N° 189, 2004/1   •  La rue n'a pas d'enfants
Dossier

"La rue n'a pas d'enfants"

Jean Tonglet
  • publié en février 2004
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2004/1
Texte intégral

« La rue n’a pas d’enfants ! ». Ainsi s’exclamait, non sans un certain agacement, le père de l’un de ces trop nombreux enfants que, dans le monde entier, la misère contraint à quitter leurs familles pour aller vivre et travailler dans la précarité de la rue. Ils deviennent alors, dans nos statistiques - dont la fiabilité est plus que douteuse - et dans nos catégories mentales et administratives, des « enfants de la rue ». Sur Internet, le moteur de recherche le plus connu indiquait pour cette expression, il y a quelques jours à peine, onze mille deux cents pages en dix-sept secondes... Ils deviennent « enfants de la rue » comme d’autres deviennent des « sans domicile fixe », des « séropositifs », des « chômeurs de longue durée », des « assistés sociaux ». Autant de mots, autant d’appellations qui réduisent à rien l’humanité, l’unicité de la personne humaine, de ceux ainsi désignés. On meurt aussi, au moins socialement, d’être constamment désigné par les autres, qui s’arrogent le droit de dire qui vous êtes. Comme le disait le philosophe Martin Buber, les personnes sont reléguées au rang de choses quand le « je-cela » prend la place du « je-toi ». Quand Ali, fils d’un couple du Sahel devient « enfant de la rue ». Quand Jérôme, qui a eu, et a toujours, même s’il n’a plus de contacts avec eux, une femme, et qui sait ? , des enfants, devient le « sans domicile fixe » du quartier.

« La rue n’a pas d’enfants ! » Des événements irrémédiables comme la guerre, un tremblement de terre, un trafic de mineurs condamnent des enfants à l’errance. Mais c’est aussi la nécessité qui a obligé un jour tel enfant à partir de son propre chef, tel autre à y être poussé par un père ou une mère dans l’impossibilité d’assurer la survie de tous au village natal. De part et d’autre, l’espoir de se revoir perdure, le rêve des retrouvailles brèves ou longues vit, profondément enraciné, en dépit de toutes les difficultés. Pour certains, il ne se réalisera jamais.

Depuis plus de vingt ans à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, des volontaires du Mouvement ATD Quart Monde se sont faits « les amis des enfants »1. Chemin faisant, les amis de leurs parents, de leurs proches, de celles et ceux qui, dans la communauté ont toujours refusé cette atomisation qui fait d’un enfant, né d’une mère, d’un père, d’une famille, d’un village, d’une communauté, un être complètement isolé, né de la poussière ou du bitume, dans une gare ou un parking. Enfants, parents, artisans, éducateurs, responsables des politiques sociales et éducatives, amis engagés dans d’autres pays d’Afrique et du monde, se sont retrouvés, une semaine de juin dernier, pour relire ensemble cette histoire et chercher à en tirer toutes les leçons. Ce sont leurs pensées, leurs témoignages, que vous lirez dans ce dossier. Les actes complets de ce séminaire de travail « S’unir à la famille de l’enfant qui vit à la rue » seront publiés par ailleurs. Pour sa part, la rédaction de Quart Monde a cherché à rendre au lecteur les éléments les plus significatifs de cette rencontre. Elle remercie vivement de leur contribution toute particulière Patricia et Claude Heyberger, volontaires au Burkina Faso et Elisa et Philippe Hamel, coordinateurs régionaux du Mouvement ATD Quart Monde pour l’Afrique.

Notes

1 Lire à ce sujet, La Cour aux Cent Métiers, Michel Aussedat, Ed. Quart Monde, 1996.

Pour citer cet article Jean Tonglet, « "La rue n'a pas d'enfants" », La rue n'a pas d'enfants, Année 2004, Revue Quart Monde, Dossier, mis à jour le : 24/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1221.
Auteur

Jean Tonglet