Quand vivre en famille est un défi

Francine De la Gorce

p. 12-15

References

Bibliographical reference

Francine De la Gorce, « Quand vivre en famille est un défi », Revue Quart Monde, 179 | 2001/3, 12-15.

Electronic reference

Francine De la Gorce, « Quand vivre en famille est un défi », Revue Quart Monde [Online], 179 | 2001/3, Online since 05 March 2002, connection on 19 October 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1767

Pourquoi le fondateur d’ATD Quart Monde a-t-il voulu créer un mouvement familial ?

Index chronologique

2001/3

Le père Joseph Wresinski n’était pas un inconditionnel aveugle et euphorique de la famille. Longtemps, il a porté en lui la blessure profonde de la violence de son père, ce père exaspéré de misère et d’humiliation qui partit, laissant à sa femme la charge de nourrir et d’élever leurs quatre enfants, elle qui parlait à peine le français et n’avait pour toute arme que sa fierté, son courage et sa piété. Ce n’est donc pas dans une enfance heureuse et protégée qu’il a puisé cette compréhension de la dimension familiale de l’être humain. Néanmoins, c’est en se blessant aux genoux qu’on se rappelle avoir des genoux… Qui sont plus experts que les « mutilés de la famille » pour comprendre l’importance de la famille ?

Des mutilés de la famille, ainsi pourrait-on appeler les habitants du camp des sans-logis à Noisy-le-Grand, qui sont à l’origine des retrouvailles en 1956 du père Joseph avec le peuple de sa jeunesse. Un tiers des enfants avaient été retirés à leurs parents ; 40% des couples vivaient en concubinage, à une époque où le mariage était encore la norme. Lorsqu’on regardait les états civils, dans certains foyers on trouvait trois ou quatre noms différents pour six frères et sœurs...

Des mutilés, mais aussi des acharnés de la famille. Si les gens vivant dans ce camp avaient accepté les solutions de séparation offertes par « le social » et « le charitable », les enfants auraient été tous adoptés ou confiés à des institutions, les femmes et les hommes auraient été accueillis séparément dans des centres d’hébergement et tous auraient vécu dans des conditions matérielles moins terribles. Une ancienne habitante de ce camp est morte récemment, et je me suis trouvée reportée trente-cinq ans en arrière, la voyant arriver, un soir d’hiver, avec son mari et ses six enfants, leurs yeux écarquillés dans la nuit, sans même une valise ou un baluchon. Ils avaient fui une menace de placement des enfants. Pour rester ensemble en famille, ils avaient marché des heures dans le froid vers ce camp dont ils avaient vaguement entendu parler, et qui, officiellement, n’avait même plus le droit de les recevoir depuis qu’il était déclaré insalubre... Une autre famille, de douze enfants, a accepté de séparer son « igloo » en deux pour leur faire place.

Des courages comme ceux-là, exprimant une volonté farouche de rester ensemble coûte que coûte, auraient suffi à inspirer Joseph Wresinski dans sa volonté de créer un mouvement familial et les instruments nécessaires pour que parents et enfants puissent s’aimer sans se détruire. Le projet de cité de promotion familiale qu’il présente dès 1959 aux ministères concernés était sa réponse à la volonté générale de dissocier ces groupes humains « qui ne méritent pas le nom de familles » comme disaient alors certains sociologues. Car si l’on reconnaît volontiers aux pauvres, mêmes privés de sécurité matérielle et d’atouts culturels, une capacité de chaleur humaine suffisante pour élever leurs enfants, on nie complètement cette capacité à ceux qui sont dans la misère. Le droit de vivre en famille est l’un des critères qui départagent pauvres et miséreux, bons et mauvais pauvres... Ceci reste vrai aujourd’hui, même si les reproches et les soupçons ont changé de nature, suivant les sensibilisations nouvelles de l’opinion publique aux abus sexuels et à la maltraitance en particulier.

Joseph Wresinski n’a certes pas été le dernier à ouvrir les yeux sur les souffrances et les dangers encourus par les enfants nés dans la misère. Dès les années 19601, aidés de psychologues et de sexologues, nous avons été quelques-uns à chercher à comprendre avec lui les relations parents-enfants. Nous connaissions les frustrations de certains enfants, qu’ils soient pris comme boucs émissaires dans des familles où règne la violence ou qu’ils soient victimes d’une inversion des rôles lorsque, les adultes étant trop épuisés ou démissionnaires, à neuf ou dix ans ils doivent prendre en main les responsabilités du foyer. Nous savions également que des enfants n’étaient pas toujours attendus dans la joie, et que des mères épuisées pouvaient dire avec fatalisme : « Je me suis encore fait avoir. »

La famille, mobile d’énergie

Mais en même temps Joseph Wresinski voyait chaque enfant comme signe d’espoir. Pour lui, l’impossible pouvait devenir possible, si la dignité était restituée, si les hommes pouvaient retrouver leur utilité sociale par le travail, si les femmes trouvaient des appuis qui les respectent dans leur rôle d’éducatrices. Il n’a jamais nié l’horreur de la misère et de ses effets dévastateurs dans les familles ; par contre il refusait les réponses courtes faites de condamnations, de sanctions, de séparations, qui ne font que reproduire pour la génération suivante les frustrations profondes, la culpabilité, les blessures d’identité, l’incapacité d’aimer…

 Il entendait le cri de l’enfant arraché à sa famille : « Non, mes parents ne sont pas méchants » complété parfois, pour trouver à ceux-ci une excuse, par cette explication : « C’est moi qui suis méchant. » Ce cri, des délégués de tels enfants l’ont formulé pendant l’Année internationale de l’Enfant en 1979 : « Donnez à nos parents les moyens de nous élever. » Mais déjà en 1975, pour l’Année internationale de la Femme, des mamans avaient apporté un message apparemment discordant dans la vague féministe qui prévalait : « Donnez-nous les moyens de vivre en famille. » Au cours d’une conférence de femmes dénonçant les inégalités entre hommes et femmes, une militante du Quart Monde a eu le courage de dire : « Ce que nous demandons pour nous, nous le demandons aussi pour nos maris et pour nos enfants. »

Ce que réclament les familles vivant en grande pauvreté ne se résume pas à des paroles frisant l’utopie. Quand on les connaît, quand on cherche à capter les mille gestes quotidiens qui ne cessent de jaillir de leur capacité d’espérer et de recommencer à zéro malgré le malheur, on comprend que la possibilité de vivre en famille est l’un des moteurs majeurs de leur dignité humaine et de leur énergie.

Vivre en famille est-il un droit ?

« La famille est le seul refuge pour l’homme quand tout manque. » [...] Elle constitue « pour lui son ultime aire de liberté » écrit Joseph Wresinski2. Dans la famille, il devient naturel de se priver pour celui qu’on aime, de se démener pour faire respecter ses droits. C’est là où l’on expérimente au quotidien que le pardon est indispensable pour continuer de vivre ensemble jour après jour. C’est aussi le premier lieu d’apprentissage de l’être social : là où l’on apprend à tenir compte des autres et où l’on est sûr de compter pour ces autres ; et pour les plus pauvres, cette dignité reconnue, cette appartenance à une communauté humaine sont les premiers échelons des droits de l’homme.

Bien entendu, Joseph Wresinski et le Mouvement ATD Quart Monde ne se battent pas pour un modèle donné de famille : tout être humain appartient à une filiation qui lui permet de se situer et peut s’affilier à un autre groupe familial pour former un couple et engendrer une descendance. La loi protège un modèle dominant, pour réguler les questions de patrimoine, de solidarité entre les générations et surtout la stabilité nécessaire aux enfants. Elle évolue, s’adaptant aux changements de mode de vie ; ou bien les modes de vie changent-ils à cause des changements des lois ?

Pour la classe moyenne, on pourrait penser que ce sont ses modes de vie qui inspirent les nouvelles lois. Pour les plus pauvres, ce n’est pas évident : ils sont souvent obligés par des intervenants sociaux et pour des raisons de survie, de s’adapter aux lois qui n’ont pas été pensées à partir de leurs réalités.

Ainsi, lors de la libéralisation de l’avortement, par exemple, en France : même si les pauvres, comme les autres, pratiquaient l’avortement par des moyens souvent dangereux, après la loi Veil, des intervenants sociaux ont fait pression sur des couples pour qu’ils choisissent l’avortement (pour avoir un logement, pour récupérer des enfants placés, etc.). Le consensus autour de la contraception a amené certains médecins à stériliser des femmes très démunies sans leur demander leur avis, comme cela se pratique encore sur les handicapés mentaux.

Tout ce qui est fait, légalement au nom de la libération des individus par rapport au carcan familial, semble procéder d’une vision de la famille bourgeoise du 19e siècle où le père avait tous les droits. Or, s’agissant de la famille très pauvre, l’homme a de moins en moins de droits et de pouvoirs (notamment parce qu’il est minoré socialement par le chômage et l’inutilité sociale). Ceci explique souvent ses réactions violentes, l’alcoolisme, et la rupture du couple. Il existe toute une sensibilisation et des mesures de protection des femmes battues ou des enfants maltraités, mais infiniment moins pour protéger ou reconstituer la solidarité dans la famille, l’engagement dans un projet à long terme comme l’éducation des enfants, la liberté de choisir (y compris la vie commune). Curieusement, la législation offre des possibilités pour de nouvelles formes de vie partagée (les pactes civils de solidarité), et dans le même temps favorise plutôt la dislocation des familles très démunies...

La cité de promotion familiale et sociale imaginée en 1959, mise en route après bien des négociations en 1970 et inscrite dans les textes législatifs en 1974, est un instrument de politique globale pour le droit de vivre en famille. Elle est un lieu où les plus démunis peuvent prendre conscience de leurs droits, acquérir les moyens de les exercer, se découvrir partie prenante d’un groupe social et de la société.

Car la famille n’est pas, ne doit pas être, un cercle fermé. Elle n’existe et ne se continue que parce qu’elle s’allie avec d’autres. Les familles les plus pauvres le savent d’expérience : elles ne peuvent survivre que parce qu’elles se « donnent la main », comme elles disent. Dans la société moderne, aucune famille n’est capable d’assumer seule tous les rôles nécessaires à l’épanouissement d’un être humain : nourrir, soigner, éduquer, instruire, se cultiver, mais aussi avoir des amis, se mobiliser pour une cause, exercer sa citoyenneté.

Lorsque Joseph Wresinski affirme qu’ATD Quart Monde est « un mouvement familial, des droits de l’homme et pour la paix », il se fonde sur ce que les plus pauvres portent le plus profondément vrillé au cœur, et il nous demande de les rejoindre dans une certaine vision de l’humanité : vision où tous les êtres humains sont reliés entre eux, redevables les uns des autres, où le plus fragile est porteur d’espoir et d’avenir pour l’ensemble de la communauté.

1. Père Joseph Wresinski Ecrits et paroles aux volontaires, Tome 2, Editions Quart Monde, 1994.
2. Le père Joseph Wresinski Les pauvres sont l’Eglise, Le Centurion, 1983 (cf. page 16).
1. Père Joseph Wresinski Ecrits et paroles aux volontaires, Tome 2, Editions Quart Monde, 1994.
2. Le père Joseph Wresinski Les pauvres sont l’Eglise, Le Centurion, 1983 (cf. page 16).

Francine De la Gorce

Francine de la Gorce est en France vice-présidente du Mouvement ATD Quart Monde, dont elle est volontaire-permanente depuis 1960.

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