N° 185, 2003/1   •  Apprendre : le désir et le droit
Dossier

La santé scolaire: une chance ?

Chantal Blanc
  • publié en février 2003
Résumé
  • Français

« La santé des élèves constitue un enjeu d’importance pour l’école : son incidence sur les apprentissages et la réussite scolaire, sur l’éducation au respect de soi et des autres, sur la formation du futur citoyen et du futur adulte, son rôle en matière de réduction des inégalités et de prévention de toutes les formes de violence, sont essentiels. » (Circulaire ministérielle du 25 avril 2002 « Politique de santé en faveur des élèves »). Un médecin scolaire donne son témoignage.

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2003/1
Texte intégral

Ayant voulu mettre ma profession de médecin au service des plus pauvres, ma première crainte en mettant le pied dans le « Service de la promotion de la santé en faveur des élèves » fut celle-ci : allais-je devenir une « placeuse d’enfants » ? Les familles allaient-elles m’affubler de l’image qui colle à la peau de certains travailleurs sociaux ? Des parents m’ont rassurée à mes débuts. Ceux d’entre eux qui ont souffert ont droit à une aide pour pouvoir donner le meilleur d’eux-mêmes à leurs enfants. Mais quelle aide sont en droit d’attendre les jeunes et les familles qui rencontrent une équipe de santé scolaire ?

Les missions de santé scolaire

Faisant suite à celles du service de Protection maternelle et infantile (PMI) et précédant celles de la Médecine du travail, elles concernent les jeunes scolarisés entre leur sixième année et la fin du lycée.

La médecine scolaire évoque le dépistage systématique. Il est toujours d’actualité en dernière année d’école maternelle : vision, audition, recherche des scolioses et des pieds plats, troubles du langage... Cette visite médicale, effectuée en présence d’un parent, est l’occasion d’une première prise de contact avec la famille de l’enfant. Au cours de la scolarité qui suivra, médecins et infirmières tentent de renouveler ces dépistages à des âges clés, dans la mesure où leur emploi du temps le permet.

Les consultations du médecin scolaire restent préventives : il ne s’agit pas de soigner, mais de limiter les conséquences d’une difficulté. Par exemple, en suggérant des adaptations (éviter la file d’attente du restaurant scolaire à un jeune diabétique), en proposant des soins (courrier aux parents destiné au médecin de leur choix) ou en offrant à une souffrance l’opportunité de se dire - ce qui impose souvent de tenter d’influer sur ses causes.

Dans les faits, nous sommes amenés à rencontrer de moins en moins de classes d’âge complètes et à cibler nos rendez-vous : élèves avec des problèmes de santé, des difficultés scolaires ou de comportement, élèves orientés vers l’enseignement « adapté », jeunes déclarés inaptes au sport, élèves travaillant sur des machines dangereuses dans l’enseignement professionnel, jeunes filles enceintes, élèves dont l’équipe enseignante craint qu’ils ne soient en danger ou qu’ils n’adoptent des conduites autodestructrices...

Enfin, le personnel de santé scolaire est partie prenante de l’équipe éducative de chacun des établissements scolaires où il intervient. Sa mission est donc aussi de participer à des actions collectives : partage de savoir dans le domaine de la santé, projets visant à un mieux être global. Mais en serons-nous encore partie prenante si, dans la mise en œuvre de la politique de décentralisation, notre service est transféré aux conseils régionaux ?

Quel profit pour les plus pauvres ?

Certaines familles trouvent en nous un appui pour accéder aux soins : par exemple, le Fonds social collégien peut, exceptionnellement, prendre en charge une paire de lunettes. Mais lever l’obstacle financier ne suffit pas. Je pense à cette maman surchargée de soucis, que j’ai accompagnée avec son fils de neuf ans chez un médecin oto-rhino-laryngologiste (ORL). Quand elle a enfin compris qu’il suffirait de débarrasser son enfant de ses amygdales et de ses végétations pour qu’il puisse respirer bouche fermée, ne plus ronfler et surtout mieux entendre, quel déclic !

Mais, à mes yeux, la souffrance la plus aiguë pour bien des élèves, défavorisés ou non, est celle engendrée par la discrimination. Tout groupe humain tend à désigner des victimes émissaires et le groupe « classe » en est le premier théâtre. L’enfant qui détonne socialement par rapport à ses camarades en fera les frais, mais aussi un enfant de couleur, objet d’insultes racistes ou encore celui qui est particulièrement timide. Les remarques endurées pendant des années par une petite fille trop ronde l’avaient conditionnée au point que, même une fois devenue adulte et mince, la simple idée de se trouver dans un vestiaire de salle de sport la rendait malade !

Pour ceux des enseignants qui en ont conscience, ces mauvais traitements entre élèves posent une question délicate : comment éviter de fragiliser encore plus l’élève cible en essayant de le défendre ? Comment stigmatiser les mots qui tuent dans le langage plus que rugueux de certains jeunes ? Eduquer au refus de l’exclusion constitue un défi. Le médecin scolaire peut y apporter sa contribution de diverses façons. Par l’entretien confidentiel qui permet à l’élève de révéler ce qu’il subit ou ce dont il est témoin ; par des interventions d’éducation à la santé globale axées sur le respect des différences ; et en tant que maillon de la chaîne « Grande pauvreté et réussite scolaire », courant de pensée et d’action (encore un peu balbutiant) au sein de l’Education nationale1

Il est essentiel, pour les professionnels passionnés par le bien-être et la réussite de tous les élèves, de trouver ressourcement et encouragement. Comment tenir, année après année, sans un réseau de collègues proches par leurs objectifs ? Se positionner pour les plus en difficulté vous expose à l’incompréhension des collègues les plus « jugeants ».

Pour certains jeunes et leur famille, la disproportion entre la souffrance liée à l’école et le trop faible espoir de réussite annihile leurs efforts. J’ai rencontré de jeunes parents qui appelaient de loin leurs enfants à la sortie de l’école maternelle, pour éviter le regard des autres parents. Dès le départ, le jeune enfant dont le parler diffère de celui de la maîtresse progresse moins vite, d’autant que le mal être lié au regard des autres sur lui et sa famille ralentit ses acquisitions. Arrivé en dernière année de maternelle, ses parents redoutent la visite du médecin scolaire. Ils craignent que tout ce qu’ils n’ont pas pu faire pour leur enfant leur soit reproché. Personnellement, j’essaie de faire de cette rencontre un temps de reconnaissance de leurs compétences, où ils puissent puiser des forces - ce qui n’empêche pas de chercher ensemble comment remédier aux difficultés de l’enfant.

L’enjeu des relations humaines

La plus délicate de mes missions concerne l’échec des relations humaines au sein de la famille. Il arrive que l’enfant éprouve le besoin de s’en plaindre. Dans tous les milieux sociaux, des familles peuvent dysfonctionner au point de compromettre le développement de leurs enfants. Le rôle des professionnels interlocuteurs de l’enfant me paraît en premier lieu de savoir se présenter comme une aide plus que comme une surveillance pour ces familles : une aide à la prise de conscience, au dialogue, à la recherche d’interlocuteurs (psychothérapeute) ou de soutiens adaptés (travailleuse familiale). Même si, exceptionnellement, le signalement aux services de protection de l’enfance peut être un levier permettant de prendre la mesure de la souffrance de l’enfant.

Une difficulté notable pour les professionnels : garder bien présent à la conscience le besoin absolu de chaque enfant de sentir ses parents respectés quoi qu’il arrive, ne pas proférer à leur sujet « des mots qui font plus mal que les coups ».

En changeant de région, j’ai osé demander un logement à loyer modéré (HLM) dans la petite ville où je suis médecin scolaire. Cette proximité par l’habitat avec certains de « mes » élèves détruira-t-elle la distance nécessaire au professionnalisme ? J’espère que non. J’espère seulement atténuer la distance sociale, celle qui laisse croire que l’autre est issu d’un monde inconnu, celle qui laisse s’insinuer la peur.

Notes

1 Voir page 20

Pour citer cet article Chantal Blanc, « La santé scolaire: une chance ? », Revue Quart Monde, Année 2003, Apprendre : le désir et le droit, Dossier, mis à jour le : 25/02/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1852.
Auteur

Chantal Blanc

Volontaire permanente d’ATD Quart Monde, Chantal Blanc exerce depuis huit ans son métier de médecin au sein de l’Education nationale, successivement dans le bassin minier du nord de la France et en Languedoc.