Dossier

« Nous avons voulu inclure le monde »

Oumy Ndione
  • publié en mai 2008
Résumé
  • Français

À partir de sa propre expérience, l'auteur confie comment il est possible de rejoindre les femmes les plus pauvres, de les réunir, de bâtir des liens de confiance et de soutenir leur participation à la vie communautaire.

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Index chronologique

2008/1-2
Texte intégral

On avait un grand groupement avec beaucoup de femmes ayant une activité lucrative. Mais les rencontres n'étaient pas fréquentes, on se regroupait seulement une fois par mois. Au même moment, Honorine, - une volontaire d'A T D Quart Monde - venait souvent pour rencontrer les familles. Elle essayait de les regrouper mais les femmes ne répondaient jamais aux invitations. C'est là où j'ai eu l'occasion de lui souffler mon idée consistant à leur proposer un petit groupement. Avec cette proposition, il serait plus facile de faire participer celles qui sont tout le temps à côté. Nous avons convoqué tout le monde pour dire que nous avions monté un petit groupement où l'on pourra se retrouver fréquemment, échanger ses idées et se soutenir mutuellement. C'était presque comme une tactique pour que toutes les femmes viennent aux réunions et profitent des idées que l'on y échangeait. Sans base concrète de réunions, le plus souvent, les femmes ne sont pas prêtes à laisser les activités qui leur permettent de sUbvenir à leurs besoins.

Tout faire selon les moyens du plus pauvre

Tous les membres du quartier étaient dans ce groupement. Il n'y avait pas de femme qui soit exclue, qu'elle ait des moyens ou qu'elle soit très démunie. Nous avons voulu inclure tout le monde. Lorsque nous avons souligné l'idée du groupement à la première rencontre d'information, des participantes avaient suggéré de cotiser la somme de 500 F, 300 F mais cela risquait d'écarter certaines femmes. Nous avons donc abaissé la cotisation à 100 F et à partir de ce moment, chacune a senti la possibilité de participer. La somme était seulement symbolique mais l'idée était de s'entraider. Nous n'avons rien mais pour que tout le monde puisse se retrouver, il faut que chacun s'abaisse au niveau du plus faible. Nous avons ainsi réussi une participation harmonieuse de toutes. Nous avons voulu tout faire selon les moyens du plus pauvre. Quand certaines femmes avaient des difficultés pour cotiser, j'avais proposé qu'elles puissent cumuler des retards, rester par exemple trois semaines sans cotiser et rembourser plus tard. L'argent de la caisse remplaçait leurs cotisations jusqu'à ce qu'elles payent.

Proposer quelque chose de concret

Il y avait donc un aspect matériel même si ce n'était pas le principal car il faut aussi se soutenir financièrement. Avec les cotisations, nous avons réussi à réaliser beaucoup de choses. Nous avons ainsi acheter du savon en poudre pour le revendre. A la suite de cette opération - pas tellement réussie - nous avons commencé à faire des prêts afin que chaque femme puisse faire des activités individuellement. Nous prêtions la somme de 10 000 F, payable en deux mois, avec un intérêt de 500 F pour chaque versement. Chaque versement permettait de redonner à d'autres et ainsi de suite. Les intérêts restaient dans la caisse à d'autres fins.

Refuser d'être isolées

Beaucoup de femmes de Thiaroye ont maintenant une activité lucrative alors qu'il était particulièrement impossible de les impliquer dans quelque activité que ce SOIt. Certaines femmes avaient honte de vendre. Maintenant, nous avons réussi à ce que plusieurs femmes se débrouillent pour aller au marché Sandica vendre de la friperie. Mais surtout, certaines sont beaucoup plus ouvertes maintenant. Elles n'acceptent plus d'être isolées. Le fait qu'elles soient impliquées dans le groupement leur a ouvert des facilités à communiquer. Je donne l'exemple de Mme F qui était isolée chez elle. Après avoir eu l'expérience du groupement, elle a un contact plus facile avec les gens. Elle sait maintenant qu'elle peut réaliser beaucoup: de projets avec d'autres personnes. Dans le camp où elle vit présentement, elle noue des contacts très solides avec les habitants du camp. Elle leur parle de son expérience et les incite à se retrouver périodiquement pour échanger les idées.

Nouer des relations de confiance

Ce n'est pas bien de rester seule. Il y a plusieurs femmes qui veulent faire quelque chose mais ne savent pas comment s'y prendre. Je prends tout mon temps pour réunir les femmes car c'est dans l'intérêt de toutes. l'ai une famille dont je m'occupe mais je me préoccupe aussi du bien-être des autres. Je ne reste pas sur place. Je cherche toujours des idées pour en faire profiter les autres car l'union fait la force. Je suis toujours en train de chercher les bonnes idées ailleurs et je me suis beaucoup consacrée à recueillir les idées des membres de notre groupement dans le but de les concrétiser. Je suis très observatrice. Je reconnais les personnes en difficulté à partir de leur comportement social. l'essaie de les approcher petit à petit, de nouer des relations de confiance avec elles. Ainsi, quand je les interpelle pour qu'elles assistent à une réunion, elles viennent. Et c'est dès cette première rencontre d'information que je fais un discours pour les sensibiliser indirectement, sans les citer nommément. Elles comprennent tout de suite que ces paroles leur étaient destinées et si je repasse pour les voir, je leur parle plus directement. C’est comme ça que j'arrive à les impliquer.

Quelques conditions pour la participation des très pauvres

La participation des plus défavorisés a été approuvée comme une nécessité par les participants de toutes les consultations. A Dakar, ils ont résumé certaines conditions pour la mettre en œuvre :

  • Veiller à ce que l'aide ne détruise pas la dignité de la personne, ni sa créativité.

  • Faire en sorte que les personnes puissent s'exprimer librement à leur manière.

  • Permettre aux habitants d'un quartier, d'un village de se mettre ensemble, de partager leurs idées, leurs solidarités afin d'agir sur un pied d'égalité.

  • Susciter des occasions de rencontre où les personnes pauvres puissent s'asseoir et réfléchir avec d'autres citoyens engagés dans la lutte contre la pauvreté.

  • Proposer des activités concrètes pour rassembler les personnes autour d'un projet commun qui tienne compte des possibilités matérielles de chacun.

  • Porter à la connaissance des élus et des décideurs les initiatives et les propositions des plus pauvres.

  • Former les enfants et les jeunes à la solidarité et au respect des autres.

Rapport intermédiaire « la dignité se dresse face à l'extrême pauvreté », p. 14.

« Nous sommes des êtres humains et entre êtres humains nous pouvons dialoguer, nous pouvons discuter. Nous sommes tous différents, mais en intelligence, nous sommes égaux. C'est vrai, nous sommes pauvres, mais nous avons les mêmes capacités et les mêmes droits. On ne peut pas accepter qu'on nous laisse de côté. » (Walter Tunqui, Pérou).

« Dans notre communauté, nous avions un grand problème avec l'instruction. Nos enfants ne recevaient pas une bonne instruction, car nous ne connaissions pas nos droits, surtout le droit à l'instruction. Récemment, nous avons commencé à mieux connaître nos droits, grâce à ATD Quart Monde, car avec eux nous pouvons connaître les différentes autorités. Ce sont eux qui nous ont dit qu'on ne pouvait accepter ces humiliations. Comme je connaissais mes droits, je savais que je pouvais réclamer et me défendre. Alors les professeurs ont commencé à nous considérer avec respect et à s'excuser auprès de nous. Nous avons découvert un chemin, nous en avons appris plus sur la pauvreté, et cela nous a rendus plus forts. Je sens qu'on est en train de se réveiller. » (Maria Alvarez, Pérou).

« Le problème, c'est que les décideurs décident entre quatre murs. Ils ne descendent pas dans les quartiers. Si on n'entre pas en contact avec les gens, on ne peut pas connaître ce qui leur est nécessaire. Par exemple, si les décideurs décident que c'est important de bâtir une école alors que les habitants n'en ont pas besoin, ce sera un échec. Il faut impliquer les bénéficiaires, s'asseoir à côté d'eux pour savoir ce qu'ils veulent. Et aussi les impliquer dans le travail. » (Mbossé Ka, 'une ONG sénégalaise).

« Cela demande de prendre du temps pour réfléchir avec la personne pour comprendre ce qu'elle souhaite. Il ne faut pas reproduire ce que font les bailleurs de fonds ! qui décident ce qu'il y a à faire avec les populations. Cela suppose CIe vivre ensemble les réalités de vie des personnes. Sinon, on dira que le projet ne marche pas. » (Elie Dikoudgo, Burkina Faso).

« Les personnes qui vivent dans l'extrême pauvreté n'ont aucune communication avec le reste du monde. En même temps, l'envoi de fonds en passant du niveau international au niveau national, puis au district ne résout pas du tout ce problème et n'empêche pas la corruption. Cet argent n'arrive pas jusqu'à ceux qui vivent dans l'extrême pauvreté, car au lieu de chercher à identifier ceux qui en ont vraiment besoin, il est distribué à ceux qui en ont déjà bénéficié et dont les besoins de base dont déjà satisfaits ».

Une correspondante du Forum permanent sur l'extrême pauvreté dans le monde.

Extraits du Rapport intermédiaire « la dignité se dresse face à l'extrême pauvreté », pp. 12-14.

Pour citer cet article Oumy Ndione, « « Nous avons voulu inclure le monde » », Revue Quart Monde, Année 2008, Droits de l'homme : "Nous avons trouvé le chemin", Dossier, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2008.
Auteur

Oumy Ndione

Habitante d'un quartier pauvre de Dakar, Oumy Ndione a soutenu la mise en place d'un groupe de femmes.