N° 192, 2004/4   •  Reconsidérer la pauvreté ?
Dossier

Au coeur du partenariat international avec les plus pauvre : la fraternité

Charles Sleeth
  • publié en novembre 2004
Résumé
  • Français

Au-delà des statistiques et des discours, qui est prêt à changer pour faire cause commune avec les plus malheureux ?

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Index chronologique

2004/4
Texte intégral

Proclamer la Décennie pour l’élimination de la pauvreté, réduire le nombre de personnes vivant dans la pauvreté par moitié avant 2015, ces déclarations et bien d’autres gestes semblables montrent à quel point la lutte contre l’extrême pauvreté et l’exclusion occupe le devant de la scène de la vie internationale. Pourtant, face à la persistance, voire l’aggravation, du phénomène, ne doit-on pas réexaminer de fond en comble les stratégies appliquées pour atteindre ces ambitions indispensables ? Notamment, avec qui pense-t-on s’allier pour libérer le monde de la misère : la grande masse de pauvres dynamiques, héritiers d’une longue tradition de combat ou la petite minorité d’exclus minés par la faim, l’ignorance et la maladie au point d’en être défigurés ?

Eliminer la misère : avec qui ?

« Regardez-moi donc un peu, suis-je un homme, moi, qui pourrais avoir de la chance ? Avec la tête que j’ai, qui pourrait m’aimer ? 1  Dès les premières vibrations de ce cri déchirant, on en est saisi par l’urgence et poussé à se demander : qui lance cet appel ? Sans la moindre hésitation, le père Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement International ATD Quart Monde, affirme que c’est la voix intime des adultes les plus écrasés par le poids de la misère, le soupir surgi de leurs entrailles, la voix de « notre frère, hanté par la peur en permanence... »2 Un grand avantage de cette approche c’est d’indiquer que l’homme le plus pauvre doit être le véritable point de départ de tous les efforts pour mettre en échec la pauvreté.

D’emblée, on rencontre dans cette ébauche de portrait deux idées qui ne vont pas de soi et qui peuvent servir de fils rouges à notre questionnement. L’état d’exclusion engendre-t-il chez ceux qui le subissent des sentiments de terreur et d’angoisse ? A force de rejeter des personnes et familles démunies, leurs concitoyens mieux nantis les considèrent-elles comme faisant vraiment partie de la même humanité ?

L’imagination populaire associe facilement les quartiers défavorisés avec la violence. Se rend-t-on suffisamment compte que ce sont souvent les familles les plus faibles qui sont elles-mêmes victimes de la violence et des agressions du monde environnant ? Constamment exposées aux regards, jugements et critiques des plus forts, ces familles vivent dans l’angoisse de toute intervention extérieure qui viendrait perturber le délicat équilibre de la survie familiale. Profondément insécurisées par leur propre fragilité, elles ont peur de tout, peur des créanciers, peur de la police, peur des intervenants sociaux et même peur des voisins. Car, quand on s’immobilise au bord du précipice pour ne pas tomber au fond du trou béant de la misère, le moindre changement de position peut provoquer la catastrophe.

« Les pauvres, eux, sont dans le vide, ils n’ont qu’eux-mêmes et le problème du moment, le problème non pas de demain mais de tout de suite. Il y a toujours un problème immédiat à résoudre : le gosse qui est tombé et s’est cassé le genou, la soupe du soir alors qu’il n’y a ni pommes de terre ni carottes à mettre dedans. Il faut tout de suite se débrouiller, avant que le mari ne rentre et ne fasse une scène, avant que l’assistante sociale ne passe et ne voie l’enfant dans cet état. »3.

Appartenir au genre humain

Les citoyens de la République d’Athènes, tout comme ceux de la ville de Rome, appelaient toutes les autres personnes qu’ils côtoyaient « les barbares ». Les colons des Amériques se demandaient si les premiers habitants de ces terres avaient une âme. Les exploitants des plantations au sud des Etats-Unis considéraient leurs ouvriers agricoles d’origine africaine comme leur propriété. Autant de manières de nier aux petits et aux faibles le droit d’appartenir au genre humain. Et nous, « peuples des Nations unies » comment voyons-nous réellement les plus exclus de nos concitoyens : objets de compassion ou sujets de droit ? « La question qui reste entièrement devant nous est celle du STATUT de l’être humain vivant dans la misère – tant qu’il ne sera pas reconnu comme cette personne de droit, tous les droits qui ont, en principe, été gagnés aussi pour lui ne serviront strictement à rien »4

Payer le prix d’une nouvelle alliance ?

Derrière la rhétorique officielle, quel est l’état du monde face à la misère que révèlent les délibérations de la session du Conseil économique et social des Nations unies du 28 au 30 juin 2004 ? Pratiquement tous les observateurs s’empressent d’indiquer que l’objectif du Millénaire - réduire de moitié le nombre de personnes vivant dans la pauvreté avant 2015, surtout dans les Pays les moins avancés (PMA) - ne sera pas atteint. A l’exception notable des représentants des pays eux-mêmes « interpellés », de nombreux intervenants demandent avec urgence aux pays les plus prospères de respecter leur promesse de consacrer au moins 0,02% de leur produit intérieur brut (PIB) sous forme d’aide aux Pays les moins avancés. L’échec des moyens traditionnellement consentis par les privilégiés n’incite-t-il pas à chercher une voie de sortie du marasme actuel à travers la reconnaissance et la mise en œuvre du potentiel et des forces des plus pauvres (nations/citoyens) dans le processus du développement ?

D’ailleurs, à travers les discours officiels, deux courants prometteurs semblent converger en une prise de conscience de la nécessité de cette nouvelle alliance. D’une part, le langage oral de nombreux représentants abonde en références au principe de la priorité aux plus pauvres5 D’autre part, plusieurs orateurs mettent en question l’existence même de la catégorie des Pays les moins avancés, synonyme d’incompétents à assister6.

Tout irait-il bien, pour autant, dans le meilleur des mondes ? Rien n’est moins sûr. Pour savoir si ces belles paroles seront suivies d’actes concrets, il s’agit de percer à jour les véritables intentions de ceux qui les ont prononcées. Les défenseurs de ce point de vue veulent-ils souligner que c’est uniquement la mobilisation effective des aspirations, des valeurs et des forces des victimes de la misère qui permettra de trouver des moyens efficaces pour l’éliminer ? Ou bien veulent-ils mettre tout le lourd fardeau du développement sur leurs frêles épaules, permettant ainsi aux pays riches de se laver les mains face au devoir de s’engager plus à fond ?

C’est là justement où se resserre le nœud gordien, lieu de toutes les contradictions et espérances. Dans un monde subjugué par la réussite et le pouvoir, qui voudrait se compromettre avec quelqu’un qui montre un visage tordu par la vulnérabilité et la douleur ? Qui parmi les décideurs politiques, partisans de l’efficacité, ferait spontanément confiance à quelqu’un qui semble porter les malheurs du monde sur ses épaules ? Qui croirait qu’une personne, immobilisée par le doute et la honte au point de se cacher aux regards d’autrui, peut apporter une contribution unique et irremplaçable à la lutte contre la misère ?

Introduire de nouveaux joueurs

Pourtant le seul espoir de débloquer une stratégie paralysée semble être d’introduire des nouveaux joueurs sur l’échiquier international. C’est d’ailleurs précisément à ce saut de foi que nous convie Joseph Wresinski, en posant cet engagement à la fraternité comme condition sine qua non de tout partenariat avec les familles en grande pauvreté :

« J’ai été hanté par l’idée que jamais ce peuple ne sortirait de sa misère, aussi longtemps qu’il ne serait pas accueilli, dans son ensemble, en tant que peuple, là où discutaient et se débattaient les autres hommes. Il devait être là, à égalité, partout où les hommes parlent et décident non seulement du présent, mais du destin de l’homme, du futur de l’humanité »7

Seulement, les citoyens des pays nantis accepteront-ils la radicale altérité du style de vie et de la vision du monde des premiers combattants contre la misère ? Seront-ils prêts à payer ainsi le prix de la fraternité ? Car, comme l’annonce clairement le père Joseph, ils ne pourront pas faire cause commune avec ces nouveaux alliés sans se laisser changer eux-mêmes de fond en comble : « Etre déchiré par leur déchirure, blessé par leur blessure, meurtri par leur meurtrissure (...), espérant dans leur espérance, aimant dans leur amour, priant dans leur prière, afin de faire face, avec eux, au malheur, afin de le chasser, de l’anéantir, c’est cela, détruire la misère. »8

Notes

1 Père Joseph, Alwine de Vos van Steenwijk, Ed. Quart Monde, 1989, p. 122

2 Ibidem, p. 122

3 Père Joseph Wresinski, Ecrits et paroles aux volontaires, tome I, 1960-1967, Alwine de Vos van Steenwijk, Ed. Saint Paul/Quart Monde, 1992, p. 104.

4 « L’intérêt du projet ‘Accès aux droits sociaux’ du Conseil de l’Europe pour la lutte européenne contre la misère », Annelise Oeschger, paru dans Droit en Quart Monde, n° 39-40, juillet 2004, p. 36.

5 Citons, au passage, deux orateurs typiques de cette école de pensée. M. Ian Goldin, vice-président de la Banque mondiale a affirmé, par exemple, que, dans la chaîne du développement, nous sommes seulement aussi solides que le maillon le plus faible, et le Dr Wade F. Horn, secrétaire assistant pour les Services aux enfants et familles du ministère de la Santé et des Services humains des Etats-Unis, a déclaré, par exemple : « La nature d’une société peut être convenablement appréhendée par la manière dont elle traite les faibles, les embryons, les vulnérables, les femmes, les enfants et les personnes que l’on oublie le plus facilement ».

6 Par exemple, M. John Davies, représentant de l’Afrique du Sud aux Nations unies, est allé jusqu’à réclamer l’élimination pure et simple de la catégorie des PMA, en permettant aux nations concernées « de se promouvoir à un niveau supérieur ».

7 Les pauvres sont l’Eglise, entretiens entre le père Joseph Wresinski et Gilles Anouil, Ed. du Centurion, 1983, p. 69.

8 Père Joseph, op. Cit., p. 18.

Pour citer cet article Charles Sleeth, « Au coeur du partenariat international avec les plus pauvre : la fraternité », Revue Quart Monde, Année 2004, Reconsidérer la pauvreté ?, Dossier, mis à jour le : 25/03/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1318.
Auteur

Charles Sleeth

Volontaire d’ATD Quart Monde depuis 1967, Charles Sleeth, d’origine américaine, a étudié la psychologie à l’université de Lille et a fait partie, pendant plusieurs années, de l’équipe de l’Institut de recherche et de formation aux relations humaines. Avec sa famille, il a habité la Cité de promotion familiale d’Herblay de 1981 à 1984. Il a ensuite assumé diverses missions tant aux Etats-Unis qu’au Pérou. Actuellement, il est membre du secrétariat aux relations internationales d’ATD Quart Monde.