N° 185, 2003/1   •  Apprendre : le désir et le droit
Autrement Vu

Qu’aurait-il fallu faire ?

Bernadette Lang
  • publié en février 2003
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2003/1

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Enseignement, école
Texte intégral

C’était le ler août dernier, à Montréal. Je faisais mon épicerie dans un supermarché que je ne connaissais pas et, comme partout ailleurs, il y avait évidemment plus de monde que les deux semaines précédentes, les vacances de la construction venant de se terminer.

Je suis arrivée à la caisse du supermarché, juste derrière un monsieur très chargé. Cet homme se démenait tant bien que mal pour déposer ses commissions sur le tapis roulant, lorsque je vis le gardien de sécurité ou gérant du magasin, qui se tenait là depuis un moment sans doute et qui l’observait avec attention. Ce faisant, l’homme sortit de sa poche quelques billets, les montra à la caissière en disant : « Je peux payer, Madame .» Celle-ci lança un regard au gardien et demanda : « Je peux lui compter jusqu’à combien ? » et le gardien de répondre immédiatement : « Cent, pas plus. » Pourtant j’avais jeté un coup d’œil furtif mais très indiscret, je le reconnais, et j’avais vu que l’homme avait au moins deux cents dollars en billets de vingt. Surprenant, non ?

Le tapis roulant de la caisse ayant avancé, j’avais entassé mon épicerie dessus. La caissière le vit, me regarda et me dit :

« Excusez-moi, Madame, de vous faire attendre. » Lorsque vous faites la file quelque part, vous est-il déjà arrivé que l’on vous dise cela ? Non, bien sûr, mais vous n’êtes pas derrière un « robineux » !

Durant tout le temps de l’enregistrement de ses commissions, le monsieur ne cessait de répéter inlassablement qu’il pouvait payer, tandis que la caissière continuait de demander l’approbation du gardien, mais on s’est arrêté à cent six dollars, allez savoir pourquoi ? La rumeur, les préjugés veulent que les personnes démunies utilisent tout leur argent pour boire, mais cet homme, qui venait certainement de toucher son chèque de bien-être, se hâtait d’acheter des vivres avec l’argent qu’il avait sur lui et on le lui refusait !

Là-dessus, la propriétaire du magasin est arrivée, rouge de colère, parce que les boites de soupe (qu’on refusait de lui vendre) étaient abîmées, vu la manière dont il faisait ses commissions et qu’on ne pouvait pas les remettre en rayon dans cet état. Puis, elle interdit qu’il remette les pieds dans son magasin !

Je tremblais (au sens propre du terme) de colère, de honte, personne ne réagissait, tout le monde semblait trouver normale cette humiliation publique, cette violation de droits les plus élémentaires.

Je ne pouvais pas rester sans rien faire : j’ai acheté le complément de la commande du monsieur (tout ce qu’on n’avait pas voulu lui vendre). Par contre j’ai laissé, sur le tapis, ma propre commande en disant aux caissière, gardien, propriétaire, public... que je ne pouvais acheter dans un magasin qui n’était pas ouvert à tous, qui triait ses clients et que je n’y remettrais pas les pieds non plus. C’était le silence complet. Dehors, j’ai redonné au monsieur le reste de sa commande et il m’a remboursée. De retour dans ma voiture, j’ai éclaté en sanglots.

(Source : Actualités Quart Monde, n°74, septembre 2002, Canada).

Pour citer cet article Bernadette Lang, « Qu’aurait-il fallu faire ? », Revue Quart Monde, Année 2003, Apprendre : le désir et le droit, Autrement Vu, mis à jour le : 25/02/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1924.