N° 186, 2003/2   •  Droits de l'homme : en danger ?
Dossier

Un ennemi commun

Marc Leclerc
  • publié en mai 2003
Résumé
  • Français

Quelles que soient nos croyances ou nos traditions religieuses et philosophiques, nous avons un combat commun à mener contre la misère.

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2003/2
Texte intégral

Expérience commune

Si les droits de l’homme constituent notre patrimoine le plus précieux, où peuvent se rencontrer nos diverses traditions religieuses et philosophiques, s’ils constituent le fondement de notre action commune, sont-ils condamnés à rester eux-mêmes sans fondement assignable ? La reconnaissance de leur double origine, judéo-chrétienne et humaniste laïque, ne permet pas, semble-t-il, d’identifier aujourd’hui un fondement univoque dont une tradition serait le dépositaire privilégié. Comment s’assurer dès lors de leur concrète universalité ? Certes, leur enracinement dans la reconnaissance de la personne humaine en sa dignité inaliénable est hors de cause. Mais le fait de cette reconnaissance pose question, si tous doivent pouvoir s’y retrouver - sous peine que des droits universels, tenant à l’humanité des sujets de droit, ne dégénèrent en privilèges d’un certain nombre - voire d’une majorité - par l’exclusion de certains, exclus de facto de la réalisation effective de ces droits.

Mais il est sans doute une expérience commune, à travers la diversité des cultures et des croyances, qui pourrait expliquer la prise de conscience des droits de l’homme en leur authentique universalité : ce n’est autre que celle de leur privation systématique. La Déclaration universelle de 1948 a été rédigée par des hommes et des femmes ayant fait l’expérience dramatique de la négation absolue de tout droit humain. Les droits de la conscience ont été clairement reconnus dans l’Eglise catholique de façon semblable, face à l’intolérable expérience de leur négation.

Or cette expérience, toujours singulière mais de portée universelle, nous la retrouvons aujourd’hui au cœur de notre Europe développée, comme en toutes les autres parties du monde : c’est l’expérience de la misère et de son exclusion radicale, qui entraîne ipso facto, pour ses victimes, la violation systématique de l’ensemble des droits de l’homme, comme l’a rendu manifeste le rapport Wresinski du Conseil économique et social en 1987. Son auteur, le père Joseph Wresinski, en a tiré des conclusions de grande portée : les premiers « experts » des droits humains sont ceux-là mêmes qui en sont le plus radicalement privés, et qui dès lors les reconnaissent comme essentiels, indivisibles et inaliénables - quelle que soit par ailleurs leur propre orientation culturelle et religieuse. N’y aurait-il pas là le fondement que nous cherchions : l’expérience de notre commune humanité et des droits qui s’y attachent, dont nul ne saurait être légitimement privé sans qu’ils perdent leur universalité ? Expérience dont les protagonistes sont ceux qui voient tous les jours leur humanité bafouée, mais qui ont sans doute quelque chose d’essentiel à nous partager : un lieu de communion en notre extrême diversité.

Nous cherchons désespérément aujourd’hui l’ennemi commun qui pourrait nous unir et nous définir. Or cet ennemi, nous n’avons pas à l’inventer, il est là, partout présent : c’est la misère qui défigure l’humanité de ses victimes, défigurant du même coup notre commune humanité dans son ensemble. Si nous avons un ennemi commun, nous avons aussi un combat commun à mener contre la misère - ce combat qui peut nous redonner une raison de vivre et de bâtir la ville européenne, au sein de la cité humaine.

Pour citer cet article Marc Leclerc, « Un ennemi commun », Revue Quart Monde, Année 2003, Droits de l'homme : en danger ?, Dossier, mis à jour le : 03/03/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/1959.
Auteur

Marc Leclerc

Marc Leclerc, jésuite, est professeur de philosophie à l’Université Grégorienne (Rome)

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Guillaume Le Blanc. L’insurrection des vies minuscules
Éd. Bayard, collection « Les révoltes philosophiques », 2014, 156 pages