N° 192, 2004/4   •  Reconsidérer la pauvreté ?
Dossier

Apprendre à voir l'intolérable

Françoise Vanderelst Ferrand
  • publié en novembre 2004
Résumé
  • Français

Comment la misère cesserait-elle tant qu’une partie de la société prétendra « intégrer » l’autre partie la plus faible ?

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2004/4
Texte intégral

Le premier thème de la reprise de l’université populaire Quart Monde de Champagne–Ardenne, en novembre 2003, était : « Pauvreté et richesse ». Quels sont les critères qui nous font dire que quelqu’un est pauvre ou riche ?

Les aspects matériels ont été cités évidemment : d’un côté, des fins de mois difficiles, des factures impayées, de l’autre côté, des belles maisons, des belles voitures... Comme un enchaînement logique, il était dit que la manière d’être découle de l’avoir. Plus on a, plus on possède de biens, plus l’allure est fière dans la démarche, la prestance, plus le langage est aisé... Au contraire, moins on a, plus le dos est courbé, l’allure, hésitante, le comportement parfois débordant, non contrôlé. Ainsi les biens matériels auraient une conséquence directe sur l’image que nous avons de nous-même et que nous donnons à voir aux autres. Image qui se traduit par notre apparence physique. Avant même que de se parler, notre physique influe sur la relation que nous avons avec autrui

Le regard des malheureux

Les personnes qui vivent avec peu de moyens matériels ne différencient pas pauvreté et misère. Si séparation il doit y avoir, elle n’est pas là. Elle est dans le regard porté sur soi-même et le regard porté par les autres. Elle est dans ce complexe de supériorité ou d’infériorité que nous éprouvons les uns pour les autres, parfois inconsciemment, selon notre milieu social et professionnel d’appartenance.

Etrange sentiment sans cesse rencontré chez des personnes vivant des conditions de vie difficiles de ne pas vouloir prendre pour modèle les classes aisées. Leur mode de vie, leur manière d’être sont moqués avec un humour très fin car la finalité de la vie ce n’est pas de posséder toujours plus. Ce n’est évidemment pas non plus d’être « des malheureux », expression couramment employée pour parler pudiquement et souvent avec tendresse de ceux qui traversent une période particulièrement difficile que soi-même on a souvent vécue ou qui menace toujours. Pauvreté et misère, c’est le temps en boucle1

A Saint-Riquier, dans le nord de la France, une récente exposition a eu pour titre « Petites gens, grande misère ». Des tableaux représentant la détresse des orphelins, des mendiants, des chômeurs côtoient des objets, des sculptures, des peintures de mineurs de fond, de travailleurs de la mer et de la terre. Ainsi, pour ceux qui ont pensé cette exposition et l’ont réalisée, il s’agit d’une même réalité, des mêmes gens, ceux qui arrivent contre vents et marées à se maintenir à leur dur labeur et ceux qui en sont décrochés ou qui n’ont jamais pu y accéder. Pauvreté et misère, une même entité de vie.

Récemment j’allais rendre visite à une dame qui venait de perdre son mari. Le couple a eu douze enfants. Elle me racontait combien son mari avait travaillé dur toute sa vie comme ouvrier dans une briqueterie et le soir, aux betteraves, car il fallait tout cela pour faire manger la famille. La fierté se lisait sur le visage tout ridé de cette femme. Non pas une fierté qui écrase l’autre, mais cette fierté ouvrière du travail accompli. Cette femme m’expliquait que son mari n’avait jamais manqué un jour de travail, parfois il était le seul à travailler les jours de grève... Une des filles présentes à cette discussion sait et dit que bien sûr c’était tout bénéfice pour le patron d’avoir un ouvrier comme son père. Evidemment, comme tous les nécessiteux de la terre, cet homme a travaillé dans n’importe quelles conditions pour assurer la vie des siens. Sa femme me parle ensuite « des malheureux » qui, aujourd’hui, ne trouvent plus de travail.

Pendant plusieurs mois, avec Claude mon mari, nous avons été très proches d’un homme et d’une femme qui se sont connus alors qu’ils vivaient tous deux à la rue. Cet homme de soixante ans est en retraite depuis peu, après quarante ans de vie ouvrière dans une verrerie. Lui non plus n’a jamais manqué une journée de travail. Et maintenant, malgré sa pension qui pourrait lui permettre de payer un loyer modeste, il est dehors, enfermé dans un monde de violence. La fierté d’avoir travaillé durement toute sa vie a fait place, le jour de la retraite, au sentiment de culpabilité d’être devenu inutile. Quelle est donc cette vie qui se résumerait pour certains à une vie complètement dévouée à un travail salarié automatisé ? Comment s’étonner que les jeunes sans diplôme refusent désormais de s’engager dans cette voie ?

Selon que vous êtes riche ou pauvre

La génération de mes parents savait bien que le travail manuel n’est évidemment pas dévalorisant. Au contraire, il est source de fierté. Ce sont les conditions dans lesquelles il s’exerce qui le rendent aliénant ou créateur. Et ces parents faisaient tout pour que leurs enfants puissent acquérir leur liberté en poursuivant des études qui leur permettraient de choisir leur avenir et ainsi d’échapper aux pénibles travaux qu’ils avaient eux-mêmes connus. Grâce à des mouvements comme la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC, ou la JAC pour le monde rural), ils y sont arrivés.

Très souvent nous entendons des parents dire leur souhait que leurs enfants soient comme les autres enfants, traités et considérés comme les autres. Autrement dit, que leurs enfants aient les mêmes chances dans la vie. Car c’est bien de cela dont nous parlons, des moyens dont nous disposons les uns et les autres pour être heureux non seulement individuellement, mais collectivement.

Evidemment le cadre de vie joue. Selon que vous êtes riche ou pauvre, vous habiterez un quartier résidentiel avec maisons individuelles spacieuses ou appartements bien insonorisés ou bien une cité HLM ou un quartier de maisons sociales dont la proximité des voisins, parfois la promiscuité, est inéluctable. A de rares exceptions près, je n’ai pas entendu d’habitants de ces cités regretter le trop grand voisinage mais s’en prendre violemment au non entretien des bâtiments, à l’abandon du quartier...

Selon que vous êtes riche ou pauvre, vos enfants ne fréquenteront pas les mêmes écoles.

Selon que vous êtes riche ou pauvre, votre point de vue, vos demandes seront plus ou moins écoutés et entendus. Avoir les moyens matériels entraîne davantage de considération, de notoriété, de respect, donc d’écoute. Telle est l’image que notre société de consommation donne. Lorsque les mots « insertion, intégration » sont sans cesse martelés comme finalité pour tout projet concernant les publics en situation précaire, n’est-ce pas parce qu’une partie de la société veut convaincre une autre partie qu’elle sait, elle, où et comment doit être la réussite sociale, donc le bonheur ? Quelle prétention à l’échelle d’un pays et du monde !

A la fin de l’université populaire Quart Monde sur la richesse et la pauvreté, nous cherchions ensemble ce que riches et pauvres peuvent s’apprendre mutuellement. Il est ressorti très fortement que les pauvres doivent apprendre aux riches l’humilité. L’humilité de ne pas se croire supérieurs, l’humilité de ne pas tout savoir, l’humilité d’avoir à apprendre d’autres... Mais il fut dit aussi que tous les êtres humains sont détenteurs de savoirs acquis par leur vie, leur profession, leurs études... et que l’espoir était dans le partage de ces savoirs. Aujourd’hui l’espoir mis dans l’école est toujours présent mais il déchante vite tant sont grands la compétition, le maintien des privilèges. L’instruction non basée sur les valeurs vécues de justice, de fraternité peut aussi écraser, piétiner, broyer. Tel a été le débat animé entre universitaires et militants du Mouvement ATD Quart Monde du groupe de recherche sur les savoirs du programme Quart Monde /Université précédemment cité.

Le cœur du combat

Pendant très longtemps j’adhérais à l’idée que la misère est un scandale et que l’urgence est de la détruire. Ceci reste vrai mais Rosette Proost2, au cours de longues discussions, m’a persuadée que le cœur de notre combat ne peut se résumer ainsi. Le cœur est de chercher sans cesse comment améliorer notre vie ensemble sans reproduire et perpétuer le schéma du pouvoir des riches sur les pauvres. Le cœur du combat, disait Rosette, est d’apprendre à refuser l’intolérable à condition que nous apprenions ensemble à définir cet intolérable.

Quel est cet intolérable qui me mobilise, qui nous mobilise ? Que certains parmi nous vivent dans des conditions indignes d’un être humain, sans toit ou dans des taudis ou des logements très dégradés ; que certains d’entre nous sont surexploités dans des travaux épuisants sous payés, soumis au bon vouloir de ceux qui ont le pouvoir de l’argent. Intolérable la non prise en compte de la parole, de l’expérience de certains d’entre nous soumis à la domination de ceux qui ont le pouvoir de l’instruction. Intolérables, ces enfants rieurs en marge d’une école par trop élitiste malgré l’infatigable volonté de nombre de professeurs. Intolérables cet esprit et cette pratique du profit, ce matraquage médiatique et publicitaire qui tend à nous faire croire que l’acquisition de biens matériels est la solution à tous nos problèmes personnels et de société. Il faut mentalement faire preuve d’une grande résistance pour ne pas se sentir frustré de ne pas posséder ces biens.

Un véritable défi

Et si, comme l’écrit et le démontre Majid Rahnema3, c’était la richesse matérielle qui était un scandale ? Cette richesse-là qu’il fallait bannir, qu’il fallait combattre ? Alors c’est sûr que nous serions obligés d’écouter et d’entendre ceux qui possèdent le moins car ils savent, eux, comment vivre avec peu, ils savent que seule la vie est une richesse.

Comment envisager une société où les pouvoirs seraient véritablement répartis et bâtir un monde décloisonné dans lequel « les riches » ne se sentiraient pas le devoir suprême d’éduquer « les pauvres » à leur image, de les intégrer dans leur mode de vie et leur façon de penser le monde ? Sera-t-il possible qu’un jour, les enfants « des pauvres » puissent accéder en nombre aux études en gardant profondément vrillé en eux l’intolérable dont ils ont été témoins mais aussi tout ce qu’ils ont appris de leur milieu : les valeurs d’humilité, de solidarité, de justice ? l’indispensable utilité et la beauté du travail des mains ?

Cela voudrait dire que dès aujourd’hui, là où nous sommes, nous reconnaissions et honorions leurs parents d’avoir tenu bon contre l’indifférence et le mépris. C’est-à-dire que nous les prenions suffisamment au sérieux pour, avec eux, nous former pour apprendre à mieux vivre ensemble et penser le présent et l’avenir. Cela reste un véritable défi.

Notes

1 Temps en boucle, concept élaboré par le groupe de recherche sur la famille, au cours du programme Quart Monde/Université, voir Le croisement des savoirs, Ed. de l’Atelier, éd. Quart Monde, 1999

2 Rosette Proost, volontaire ATD Quart Monde, décédée en juillet 2003. Voir son article « Le langage, un apprentissage pour tous », Quart Monde, n° 182

3 Quand la misère chasse la pauvreté, Majid Rahnema, éd. Fayard, 2003

Pour citer cet article Françoise Vanderelst Ferrand, « Apprendre à voir l'intolérable », Revue Quart Monde, Année 2004, Reconsidérer la pauvreté ?, Dossier, mis à jour le : 25/03/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1315.
Auteur

Françoise Vanderelst Ferrand

Volontaire d’ATD Quart Monde depuis 1971, Françoise Ferrand a été conseillère pédagogique des programmes de croisement des savoirs et des pratiques, Quart Monde/Université et Quart Monde Partenaire. En assurant avec son mari les suites et les applications de ces programmes, elle anime actuellement l’université populaire Quart Monde à Reims

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