La revue Igloos en 1960-1967 

Marc Leclerc

p. 51-55

References

Bibliographical reference

Marc Leclerc, « La revue Igloos en 1960-1967  », Revue Quart Monde, 234 | 2015/2, 51-55.

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Marc Leclerc, « La revue Igloos en 1960-1967  », Revue Quart Monde [Online], 234 | 2015/2, Online since 01 December 2015, connection on 29 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6155

L’auteur met en lumière les grands thèmes abordés par Joseph Wresinski et l’Aide à toute détresse dans les premiers numéros de la Revue Igloos (1960-1967), ancêtre de la Revue Quart Monde.

« La misère commence là où se trouve la honte. » Cette conviction du père Joseph Wresinski, qui figure en encadré sur la page titre de la revue Igloos, n° 20, en 1964, apparaît comme le signe le plus clair de la ségrégation sociale des très pauvres, dénoncée dès 1962 à propos de l’école, à La Campa, dans le n° 10 de la revue (5 octobre 1962, pp. 1-8).

Face à cette situation intolérable, le point de départ de l’action de Joseph Wresinski et du mouvement qu’il a fondé à Noisy-le-Grand est clairement indiqué dans l’éditorial du n° 5, datant du 1er novembre 1961 (p. 2) : « Aimer pour connaître et connaître pour aimer sont les fondements de toute approche fraternelle. » Ce thème capital sera largement développé par l’abbé J. Wresinski dans sa préface au livre de Jean Labbens, La condition sous-prolétarienne. L’héritage du passé, qui fut en 1965 le premier livre publié par le Mouvement : « La science, parente pauvre de la charité » (pp. 9-32)1.

Le rassemblement et la communauté

Sur un tel fondement, l’action visera le rassemblement de tous les hommes, en bâtissant la communauté à divers niveaux. Car c’est ainsi seulement qu’on pourra lutter efficacement contre la ségrégation sociale, qui constitue le cœur de la misère. La perspective globale du rassemblement est donnée par le père Joseph dans une vision de foi religieuse, en octobre 1962, face à la mort d’un homme abandonné, resté huit jours à la chapelle du camp parce que personne ne pouvait en assumer les funérailles : « […] la volonté de Dieu est le rassemblement de tous les hommes […] pour que tout homme se sache responsable qu’un homme, mon voisin, ait connu la même ségrégation en son corps qui, toute sa vie, l’avait poursuivi. » (N° 10, p. 14).

À un autre niveau, plus pragmatique, Joseph Wresinski indiquera dans son éditorial de septembre 1965, que « Le principal complice de la misère est la dispersion des œuvres », d’où la nécessité de « sonner le rassemblement. » (N° 24, pp. 3-4).

Mais il n’est pas de vrai rassemblement, durable et sans exclusion, qui ne se fonde sur une communauté. C’est un thème qui revient souvent au cours de ces années, et de bien des manières. Dans un article du 5 juin 1963, le père Joseph indique que, face au chaos qui règne encore à La Campa, l’équipe des volontaires à Noisy « a éveillé dans les cœurs le sens d’une amitié humaine, a fait naître les premiers éléments d’une communauté. » (N° 13, p. 9).

Comme c’est généralement le cas en ces années, l’expression d’une perspective explicitement chrétienne alterne avec des expressions plus « neutres » ou plus universelles. Dans son éditorial de janvier-février 1965, dédié à Jean XXIII et à sa proclamation prophétique : « L’Église est l’Église des pauvres », il écrira ainsi : « L’existence du Pauvre en marge est la preuve que nous ne vivons pas pleinement notre filiation à Dieu ; son intégration à la communauté est le signe de l’avènement du Royaume. » (N° 21, p. 1).

Dans le numéro suivant, en conclusion du Rapport d’activité de l’équipe d’assistants communautaires implantée au Château de France depuis 1957- 2ème partie , qui occupe presque tout ce numéro, nous trouvons l’expression suivante, de grande portée : « Dans une communauté sécurisante et valorisée, le pauvre pourra forger sa propre destinée2. » (N° 22-23, 1965, p. 24).

Plus tard, dans son éditorial : « Pour une politique de l’amour », le père Joseph écrira, avec une concision extraordinaire : « L’homme s’accomplit grâce à la communauté. » (N° 32, 1967, p. 4).

Le volontariat et l’alliance au service de la communauté

Pour permettre aux plus éprouvés de réintégrer la communauté humaine, un volontariat permanent semble bien indispensable, en ces années de fondation. Déjà le n° 8, du 15 avril 1962, est tout entier dédié au « volontariat ». On y parle des « volontaires à la détresse » (A/5-8), du « volontariat à la détresse » (A/8), et des « stages de formation » : « Le but des stages est de former un corps de volontaires prêts à assurer une présence permanente dans les bidonvilles et quartiers de misère, afin d’aider les familles à retrouver une place sociale et professionnelle dans la société » (A/10). Dans le n° 10, du 5 octobre 1962, Francine Didisheim parle des « Volontaires de l’année 1962 » et lance en conclusion un appel au soutien mensuel « pour l’entretien d’un volontariat permanent » (article pp. 9-12, citation p. 12).

En 1965, nous trouvons cette forte expression pour « Une équipe d’action intégrée au milieu » : « En partageant son destin, ils feront prendre conscience au milieu de ses propres valeurs, l’aideront à les rendre percutantes, à trouver en elles des moyens de communication ; ils deviendront les catalyseurs de ses possibilités d’échange, de ses moyens d’insertion au monde environnant. » (N° 22-23, Juin 1965, p. 6).

Mais la présence d’une équipe de volontaires suppose aussi le soutien des alliés, présents dès le début et sans lesquels rien n’eût pu durer, face à toutes les oppositions rencontrées. En 1965, ils sont appelés « auxiliaires ». Dans l’article du Bureau de Recherches sociales intitulé : « L’action : de la gadoue à la communauté. A. Présence d’une équipe », nous trouvons une formulation de cette nécessaire complémentarité : « Cette présence incarne une communauté de destin […] L’équipe collabore avec des auxiliaires dont elle canalise l’aide à travers ses services. Les auxiliaires, pour leur part, prolongent ou renforcent ses efforts de solliciter la société, en se faisant ses porte-parole dans leur propre milieu. » (N° 22-23, 1965, p. 7). Si le volontariat se caractérise alors par la communauté de destin avec les familles en grande difficulté, le rôle principal de l’alliance apparaît comme l’indispensable relais de son action au sein de la société, pour que la communication entre les hommes soir pleinement rétablie, de part et d’autre.

Le peuple [du Quart Monde]

Si l’expression « Quart Monde » n’apparaîtra qu’en 1969, avec le second livre de Jean Labbens, la notion de peuple se manifeste dès 1965. Nous trouvons en effet, dans un dossier sur « Le camp de Noisy-le-Grand », anticipant des données qui seront publiées dans La condition sous-prolétarienne quelques mois plus tard, l’expression suivante : « Ce peuple de pauvres, accouru à l’appel de l’Abbé Pierre en 1954, mu par l’espoir insensé de trouver enfin sa Terre Promise, n’a pas éveillé la sympathie des habitants de Noisy. » (N° 21, 1965, p. 3). Nous trouvons un écho surprenant à cette affirmation dans le premier livre de Jean Labbens : « Ce camp qui offre un aspect concentrationnaire a été d’abord une terre promise, ses habitants formaient un peuple et en avaient la fierté » (La condition sous-prolétarienne, pp. 176-177).

La préface du père Joseph, « La science, parente pauvre de la charité », parle pour sa part de « rapports nouveaux avec un peuple miséreux dispersé à travers les pays industrialisés » (op. cit., p. 30, cité dans Igloos n° 25, 1965, p. 3). Et nous trouvons au début de la même préface : « Il est de notre devoir, à nous qui partageons sa vie, de proposer ce peuple aux préoccupations de l’université. A elle de se faire notre maître et de nous aider à introduire un souci nouveau en sa faveur dans nos institutions temporelles et spirituelles. » (Ibid., p. 10).

L’écrémage des pauvres et l’exclusion des plus pauvres

Contre l’écrémage des pauvres, lié à une approche purement individuelle, nous trouvons, dans le n° 22-23, au paragraphe intitulé « Développement communautaire en partant des plus démunis », l’expression suivante : « [...] tendre ainsi au développement de la communauté, à son rapprochement avec le monde extérieur », au lieu d’« écrémer le milieu défavorisé et le priver systématiquement de ses éléments les plus dynamiques » (1965, p. 5). Au substantif, l’expression apparaît en 1967 : « L’écrémage du monde des pauvres dont nous retirons systématiquement les plus forts ; le fractionnement de ceux qui y demeurent » (N° 33-34, p. 17).

Or l’écrémage des pauvres conduits forcément à renforcer l’exclusion des plus pauvres, ce précisément qu’il s’agit de détruire. Le n° 33-34, paru en juin 1967, est tout entier consacré à la lutte « Contre l’exclusion des pauvres », appelée aussi « l’exclusion sociale ». Sur la page titre, nous trouvons un manifeste digne du Combat clandestin, auquel collaborait Camus :

« Un seul but : détruire la misère. Un seul moyen : tout quitter. Une seule méthode : vivre pauvres en équipe ; aimer riches ou pauvres sans préalable. Résultat : ayant retrouvé son honneur, le misérable redevient artisan de son destin ».

Pour cela, il s’agit de « Partir des plus pauvres », « l’innovation la plus fondamentale, la plus révolutionnaire. Elle nous a été proposée il y a un peu moins de vingt siècles [...] » (pp. 21-22).

« Une lutte pour la conquête de l’homme »

Dans le même numéro, se trouve une nouvelle réflexion, de portée universelle, développée en un long paragraphe : « La lutte contre la misère est une lutte pour la conquête de l’homme » (ibid., pp. 23-25). Le mouvement Aide à toute Détresse y est défini comme « un mouvement pour l’homme […] universel et donc non-politique » (p. 24), qui entend respecter « la liberté de choix indispensable à la promotion de l’homme » (ibid.). Or « Lui laisser la liberté signifie avoir foi dans l’homme [...] » (p. 25). Encore une expression d’une immense portée, qui sera explicitée de la sorte :

« Pour le Fondateur d’Aide à Toute Détresse, il a suffi que les pauvres soient déshonorés pour qu’il veuille leur rendre l’honneur en communiant à leur vie. Il est parti d’un acte de foi dans l’homme, dans sa valeur et dans ses droits inaliénables. Ceux qui l’ont suivi, ont fait de même » (p. 32) : la réflexion « a suivi la démarche du cœur. […] La connaissance objective, la sociologie et la psychologie de la pauvreté ne font que confirmer la vérité de cette démarche première qui fut intuitive au sens le plus vrai du mot. Elles peuvent rendre l’acte de foi plus conscient et plus efficace, mais il est rare qu’elles y conduisent et elles ne peuvent jamais le remplacer. Ce n’est qu’à partir de cette foi inébranlable dans tout être humain, que nous pouvons combler la solitude du plus miséreux, communier à sa vie et recommencer avec lui l’expérience de la création de l’homme. » (Épilogue, p. 32).

Comme l’a dit maintes fois le père Joseph : « Tout est né d’une vie partagée ». La misère n’est plus fatale, si l’on croit que l’homme peut changer.

Il s’agit donc bien de la recréation de l’homme dans l’unité : « Un mouvement qui unisse pauvres et non pauvres » (p. 30). « La véritable justice sociale et la seule qui aboutisse à une unité réelle, est celle où l’homme le plus exclu devient l’homme le plus entouré et où il est appelé avec tous les autres à l’œuvre fondamentale qui est impartie à tous, celle de recréer l’homme » (p. 32).

« Une culture de la pauvreté » ?

Dans « La science, parente pauvre de la charité », le père Joseph écrit : « Si cette société ne lui offre pas [au pauvre] les moyens de vivre les valeurs qu’elle enseigne […], elle ne laisse pas pour autant la place à une culture de la pauvreté en opposition avec ses normes et permettant aux pauvres de se justifier au moins à leurs propres yeux » (La condition sous-prolétarienne, p. 12).

De même, nous trouvons dans Igloos, n° 35-36, l’expression suivante : « Rien ne nous indique que les familles sous-prolétariennes développent une culture propre », car elles sont condamnées à une « improvisation quasi-permanente » (N° 35-36, 1967, pp. 15-16).

Sur ce point, on est tout au début d’une réflexion qui s’approfondira dans les années suivantes, jusqu’à une expression beaucoup plus nuancée et progressive dans Culture et grande pauvreté (1985), qui distingue trois cercles concentriques : « une culture honteuse, en marge du droit à la culture », « une culture du refus » de la misère ou « culture de la dignité », et enfin une « culture du rassemblement » et de la fraternité3.

Le désir de reconnaissance, « point fort » sur lequel on peut s’appuyer

L’homme porte en lui une valeur inaliénable, mais le très pauvre l’ignore. Il est essentiel de lui permettre de le découvrir :

« L’homme misérable n’a jamais pris conscience qu’il était un être unique, avec une valeur inaliénable. Il ne sait pas qu’il porte en lui une valeur à partir de laquelle il peut reconstruire sa vie. L’homme misérable n’a jamais été écouté, même lorsqu’il était enfant ; il n’a jamais été reconnu pour lui-même, il est sans intérêt pour les autres. […] ces familles si démunies et inconscientes de leur propre valeur n’[ont] pas renoncé pour autant à être reconnues par autrui. C’est là le point fort sur lequel nous pouvons nous appuyer [...] » (N° 35-36, 1967, p. 18).

Conclusion

Au début des années 1960, nous découvrons ainsi dans les premiers Igloos la formation étonnamment rapide de ce qui sera le cœur de la pensée de Joseph Wresinski et du mouvement qu’il a fondé, « L’Aide à toute détresse », comme on disait alors. Dès 1965, les principaux éléments sont en place ; si la notion de quart monde n’apparaîtra que quelques années plus tard, l’idée d’un peuple singulier, unissant dans une mémoire commune, d’abord indistincte, tous les très pauvres de la terre, est clairement formulée dès ce moment. L’essentiel de ce qui crée l’exclusion et de ce que nous devons mettre en œuvre pour la vaincre, nous unir tous, pauvres et non pauvres, volontaires et alliés, familles et amis, se décline dans ces précieux articles datant de 1960 à 1967.

1 Cette préface est reproduite dans : Refuser la misère. Une pensée politique née de l'action, Joseph Wresinski, Éd. Cerf/Quart Monde, Paris, 2007, pp

2 Comme la plupart des articles d'Igloos en ces premières années, à l'exception des éditoriaux ou billets du père Joseph, ce texte n'est pas signé. Il

3 J. Wresinski, Culture et grande pauvreté, Intervention au colloque « Culture et pauvretés » à L'Arbresle, 13-14 décembre 1985, publiée dans les

1 Cette préface est reproduite dans : Refuser la misère. Une pensée politique née de l'action, Joseph Wresinski, Éd. Cerf/Quart Monde, Paris, 2007, pp. 19-36.

2 Comme la plupart des articles d'Igloos en ces premières années, à l'exception des éditoriaux ou billets du père Joseph, ce texte n'est pas signé. Il a été élaboré par le Bureau de Recherches sociales, créé en 1961 par Alwine de Vos van Steenwijk à la demande du père Joseph, et qui apparaît pour la première fois dans Igloos le 20 janvier 1962 (n° 7, p. 9). Le Bureau avait déjà édité, fin 1961, la toute première publication du Mouvement : Familles inadaptées et relations humaines, actes du colloque organisé à l'UNESCO, 1ère partie.

3 J. Wresinski, Culture et grande pauvreté, Intervention au colloque « Culture et pauvretés » à L'Arbresle, 13-14 décembre 1985, publiée dans les Cahiers Wresinski, n° 7, Paris, Quart Monde, 2004.

Marc Leclerc

Docteur en philosophie, volontaire du Mouvement ATD Quat Mond

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