En temps de fierté comme en temps de mur

Vivian Labrie

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Vivian Labrie, « En temps de fierté comme en temps de mur », Revue Quart Monde [Online], 190 | 2004/2, Online since 05 November 2004, connection on 25 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1371

Une aventure citoyenne pour engager la société et ses institutions politiques à jeter les bases permanentes d’un Québec sans pauvreté.

Index de mots-clés

Droits humains, Solidarité

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Canada

Il y a plus d’un an, l’Assemblée nationale du Québec a voté une loi qui ose inscrire dans son article premier la visée de « tendre vers un Québec sans pauvreté ». Nous nous rappellerons cette journée du 13 décembre 2002. Il y avait de la fierté à l’Assemblée nationale. Les parlementaires regardaient dans les galeries en cherchant notre regard. Et dans les galeries nous étions plusieurs personnes de plusieurs groupes ayant travaillé à faire exister cette loi à sentir notre cœur battre.

Je me rappelle que je me suis demandé comment réagir au moment de l’adoption. Fallait-il applaudir une loi qui nous faisait faire un pas en avant, ne serait-ce que parce qu’elle inscrivait des principes très importants ? Fallait-il garder une réserve parce que nous étions loin d’avoir obtenu la loi vigoureuse que nous avions proposée ? Il y a eu un moment d’hésitation. Je me souviens que j’ai regardé autour de moi. Quand j’ai vu les personnes en situation de pauvreté qui faisaient partie de notre délégation se mettre à applaudir, j’ai eu la réponse que je cherchais. Je me suis mise à applaudir moi aussi. Il y a eu une longue ovation. Ce fut un très beau moment. Un moment rare où tout le monde se regarde et se sourit. Un moment où on se reconnaît tout à coup dans une commune humanité.

L’espoir menacé

Un an plus tard, nous attendons toujours le plan d’action qui doit venir concrétiser cette loi. Celle-ci a été mise partiellement en vigueur le 5 mars 2003. Puis il y a eu des élections. Nous avons changé de gouvernement. On ne sait pas ce qu’aurait fait le gouvernement précédent, traversé de contradictions. Tout ce que nous savons, c’est que le nouveau gouvernement est entré depuis son élection dans un travail systématique de destruction des acquis sociaux. Le plan d’action, requis par la loi avant le 5 mai 2003, se fait toujours attendre. Le danger est grand de passer de la lutte contre la pauvreté à la lutte contre les pauvres. De graves reculs menacent. De nombreuses mesures augmentent les inégalités. Nous risquons de nous trouver dans la situation déconcertante d’un gouvernement qui prendrait appui sur une loi voulue par les gens pour lui faire faire non seulement le contraire de ce que notre mouvement citoyen a voulu, mais aussi le contraire de ce qu’elle annonce.

Le prochain budget du Québec que nous attendons devrait nous donner un signal à ce sujet. Si plan d’action il doit y avoir, il devra nécessairement en préciser les investissements et les mesures. Or il y a quelques jours, je me suis trouvée face à face avec le ministre des Finances du Québec. Une série de hasards me l’a fait rencontrer régulièrement depuis un an. Cette fois c’était à l’occasion d’une animation dans un groupe de Nicolet, une petite ville du centre du Québec. Avec une partie du groupe, nous avons participé à quelques kilomètres de là à une manifestation pré-budgétaire en sa présence. Il m’est venu à l’idée de lui demander s’il savait à combien se chiffre la prestation d’aide sociale de base. Il a répondu, devant les médias : « Vous savez, je rencontre beaucoup de chiffres dans mon travail... »

De retour à Nicolet pour l’animation, j’ai raconté cet épisode. Ensuite nous avons essayé de faire un budget mensuel avec cinq cent trente-trois dollars canadiens (c’est le montant de la prestation en question ! environ huit cent soixante euros) Nous avons pratiquement épuisé ce montant seulement en inscrivant les dépenses fixes et nous nous sommes trouvés en déficit au moment d’inscrire la nourriture, avant même d’avoir eu le temps de penser aux autres dépenses. J’ai demandé aux soixante personnes présentes, dont une bonne proportion vivait la situation de pauvreté décrite, si elles pensaient que le budget du ministre contiendrait des pas en avant pour leur situation et pour l’application de la loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Toutes ont levé la main pour signifier qu’elles pensaient que non. Et pourtant toutes étaient prêtes à se mobiliser pour essayer d’obtenir de tels résultats.

Je crois que nos luttes sont faites de tels paradoxes et de telles déterminations au beau milieu de l’incertitude.

Un Québec sans pauvreté est possible, nous avons même une loi pour ça. Pourtant mon ministre des Finances ne sait même pas quel revenu son gouvernement alloue aux plus pauvres de la société. Pendant ce temps, les plus pauvres se débrouillent comme ils peuvent dans un climat de préjugés croissant alors qu’un des buts de la loi votée est de les combattre. Pendant ce temps, chaque année, le cinquième le plus riche de la population voit son revenu s’améliorer de plusieurs milliers de dollars, alors que le revenu des autres stagne. Or ce ministre réclame et obtient des baisses d’impôts !

Au nom de la loi

Que faire devant un tel obstacle ? C’est le genre de mur qu’on affronte quand vient le temps de passer des principes, que nous avons réussi à faire inscrire dans une loi, aux décisions concrètes qui ont des impacts sur l’usage de l’argent dans la société et sur ce que j’appellerais le « désordre des inégalités établies ». Pour le moment nous cherchons. Nous avons commencé une campagne « Au nom de la loi... ». Notre travail fait son chemin dans la population. Il intéresse des gens à l’extérieur du Québec. Nous savons aussi qu’il n’y a pas de baguette magique. Nos sociétés ont à changer leur regard sur la pauvreté, sur la richesse, sur l’argent. Comme nous le répète souvent Benoît Reboul-Salze, délégué d’ATD Quart Monde au Québec : « La pauvreté, ça se génère par du monde et ça se change par du monde ». Il faut battre en brèche les idées reçues, persister, expliquer sans cesse, insister sur l’indispensable, se mettre dans le chemin de l’inacceptable, continuer à penser ensemble la prochaine génération de programmes sociaux et fiscaux, à la lumière notamment de l’expertise des personnes en situation de pauvreté. Voici en gros où nous en sommes.

Pendant ce temps, les participants du Carrefour des savoirs sur les besoins essentiels, des personnes en situation de pauvreté avec qui nous réfléchissons en ce moment sur ces questions, génèrent concept sur concept et font réfléchir bien des gens. Une image venue d’elles a déjà frappé bien des imaginations : elle compare la société à un palier d’où partiraient un escalier qui roule vers le haut et un autre qui roule vers le bas. Vivre la pauvreté, c’est comme devoir monter dans un escalier qui roule vers le bas pendant que les gens d’en haut, qui montent facilement, se demandent : « Comment tu fais pour rester en bas alors qu’il y a tout un escalier pour toi ? » Pourrait-on mieux dire ?

Chantal, une intervenante de Nicolet, m’a confié que les phrases et les images que nous véhiculons depuis quelques années ont transformé sa façon de voir et de vivre l’éducation populaire. Elle avait été très marquée par ce qu’avait dit Jacques, du Carrefour des savoirs. A la question posée : « En quoi la société sera-t-elle plus riche de nous à la fin du mois de mars ? », celui-ci avait répondu : “ Eh bien, ils auront eu tout l’argent que j’aurais eu ! ” En effet, l’argent qui circule entre nous dans l’inégalité masque le fait que l’argent circule pourtant sans cesse dans l’économie. On n’appauvrit personne avec de bonnes conditions de travail et une bonne sécurité sociale. On fait tout simplement circuler la monnaie avec ce qu’elle peut procurer sur une base plus large et à partir du bas de l’échelle. Le dollar vital est un dollar local qui circule plusieurs fois dans l’économie.

Et moi, qui suis perplexe et sans certitudes sur ce qui adviendra du travail accompli depuis l’idée de cette loi en 1997, je sais que nous sommes plusieurs à savoir que des sociétés sans pauvreté, c’est possible sur cette planète. Ce serait bon pour tout le monde. Il est possible d’y travailler. Il est possible de tracer des chemins intelligents dans cette direction. Les liens que nous créons entre nous en ce sens sont de beaux et bons liens. Je suis plus riche de toutes les réflexions croisées qui nous permettent de nous soutenir et d’y voir plus clair en temps de fierté comme en temps de mur. Je trouve du sens malgré les contradictions dans cette possibilité constamment renouvelée d’allier raison, conscience, créativité et solidarité dans une recherche commune d’égalité et de dignité.

La trace des utopies

J’ai voulu apporter ces quelques exemples de notre actualité contradictoire pour montrer qu’il ne faudrait surtout pas penser que ce genre d’implication se vit hors de l’ordinaire et de ses flous. Ça prend plutôt racine dedans. En ce qui me concerne, c’est une suite d’événements et de réseaux qui se sont donné la main et qui m’ont conduite de mon univers de chercheure à un univers élargi où l’éducation populaire avait sa place, puis de l’éducation populaire à ce qu’on pourrait appeler l’action transformatrice. Ce sont des rencontres, des fiertés, des cris aussi dans la noirceur des temps durs.

Dans nos cheminements, car c’est bien de chemins dont il s’agit, nos regards cherchent beaucoup. Parfois nous voyons clair, parfois pas du tout. C’est déjà beaucoup de savoir où nous voulons aller. Ça ne nous dit pas toujours le chemin pour s’y rendre. Le chemin parcouru encourage et fait du sens. Le formidable, l’indispensable et l’inacceptable alimentent le pas suivant. Ce pas suivant devient un pas collectif quand il se délibère et qu’il s’opère. Je sais aussi que les utopies que nous portons et transportons finissent par laisser des traces sur nos chemins, pas toujours celles que nous aurions voulues au moment où nous les aurions voulues. C’est une marche à relais dans laquelle les parcours sont chargés d’imprévus. Il y en a pour les lièvres, les tortues et les escargots et aussi pour le refus de prendre part à des courses. Il y en a pour tous les saumons au pied de la chute. Il y a du feu sacré pour tous ceux et celles qui veulent en transporter. Il nous est offert de prendre des relais pour un petit bout, des relais à transmettre le moment venu. Le reste est un mystère. On peut le vivre ensemble.

Une histoire en trois étapes

Elaborer une proposition citoyenne :  un Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté s’est formé en 1998. Des milliers de personnes et de nombreuses organisations québécoises ont été invitées à participer à l’élaboration d’une telle loi, le Collectif facilitant une importante participation de personnes en situation de pauvreté. Un processus continu de “sessions parlementaires populaires” a permis l’adoption populaire en mai 2000 d’une proposition de loi faisant largement consensus.

Amener le gouvernement et l’Assemblée nationale à s’engager :  En 2000, le Collectif dépose à l’Assemblée nationale du Québec une pétition de 215 307 signatures requérant une loi sur la base de cette proposition de loi citoyenne. De 2000 à 2002, le Collectif et son réseau réalisent un intense travail de sensibilisation et de pression pour amener les parlementaires et le gouvernement à avancer vers une telle loi. En 2002, après beaucoup de résistances, le gouvernement dépose un projet de loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale, s’inspirant de la proposition de loi citoyenne mais maintenant un bon nombre d’ambiguïtés. Le Collectif et son réseau travaillent à l’amendement de ce projet de loi. Relativement amendé, il est adopté à l’unanimité par l’Assemblée nationale en décembre 2002.

Veiller à « tendre vers un Québec sans pauvreté »:  Nouvel enjeu : la mise en œuvre de la loi entrée en vigueur le 5 mars 2003, sa pleine application dans l’esprit de la volonté qui y a conduit et celui d’une vigilance efficace à cet égard. Mais après les élections au printemps 2003, le changement de gouvernement a conduit à des attitudes contraires à celles voulues par la loi. Cette dernière n’avait été que partiellement mise en vigueur par le gouvernement précédent et le nouveau gouvernement n’a toujours pas publié le plan d’action exigible depuis le 5 mai 2003. En juin 2003, le Collectif a changé son nom pour celui de Collectif pour un Québec sans pauvreté. Il regroupe une trentaine d’organisations québécoises très diverses et des collectifs régionaux dans presque toutes les régions du Québec.

Vivian Labrie

Formée à la recherche en ethnographie et en psychologie sociale, Vivian Labrie est depuis 1998 coordonnatrice et porte-parole du Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté, devenu Collectif pour un Québec sans pauvreté.

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