L’apprivoisement de la beauté

Daniel Bauza

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Daniel Bauza, « L’apprivoisement de la beauté », Revue Quart Monde [Online], 191 | 2004/3, Online since , connection on 19 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1436

En partenariat avec La Maison rose de la Belle de Mai, centre d’accueil de jour pour des personnes qui cumulent des difficultés de tous ordres, le musée des Beaux-Arts de Marseille a mis en place un programme de visites-ateliers mensuelles.

Index chronologique

2004/3

Les personnes cassées par la vie, marquées souvent physiquement et moralement, ont droit à la beauté, peut-être encore plus que les autres. Celle-ci peut briser un certain enfermement. Pour qu’elles se sentent bien au milieu d’œuvres d’art pas toujours très accessibles au premier abord, pour qu’elles puissent expérimenter que le musée leur est aussi destiné, il faut faire à leur égard plus que pour tout autre visiteur. Aussi les avons-nous accueillies, pour la première séance, dans un lieu particulier : le cabinet de dessins. Dans cet espace rarement ouvert au public, les unes et les autres ont pu voir la fragilité des œuvres d’art, entrer par le regard dans l’intimité d’un dessin. En découvrant ces coulisses du musée, c’est un peu comme si elles pénétraient par l’entrée des artistes. Ce fut notre façon de désacraliser ce lieu.

La réalité de l’imaginaire

Entrer dans un musée, c’est laisser pour un temps une certaine réalité, pour en trouver une autre, celle de l’imaginaire... Nous nous sommes aperçus très vite que les œuvres de nos collections leur délivraient un double langage. D’abord, celui de l’œuvre même  : qui l’a réalisée ? dans quelles circonstances ? Mais ces toiles ou sculptures leur parlent aussi de leur propre vie – ainsi sont-elles reliées à la culture. Ces personnes se projettent dans les représentations, dans le vécu propre, organique de tel ou tel tableau malmené par les ans. Une fois soigné, il retrouve sa beauté et délivre une part de son mystère à notre société.

Il y a, par exemple, un moulage de Rodin, qui se nomme La Vie intérieure ou La méditation sans bras. C’est une image allégorique qui a représenté pour elles une femme avec toutes les cicatrices de la vie. Aujourd’hui encore, cette sculpture surprend le public et déclenche quelques réticences. Elle n’a pas posé de problème aux participants de l’atelier. Ce fut un moment de grâce pour le grand Rodin !

L’émotion ne passe pas toujours par les mots. Elle passe aussi par une pratique artistique alliée à une bonne observation. C’est pourquoi nous avons privilégié un temps assez long d’atelier où nous utilisons les techniques adaptées au choix des œuvres étudiées. Nous sommes témoins de la gaieté, du plaisir qui transparaît dans ces moments privilégiés où chacun se réapproprie l’œuvre d’art. Il ne s’agit pas de la copier mais de retrouver le fil de la création, d’introduire l’art en soi. Je pense particulièrement à cette dame à la voix très forte qui nous interpelle. Lorsqu’elle est dans l’atelier, elle ressaisit l’ensemble et le construit à la manière d’un puzzle, morceau par morceau. Au départ, nous étions un peu désorientés par sa manière de faire sans savoir trop où elle allait ; mais nous avons compris que c’est ainsi qu’elle aborde et construit sa vie. Lorsqu’elle est à l’atelier, elle respire tellement le bonheur, tout entière à ce qu’elle fait, et c’est un déchirement lorsque arrive l’heure d’arrêter.

Cézanne, notre compagnon

Nous avons organisé une journée à Aix-en-Provence, avec un circuit intitulé : « Sur les pas de Cézanne ». Entrer ainsi dans l’histoire de Cézanne, c’est se retrouver d’une même humanité. Nous avons visité son atelier, son jardin. Nous avons mis nos pas dans les siens, sur les lieux qu’il a peints. Nos regards ont observé les mêmes paysages, nos narines ont senti les mêmes odeurs. L’orage qui approchait nous a permis de parler de la fin de l’artiste, nous avons regardé l’ouverture qu’il a fait pratiquer dans le mur pour faire passer ses grandes toiles. C’est un peu comme si Cézanne devenait notre compagnon, un être humain qui a transcendé ses faiblesses par la beauté.

Quand nous avons commencé ces séances mensuelles, nous avions quelques appréhensions. Nous avons découvert combien ces personnes étaient réceptives, sensibles. Elles nous ont appris aussi à regarder certaines œuvres différemment. Un exemple : le tableau de Philippe de Champaigne Le ravissement de Marie-Madeleine en élévation. Dans cette peinture, Marie-Madeleine est entourée d’anges qui ont des poses diverses. L’un des participants nous a dit : « On dirait que les anges jouent d’instruments de musique qui ont disparu. » La remarque était pertinente, car il est dit que dans son élévation, Marie-Madeleine entend un concert céleste. A y regarder de près, on pouvait trouver des instruments invisibles pour presque tous les anges du tableau. J’en parle maintenant lorsque dans une visite guidée je commente cette œuvre.

Pour clore le cycle, nous avions projeté de faire une exposition des créations de ces participants. Ils en ont été très effrayés. Ils trouvaient que leurs œuvres n’étaient pas finies ! Nous avons donc décidé de les présenter entre nous.

Le musée des Beaux-Arts de Marseille va fermer pour travaux. Les participants à l’atelier sont tristes et nous aussi : comment allons-nous continuer cet apprivoisement de la beauté que nous faisons ensemble depuis deux ans ?

Petite consolation : j’ai beaucoup de plaisir à voir l’un ou l’autre mêlé à la foule des visiteurs du dimanche ou lorsque j’en croise dans les autres musées de la ville.

Daniel Bauza

Daniel Bauza est médiateur culturel au musée des Beaux-Arts de Marseille

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