N° 190, 2004/2   •  Choisir d'agir
Expérience

Et si l'on me demandait pourquoi ?

Jean-Claude Caillaux
  • publié en mai 2004
Résumé
  • Français

« Sont-ils séparés, ces hommes que je cherche, en tournant et tournant dans les rues toujours les mêmes ? Encerclés de frontières inconnues ? Hantés de bourreaux sans visage qui désorientent leur monde ? »

Index

Index chronologique

2004/2
Texte intégral

On me demande quelques lignes sur ma présence auprès des personnes qui vivent dans la rue... Que dire, pour ne pas profaner ? Et comment dire que je ne sais rien de cette présence ?

Et pourtant, sous le flux et le reflux des océans demeure l’incandescence tellurique où la roche se brise... Un sourire, des larmes, et tant de souffrances !

Je ne veux pas fuir dans l’indicible..., l’abîme et le désert, le silence... Ou le désespoir...

Mais que dire pour ne pas (s’il ne faut pas) taire ? Et qu’inscrire sans enfermer ? Vers quel horizon me tourner qui ne soit pas frontière ?

Quelques fragments peut-être pourraient parler de la nuit, éclairer ma surdité...

- Ne serait-ce pas, murmure un passant, lorsque tu crois écouter que tu es le plus loin de celui que tu regardes ?

Des fragments, des indices, qui n’affirment rien...

Des traces que les flots du torrent, je l’espère, ne manqueront pas d’effacer ! Des chiffres sur le sable, refusant de s’inscrire sur la roche figée...

Une question  : faut-il dire la vérité ou la transposer ? Inconnu lecteur, quelle que soit ta réponse..., laisse ton corps s’imprégner de ces mots qui disent tant ce que j’éprouve :

« Voir ce qu’on ne peut regarder

écouter ce qui ne peut pas être dit

comme si tu naissais en plein soleil

comme si tout ce que tu savais

mourait. »1

Ils sont dans la rue. Depuis un ou deux ans, dix, quinze, vingt, plus encore. Tombés dans le dédale. A la suite de ruptures. Graves. Profondes. Sans remèdes peut-on penser... Souvent sans continuité avec ce qui avait précédé. Sans rivage ni recours... Aux traces effacées.

Un jour l’histoire les a broyés davantage que la veille. L’oubli, la déchirure, le silence de tous les mots. La lumière désertée et comme scellé le sang. Du gouffre, le rebord même ne les a pas retenus. Cela arrive. C’est leur vie. (Qui pourrait bien être signe pour les autres...) Comme un long deuil sur une terre de neige.

De cette vie, brutale, violente, muette, lointaine, que dire ? Et pourquoi mettre des mots où gît la stupeur, sinon pour tenir à distance, tirer les leçons, tenter d’expliquer pour comprendre, laisser résonner pour mieux inventer ? Mais aucune route ne s’engendre de ces postures-là, en tout cas c’est ce qu’il me semble...

Comment décrypter, décoder, interpréter, lire puis dire la vérité, celle des symptômes et des signes, ce grand empire ? Au nom et pour l’intérêt de qui ? Pour aller où ?

- Pour donner à voir et à entendre, me répondra-t-on !

Oui bien, mais, j’y prends garde, « le langage a un pouvoir de déguiser au moins égal à celui de dévoiler»2

Les mots du poète, voici ce qui transmet au mieux le cri muet qui me hante :

« Quand la vie se refuse

interminables sont les heures

taraudées par la soif. »3

Voilà. C’est tout.

Je rencontre des hommes, quelques femmes, envahis par la rue. Au point qu’elle les déborde, les excède. Vivant à peine dans la marge du si large texte qu’est la vie des autres. Marge rognée par le massicot pour que la page soit nette, propre. Une coupure-démarcation. Ségrégation. Cassure. Liquidation. « En dehors de tous les mondes que se sont forgés les autres »4. Avalés par eux, engloutis. Disparus. Encore vifs, mais disparus. Dans l’horrible de l’ombre humaine, muets. A force de taire leur parole. De la faire taire.

Absents parce qu’absous et absentés de la vie commune.

Ils manquent. Font défaut. Bien avant de mourir !

Et pourtant devant moi. Bien là. Prêts à converser. A sourire et rire, et même à plaisanter.

Mais absents. Comme si dans les mots que j’entends, que j’écoute, le corps se rendait muet... montrant ce qui ne se peut voir..., pour rompre le silence, et le casser, le broyer. Redoutant le pire..., résistant à l’impossible... dans l’inlassable tourment des silences qui s’éloignent d’eux-mêmes.

Quel effroi que de les voir comme à l’écart de leur corps !

Et je passe et m’étonne. Et ne peux rien dire... sinon cette question : dans quelles fondrières ont-elles échoué, ces personnes rencontrées sur la rue, dans le métro ?

Que d’horreur en ce que parfois je devine, - dont je n’entends qu’une infime part, à peine la confidence, - qui s’évanouit très vite dans les mots répétés à longueur de malheur... !

Quelle route maintenant pour eux, et possible demain ? Qui donc les délivrera de tous ces nœuds de douleur ? Et de cette question, aux limites du langage : pour quoi cet étranglement, et ce corps devenu souillure, inutile et désolé ?

Et sur cette route, la nuit peut-elle encore engendrer la clarté ? Question lancinante en quête d’ouverture pour consoler le malheur... Le leur ou le mien ? (Car qui rencontre qui ? Qui vraiment s’approche ? Quel visage se laisse façonner par l’autre et quelle blessure refuse de cicatriser pour en apaiser la déchirure ? Qui questionne qui ? Et lequel de nous entend ce que voilent nos yeux stupéfiés ?)

Oui, encore une fois, d’une autre manière : qu’attend-il celui qui n’attend plus ou dont la souffrance oblitère la patience ?

C’est comme si j’entrais dans une banquise de questions, harcelé par des réponses qui s’écroulent une à une lorsqu’elle traverse ma mémoire !

Que faudrait-il voir derrière ce que je vois ? Ou plutôt : qu’est-ce que je ne vois pas dans ce que je vois ?

Au-delà de la sensible évidence de l’apparence ?

Si certains parviennent plus loin, que voient-ils ? Est-ce bien davantage que le mirage de ce qu’ils ont décidé d’y voir ? Un semblant de maîtrise sur ce qui n’a pas de nom... ? La tentative sans cesse avortée de sculpter le silence pour lui rendre la voix ? La volonté, pour survivre, de colmater le tourment ? D’inventer le sens et la cohérence en place du déchirement ?

Ne convient-il pas de combattre (marcher) avec les armes (l’appui) de l’attente ? Car rencontrer jour après jour ces personnes vivant dans la rue est une haute patience de l’attente et de l’absence. Quel silence intérieur créera le milieu où pourra s’ouvrir en elles les secrets celés dans l’oubli, rejetés dans l’inconnu, comme un tas de vie au bord de la vie des autres... ?

Quelle parole nue prolongera ce silence, et comment, sinon dans un combat ? Ne jamais l’oublier...

Y a-t-il des routes pour atteindre la rive ? De l’autre côté, au bout dans la nuit...

J’avais écrit, faute de frappe, « pour attendre ». J’ai corrigé. Mais la faute a sens : quelles routes donnent d’attendre la libération ?

« Je sais aussi qu’on ne décide pas de sa route »5..., me rappelle le peintre.

Je connais un homme que je décrirai volontiers ainsi : il sait s’émerveiller dans la détresse. Sait-il d’ailleurs ? Je ne sais. Il s’émerveille, cela suffit.

Quel est le sens du sourire dans l’abjection ?

Cette si haute et si charnelle émergence de l’âme ! Si proche de la vérité nue !

Nul besoin de sertir l’humanité dans l’âme du si faible !

Pourquoi faudrait-il toujours lire en filigrane ? Percevoir comme par miracle la lumière qui filtre à travers la ténuité des visages ?

Simplement (?) avoir les yeux ouverts sur le visible, - et pourtant inaccessible. Pour que l’insaisissable saisisse... ?

« Répondez-moi ! », me semble-t-il entendre, sans comprendre ni d’où ni de qui vient la question... C’est une urgence... L’urgence de répondre en laissant sourdre les questions..., ce qui permet de fuir l’efficace illusoire, et de venir à soi-même, à cette source qui entend et qui dans ce mouvement même donne à l’autre d’écouter en lui ce qui aspire au grand large... L’urgence de rendre leur liberté aux infinies pouvoirs de vie enfouis au plus vrai de chaque être, fussent-ils dans l’apparente claustration... L’urgence de croire que l’espérance n’est que l’insaisissable à la merci de l’amour !

Une route, envers de toute route, tel est le sens qui s’indique. Et qui appelle à la marche, sans retour ni regrets, pour ne pas être mangé par le sel.

Absence de lumière ? Pas vraiment, mais « une lumière sans mémoire »6. Secrète, cerclée, saturée, obscurcie. Un fragment de nuit, que personne n’a jamais aimée ?

Sont-ils séparés, ces hommes que je cherche, en tournant et tournant dans les rues toujours les mêmes ? Encerclés de frontières inconnues ? Hantés de bourreaux sans visage qui désorientent leur monde ?

Où sont-ils ? Non pas qu’ils fuient, qu’ils se détournent ayant peur d’autres yeux, préférant le mutisme ou la fureur, arpentant à l’indéfini les avenues pour eux devenues champs d’immondices, décharges publiques, pour mieux s’égarer dans l’absence des autres...

Non pas, car ils tentent de vivre, ailleurs, autrement, selon d’autres normes, inconnues, étrang(èr)es, (érigées en différence par les maîtres des temps). Ou de survivre, de marcher pour continuer un autre jour.

Puisqu’il faut toujours continuer...

...à l’aune d’autre chose...

Comme un tas de vie au bord de la vie des autres…

Et comment jugent-ils, voient-ils, les arbres et les chiens, les filles et les enfants, - et cela invisible, effrayant, qui les ensemence (depuis quand ? c’est leur secret) de mort et de néant... ?

Sont-ils dans la « nuit blanche », - ce nom que Blanchot donnait au désastre ? « Cette nuit à laquelle l’obscurité manque, sans que la lumière l’éclaire »7.

Autant dire : rien..., mais un rien chargé de tant de strates que l’ailleurs où il entraîne conduit à l’angoisse.

Comment donc s’approcher (le faut-il ? sachant qu’il ne faut jamais rien !) de cette faille immense, d’où viennent la grande majorité de ces hommes, cette brèche à la jointure même de la vie et de l’avenir, cette blessure qui les ronge, les abîme, cette plaie qui les noie, les salit, ce lieu qui ne garde plus de mot pour en désigner la trace ou la mémoire ? Comment, dites-moi ?

Quels sont-ils ceux dont l’aventure accoste ces rives sans hospitalité, et côtoie l’expérience la plus obscure, la fréquentant sans espoir, sans illusion, mais non sans espérance, plus haute que le plus sombre ?

Car un dédale ne cache-t-il que des impasses ? Ce n’est pas ce qu’il me semble.

Comment laisser la place pour que l’autre puisse dire, même en dehors de toute voie, ce qui le traverse ou l’inquiète, au plus loin de lui-même ? Comment taire l’inquiétude et l’effroi de mes propres questions, auxquelles le désir parfois de venir en aide est une réponse si fuyante ?

J’ai appris que la juste route ne renonce pas aux questions. Mais qu’elles doivent être à leur place remisées. Car elles ne sont l’enjeu de rien.

J’ai aussi appris à refuser d’embourber l’autre dans mon propre souci à son endroit..., souci dont questions et réponses ne parlent que la surface.

Les entendre. Les écouter. Les questionner... Non pas pour savoir.

Mais pour entrer en notre humanité.

Les souvenirs envahissent tout. Alors ça parle, et parle encore. Puis le silence. Car la mémoire, qui ravive la vie, s’approche des rives de l’enfer... L’oubli permet de survivre : est-ce la voie nécessaire pour entendre la mémoire lorsqu’elle est blessée à mort ? Ce qui n’est déjà plus vivre.

Quelles souffrances résument-ils ? Qu’ont-ils vu ces hommes ? De quelle mémoire sont-ils chargés ? Quel est cet entrelacs de chair et d’écorce, pour qu’il exorcise de l’humain ?

Et pourquoi ne faut-il pas désespérer ?

Il me dit qu’il a des frères. Qu’il n’a pas vus depuis très longtemps. Sa voix est vide, comme si les mots faisaient défaut. Le passé trop lointain. Il n’habite plus qu’une île, ayant abandonné le continent de sa vie depuis des années. Comme si ses attaches essentielles étaient rompues. Loin de cela. Loin de tout. On le croirait enfoui dans l’ordure... A moins qu’il se soit enfui du pire pour rejoindre un horizon qui n’existe pas !

Je lui demande s’il a des sœurs. Il me regarde. J’ai touché la blessure qui se taisait, obturée par le malheur. Ses yeux pleurent et se déchirent. La vie est revenue. Ce n’est plus un passé cassé, c’est la rupture qui mord. La gangrène de la rupture, la mémoire peut-être, un renouement. Ou bien le désarroi de n’être plus nulle part, simple écume sur l’océan. Je ne sais rien de ce qui arrive là, devant moi... Ma question a soulevé les cendres, et le peu de braises qui demeuraient encore firent jaillir la douleur.

Je ne sais ce qui se vit en l’intérieur de ce corps tellement broyé. Je le vois. En ces larmes que ses yeux ont désertées...

Et j’entends l’angoisse, immense comme une naissance, ouvrir l’omniprésence folle de la mort. Aucune indifférence à la grimace de ceux qui la frôlent, au silence hurlant des visages qui se crispent... Il s’endette de tout ce mépris..., se vidant d’âme et de sang.

« Une voix vient de l’autre rive. Une voix interrompt le dire du déjà dit »8.

Il faudrait me priver de mots... Car le langage fait défaut...

Et le silence ? Peut-être, mais tel alors qu’il engendre en moi une manière d’être qui dise d’elle-même ce qu’il faudrait.

De ce silence, nul n’est maître. Je ne peux que le recevoir. M’y disposer. Et prendre le temps pour qu’il demeure.

En écrivant ces lignes, et d’autres ailleurs, je crois mieux entendre, aller plus loin, gagner en lucidité, en modestie, prendre du recul, éviter le trop de subjectivité, etc.

Illusion, si j’y prends garde !

L’écriture, enracinée qu’elle est toujours (?) dans des préalables de la pensée, est surtout volonté de maîtriser, de ne rien laisser échapper, d’archiver le réel et l’humain, de chosifier le malheur et ainsi de m’en défendre.

Et pourtant j’écris ; et je crois combattre ainsi la seule apparence, le préjugé, le prêt-à-parler, le déjà-su et le toujours répété.

En écrivant, je ne dis pas ce qui est, - ce n’est pas mon objectif. J’invente la vie, - sans oublier qu’« inventer » dit aussi « découvrir ».

Je ne peux que redire la même chose..., alors je fais étape.

Suis-je submergé ? Dès lors empêché de voir ? Oblitéré par la proximité ?

Je n’en sais rien.

J’écoute pour entendre, et tenter d’ouvrir les vraies questions..., sachant que jamais je ne saisirai ce qui me saisit.

Et surtout, de la vie, de cette vie, qui donc pourrait « en parler sans démence », car « qui a jamais rôdé par là / connaît l’impuissance de dire / un mot, un seul mot »9

« L’évidence m’est nomade »10.

Notes

1 Daniel Turcea, L’Epiphanie, Paris, La Différence, 1997.

2 Louis-René des Forêts, Face à l'immémorable, éd. Fata Morgana, 1993.

3 Charles Juliet, L’autre faim. Journal V (1989-1992), Paris, éd. POL, 2003

4 Joseph Wresinski, « Les plus pauvres, révélateurs de l’inpisibilité des Droits de l’Homme », dans 1989. Les Droits de l’Homme en questions, Paris, La documentation française, Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme, 1989

5 François Dilasser, dans Charles Juliet, Chez François Dilasser, Paris, éd. L’Echoppe, 1999

6 Jacques Dupin, Ecart, Paris, éd. P.O.L., 2001

7 Maurice Blanchot, L’écriture du désastre, op. cit.

8 Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, La Haye, Martinus Nijhoff, 1974

9 Patrice de La Tour du Pin, Une somme de poésie, tome III, Paris, Gallimard, 1983 ?

10 Emmanuel Dall’Aglio, Demeure d’étranger, Le Chambon-sur-Lignon, éd. Cheyne, 1994

Pour citer cet article Jean-Claude Caillaux, « Et si l'on me demandait pourquoi ? », Revue Quart Monde, Choisir d'agir, Année 2004, Expérience, mis à jour le : 24/10/2008,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1293.
Auteur

Jean-Claude Caillaux

Marié et père de cinq enfants, Jean-Claude Caillaux est, depuis 1982, volontaire du Mouvement ATD Quart Monde. Après divers engagements en France et en d’autres pays (La Nouvelle-Orléans, Madrid) il entre en dialogue avec des personnes vivant dans la rue, à Paris.

Articles du même auteur