoire. Dans ces années, on avait peur de parler, peur que d’autres prétendent mieux savoir que nous et qu’on nous accuse de mentir.
Aujourd’hui, nous savons que nous ne sommes ni menteurs, ni coupables, mais victimes des injustices que nous avons vécues.
Le pays l’a entendu, on nous a crus, et nous avons eu droit à une reconnaissance et des excuses de l’État.
Mais ce n’est pas fini.
Il faut continuer à reconnaître les injustices que vivent les personnes touchées par la pauvreté.
Je n’ai jamais pu supporter le mépris que d’autres devaient subir. Durant des années, en habitant Bâle, j’ai eu la chance d’aller visiter des familles yéniches qui vivaient près de Colmar, sous tente, dans une forêt sombre et gelée, mais au milieu, quand on arrivait chez eux, il y avait une lumière, un espace tellement clair, une paix qui était là. Pour un Noël, j’ai tricoté 38 pullovers pour leur amener en cadeau.
Se battre, c’est en premier aller rencontrer les gens, parler et comprendre avec eux ce qu’ils vivent.
Je continue ainsi avec mon livre4 d’aller à la rencontre des personnes. Plusieurs sont venues me voir après mes lectures, en me disant : « Ça j’ai aussi vécu, je suis aussi un Verdingkinder. »5 Ça leur donne de la force pour qu’elles osent parler de leur vécu et que les autres commencent à les croire. Ça prend du temps pour comprendre l’autre.
Pour faire comprendre la pauvreté avec les personnes qui la vivent, le Mouvement ATD Quart Monde a mené plusieurs recherches avec le croisement des savoirs.6 Avec des professionnels, avec des universitaires, on a cherché ensemble à comprendre et à analyser les violences que l’on a vécues, et celles que l’on vit encore aujourd’hui. On a été reconnu acteur et co-chercheur au même titre que d’autres experts.
On a cherché ensemble des pistes pour que ça change, que plus jamais de telles violences ne se répètent, ni pour les enfants, les jeunes, les adultes et les seniors !
Il faut que l’injustice s’arrête.
Pour cela on a besoin des responsables de la politique. Mais eux ont besoin de nous, de notre connaissance, pour chercher ensemble les solutions et vaincre les injustices que vivent des milliers de personnes qui sont encore enchaînées par la pauvreté, privées de leur liberté.
Nous avons eu une réparation de l’État, mais la vraie réparation qui compte, c’est que les lois et le regard sur nous changent.
Et que l’on gagne en liberté !
