Comme si les habitants n’existaient pas

Elisa Diez

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Elisa Diez, « Comme si les habitants n’existaient pas », Revue Quart Monde [Online], 180 | 2001/4, Online since 05 May 2002, connection on 29 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/1821

En Espagne comme ailleurs, la privation d’eau courante rend pénible la vie quotidienne. D’autant plus qu’elle entraîne la honte...

Index de mots-clés

Eau, Biens communs

A Madrid, Maria-Cruz habite le Pozo del Huevo, un quartier de cabanes dont les habitants attendent un relogement depuis quelques années. L'eau y arrive par le Canal Isabel II qui la distribue à l'ensemble de la capitale. Cependant seules les canalisations arrivent au quartier, les habitants amenant l’eau chez eux, comme ils peuvent. Ceux-ci ne payent pas l’eau, les canalisations ne sont donc guère entretenues. Maria-Cruz explique : « Si une canalisation se rompt, elle n’est pas réparée. La zone environnante, inondée, devient boueuse. L'eau attire les moustiques et bien d'autres bestioles et plantes : ça provoque des maladies et des infections pour les enfants. L’eau étant gratuite, il y a un gaspillage énorme. En outre, il n'y a pas d'égouts et les eaux usées vont à la rue. Quand il pleut, les fuites humidifient les murs des cabanes et il en sort des bestioles. Parfois, l'eau inonde les cabanes. Il y a des flaques qu’on est obligé traverser, il n'y a pas d'autre chemin. Même en faisant attention, il est impossible d'arriver propre jusqu’au bus. »

Pas d’eau courante, de la boue et des flaques

Avant d’être relogée l’été dernier, Manuela a vécu à Las Barranquillas, un bidonville proche du Pozo del Huevo. Les gens n'ont pas l'eau courante. Ils volent les raccordements d'eau des maisons abandonnées ou bien ils en achètent un à voisin. Ils y raboutent des tubes de mauvaise qualité qui cassent facilement à cause du passage des voitures sur le chemin et il y a donc plus d'inondations.

Un jour d'hiver froid et pluvieux, j’étais allée voir Manuela dans sa cabane. Elle faisait la lessive : « Je profite de l'eau de pluie pour laver le linge. Mais quand il pleut, les vêtements ne sèchent pas. » Elle avait une pile immense de linge à laver. « Je lave peu à peu. Ici, avec cette boue, les enfants se salissent tout de suite. Parfois je n'ai pas de linge propre pour qu’ils puissent aller à l'école et ils n'y vont pas.

L'hiver, avec la pluie, les chemins deviennent impraticables, remplis de flaques immenses et de boue, l'eau entre dans la cabane et les enfants tombent malades.

Quand il ne pleut pas, nous allons avec des jerricanes jusqu'au Pozo del Huevo, à un kilomètre. Il faut bien utiliser l'eau parce que lorsqu’on n'a pas de voiture pour aller la chercher, on y va à pied avec une brouette.

Pour économiser l’eau, je rince très peu le linge et j'utilise donc peu de savon. Je n'aime pas me laver dans une cuvette par petits bouts. Chaque jour, je fais ma toilette mais je ne me lave entièrement, y compris les cheveux, qu’une fois par semaine. Il faut aussi laver les enfants pour qu'ils aillent propres à l'école. »

Ce jour-là, en rentrant chez moi, j'étais couverte de boue. Quand j’ai mis mes habits éclaboussés à la machine à laver et que j’ai pris une douche chaude, je me suis souvenue de Manuela.

Depuis l’été dernier, elle a été relogée dans la banlieue de Madrid où elle vit avec sa famille.

Il y a quelques jours, je suis allée lui rendre visite. Les enfants m'ont entraînée tout de suite dans la salle de bain. Ils ont ouvert les robinets pour me montrer comment l'eau coulait, seulement en tournant le robinet, comme si c'était quelque chose de magique. Ils m’ont dit qu’ils pouvaient se laver tous les jours ! La famille n’a pas l'eau chaude, car le gaz est trop cher. Manuela a peur de ne pas pouvoir payer la facture d'eau.

Privés d’eau, privés d’école

A Madrid, il existe plusieurs bidonvilles, sans eau ni voies goudronnées, avec des maisons de « papier » dans lesquelles entrent facilement l'eau et la saleté. Beaucoup de familles avec des enfants en bas âge vivent comme Maria-Cruz sans eau potable, tout près de chez nous. Les parents font le maximum pour garder leurs enfants propres, pour avoir des habits propres. Mais très souvent, dès qu'ils sortent de chez eux, ils sont face à un énorme bourbier. Les enfants ne peuvent monter dans les cars scolaires, car les chauffeurs craignent qu’ils les salissent. Lorsqu'ils arrivent à l'école, les professeurs leur font honte parce qu'ils sont sales et bien des parents préfèrent donc ne pas amener leurs enfants à l'école. Du coup, les professeurs reprochent aux parents de ne pas se préoccuper de l'éducation de leurs enfants.

Dans les lieux où arrive l'eau, il y a aussi des problèmes parce que personne ne se soucie de réparer les canalisations cassées, d'entretenir les installations ou d'en créer de nouvelles. Les autorités font comme si ces quartiers n'existaient pas, comme si n'y vivait personne, comme s'il n'y avait pas des familles ayant besoin d'installations décentes pour l'eau, l'électricité, le ramassage des ordures...

Pourtant l'Espagne est un pays où l'eau n'est pas rare. De nombreux barrages garantissent la distribution de l'eau, en particulier dans le nord du pays. Pourquoi des familles se trouvent-elles encore privées de cette ressource vitale ?

Elisa Diez

Médecin, alliée d’Atd Quart Monde-Espagne, Elisa Diez rencontre des familles d’un quartier défavorisé de Madrid.

CC BY-NC-ND