Aller d'élève en élève, de classe en classe, d'école en école...

Bernard Declercq

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Bernard Declercq, « Aller d'élève en élève, de classe en classe, d'école en école... », Revue Quart Monde [Online], 190 | 2004/2, Online since 05 November 2004, connection on 26 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1353

Des enfants et des jeunes en situation d’échec à l’école mobilisent leurs professeurs pour que plus aucun enfant ne vive dans la honte.

Index de mots-clés

Ecole, Enseignement

Geneviève Anthonioz de Gaulle, présidente d’ATD Quart Monde/ France pendant trente ans, écrivait : « Nous vivons tous une situation de tension, situation de tension parce que nous sommes en contact permanent, par notre famille, par notre vie quotidienne, par notre métier, avec une société qui est une société d’exclusion ». « C’est seulement quand on reconnaît l’autre comme son égal, comme son frère, que quelque chose change ». Ces quelques phrases sont au carrefour de ma vie d’enseignant où j’ai découvert que pour créer un climat de paix en classe, il est nécessaire de se mettre à l’écoute de ceux qui souffrent de l’exclusion, de leur permettre de donner leur point de vue, leur analyse.

Le chemin fut long depuis ma sortie de l’école normale en 1962. Un chemin de quarante ans. Après quatre années passées dans un premier établissement, j’ai rejoint l’Institut technique d’Ath en 1966, en tant que professeur de sciences et de géographie dans le cycle inférieur de l’enseignement secondaire.

Très vite, à côté des mes activités strictement professorales, il m’a été demandé de m’occuper d’une troupe scoute très particulière puisqu’elle avait été créée dans le cadre même de l’Institut technique, lequel comprenait, en plus des classes techniques et professionnelles, une section d’enseignement spécial. Cette troupe était à l’image de la société athoise : s’y retrouvaient des enfants sous-prolétaires - un terme que je ne connaissais pas à l’époque - et des enfants de la grande bourgeoisie locale, comme le fils d’un propriétaire de fonderies. Nous étions à l’époque d’un renouveau pédagogique dans le scoutisme, avec l’introduction de ce qu’on appellerait plus tard la pédagogie du projet, une manière de vivre et d’être ensemble, chacun ayant droit à la parole et les projets étant choisis tous ensemble. On passait de la pédagogie verticale à une pédagogie de libération. A travers cette expérience, j’ai pris conscience que c’est comme cela qu’il convenait de travailler en classe. Mais je me suis aussi rendu compte que les enseignants, moi y compris, n’étaient pas du tout préparés à pratiquer une telle pédagogie. C’est alors que j’ai tenté d’obtenir un poste de détaché de l’enseignement dans un mouvement de jeunesse, comme la législation belge le permettait. Le projet n’a pu se concrétiser, le pouvoir organisateur de l’établissement où j’enseignais ayant refusé mon départ.

C’est en 1977 que j’ai fait la découverte de la grande pauvreté et dans la foulée, du Mouvement ATD Quart Monde. Un de mes quatre enfants ayant été hospitalisé, je fis, à l’hôpital, la découverte d’autres enfants, particulièrement agités. Ils venaient de la Cité Fourdin, enclavée dans un complexe chimique, en face de l’Institut technique, séparée par le canal. Un enfant y était mort faute de soin. Ce n’était pas le canal qui nous séparait de ces enfants, mais un véritable océan et il m’avait fallu onze ans pour le franchir.

La semaine suivante, dans un quartier pauvre du centre ville un enfant mourait dans l’incendie d’un taudis. Deux enfants morts de la grande pauvreté en une semaine dans notre petite ville. Je fis alors la rencontre d’André Modave, responsable d’ATD Quart Monde en Belgique. Assez rapidement, nous avons alors commencé une bibliothèque de rue à la Cité Fourdin. Au bout de quelques mois, les gosses me demandèrent d’apprendre à lire dans la rue, me disant qu’à l’école, c’était impossible d’apprendre parce que « leurs têtes étaient embouteillées par les insultes sur eux et sur leurs familles ». Ayant découvert le livre La Boîte à Musique1, je commençai à le lire en classe au cours de l’année scolaire 81-82. La réaction des jeunes fut immédiate : « Ce que vous racontez là, monsieur, c’est notre vie ! »

Quand le dernier de la classe est écouté

Une année, quelques semaines à peine après la rentrée des classes, l’ambiance dans la classe de première technique où j’enseignais était déjà déplorable. Les élèves étaient bruyants, s’interpellaient grossièrement, ricanaient dès la moindre erreur. La zizanie se cultive en effet sur le terreau du cycle infernal de l’exclusion. Cycle infernal parce que la plupart de ceux qui excluent sont dans la même situation mais n’osent pas le dire.

Pour éviter les humiliations, jamais durant toute ma carrière, je n’ai énoncé les points à haute voix. Dans cette classe « difficile », lors de la remise du bulletin de premier trimestre, je posai une question : « Vous qui avez la chance d’avoir de beaux points, quelle est votre attitude vis-à-vis de ceux qui ont de mauvais points ? » Aucune réponse. Du dernier banc, Marc prit la parole en pleurant : « C’est invivable dans cette classe, tout le monde dit que je suis bête ». Pour une fois, la première fois sans doute, un grand silence plana. Le plus enfoncé ayant osé parler, Louis prit à son tour la parole : « Cela fait six ans que je suis à l’école, six ans que je suis insulté à cause de mon nom, cela doit cesser ». Puis, un troisième, un quatrième...

Ensemble, nous prenions tous conscience qu’il fallait que chacun puisse s’exprimer, et que pour le faire, il devait avoir la certitude qu’on n’allait pas rigoler de lui. Il s’agissait, en réalité, de vivre concrètement l’idéal de la Déclaration universelle des droits de l’homme, d’appliquer concrètement son article 1er. J’en avais pris conscience moi-même en participant aux Universités populaires à Bruxelles, au cours desquelles, pendant un an, nous avions travaillé sur ce texte. J’en avais donné une copie à chaque élève de ma classe. Tous, ils l’avaient en permanence dans leurs classeurs. Ensemble, nous avons découvert qu’en vivant cette Déclaration, on construisait un autre monde. La tension retomba peu à peu. Là où régnait la dérision, prit place le partage des fragilités. Là où régnait le cycle infernal de l’exclusion, prit place la communion. Là où régnait la peur, prit place la paix. Là où régnait la domestication, prit place la libération. Certes, dans quelques classes, cela resta difficile. Ailleurs, certains élèves plus « doués » rigolaient doucement quand je parlais de donner la priorité à ceux qui avaient le plus de mal.

Des élèves partenaires

Au fil des années, mes élèves deviendront partenaires d’une formation pour enseignants. « Tout ce que nous vous avons dit de notre vie, me dirent-ils un jour, vous devez le rendre public, mais vous ne pouvez pas le dire n’importe comment et à n’importe qui ». C’est dans cette perspective qu’en 1982 nous avons monté à partir de La Boîte à Musique une pièce de théâtre qui s’appelait En parler pour changer.

Nous l’avons jouée plusieurs fois, mais l’après-pièce, le retour au quotidien de l’école fut difficile, parce que justement les choses n’avaient pas changé. La fin de l’année scolaire fut difficile. Mais malgré tout, les jeunes ne cessèrent de me dire qu’il fallait continuer. « Il faut, disaient-ils, aller d’élève à élève, de prof à prof, d’école à école, de pays en pays pour que le mot honte soit à jamais détruit ». Ils m’accompagnèrent dans les écoles, dans les mouvements d’éducation permanente, pour des formations d’enseignants ayant pour thème : Créer un climat de paix en classe. La première journée se passait toujours avec mes élèves. Ils abordaient les enseignants en leur disant : « Vous ne savez pas nous aider, parce que vous ne savez pas qu’à l’école, on se tape la honte ! ». Après quelques dénégations de principe, l’un ou l’autre professeur finissait par dire : « Vous avez raison, mais nous aussi on se tape la honte ». Et d’évoquer l’absence d’écoute, les agressions physiques et verbales et d’autres choses encore. Les malentendus se levaient des deux côtés, à mesure que la connaissance mutuelle grandissait. Un élève l’illustra un jour à travers le dessin reproduit ci-dessous.

Depuis ma mise à la retraite, quand je suis sollicité pour des animations dans les écoles ou avec des adultes, privés de la présence des élèves, nous travaillons en partant des témoignages que j’ai accumulés au fil du temps. Dans une société où la tension bloque la communication, j’observe combien la parole du plus fragile « détonne ». En découvrant les témoignages de mes anciens élèves, beaucoup réagissent comme Louis, l’élève de la classe de première technique, la veille du congé du premier trimestre : « Moi, qui avais abandonné mes amis pour rester seul, moi qui me croyais seul à me taper la honte, j’ose parler »

Les jeunes donnent une leçon de vie

Les plus fragiles possèdent un savoir. Ils parlent en connaissance de cause : ils ont un savoir, le savoir de l’exclusion. Ils veulent sensibiliser les jeunes à leur expérience de vie. Ils nous donnent une leçon de vie.

Ils permettent à d’autres de s’identifier et de prendre conscience. L’exclusion est de plus en plus vécue par chacun dans sa vie de tous les jours. Le témoignage rappelle à chacun sa propre expérience : « C’est l’histoire de mon  exclusion, de ma descente aux enfers »

Ils donnent de l’espoir. Le témoignage permet en effet à certains de se rendre compte que leurs problèmes peuvent être résolus.

Ils ouvrent nos yeux pour essayer d’accepter tout le monde. Nous avons tendance à côtoyer des gens « bien » et à rejeter ceux qui n’ont pas belle apparence.

Ils nous mobilisent. Seul, il est impossible de s’en sortir, car le sentiment de rejet, de honte permanente a des conséquences sur la vie de tous les jours. La solitude pousse à tout arrêter, à ne plus voir les mains tendues. « Comment pourrait-on s’intéresser à moi, qui suis si nul, si moche, si bête, si pauvre ? »

Lors d’une soirée avec les membres du groupe Auxilia, une association qui donne des cours à des handicapés, des malades, nous visionnions l’émission de télévision Le Cœur et l’Esprit, où trois élèves de l’Institut technique d’Ath témoignent. L’animatrice du groupe dit : « Lorsqu’on permet aux autres de ressusciter, nous ressuscitons aussi ». Elle expliqua, sans doute pour la première fois, combien elle avait souffert durant ses études du rejet. Puis un professeur d’université, malgré des difficultés d’expression, témoigna longuement : « Je suis né handicapé, j’ai pu réussir mes études secondaires grâce à un ami. J’ai pu réussir mes études universitaires grâce à un ami, qui avait souffert de tuberculose. J’ai voulu vous dire : n’attendez pas de l’aide de la verticalité mais bien de la latéralité ». Quand le plus exclu a le courage de parler de sa vie, de ses humiliations, de dénoncer les injustices dont il est victime, il est le ferment du changement. A ce moment, d’autres prennent conscience d’injustices qui les touchent, les dénoncent, se guérissent de leur honte, de leur peur parce que le plus exclu, se sentant écouté et respecté, a osé parler.

1La Boîte à musique, J.M Defromont, Ed. Quart Monde,1980, 7e Edition 1998
1La Boîte à musique, J.M Defromont, Ed. Quart Monde,1980, 7e Edition 1998

Bernard Declercq

Bernard Declercq, allié du Mouvement ATD Quart Monde/Belgique depuis 1978, a enseigné de 1966 à 2002, dans le cadre de l’Institut libre technique de Ath, petite ville rurale de la province du Hainaut en Belgique. Aujourd’hui à la retraite, il poursuit son combat pour une école où tous les enfants soient respectés.

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