Fragilité humaine, vision politique

Jean Vanier

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Jean Vanier, « Fragilité humaine, vision politique », Revue Quart Monde [Online], 173 | 2000/1, Online since 05 September 2000, connection on 24 November 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2112

A travers leur fragilité mais aussi leur lutte pour exister, être utiles, les personnes ayant un handicap mental nous révèlent l'oppression, les peurs, les aspirations de nos sociétés et de nous-mêmes. Vers quel type de relation, de rencontre nous entraînent-elles pour que chaque être humain soit reconnu ?

Nous avons sans doute, personnes engagées à ATD Quart Monde et à l’Arche, un point commun : cette reconnaissance que nous sommes changés, transformés, par notre rencontre avec celui qui est exclu, marginal. Il nous révèle des éléments essentiels sur lui-même, mais aussi sur nous-mêmes, et sur le monde qui nous entoure. La marginalité nous montre l’oppression de nos sociétés de plus en plus basées sur la compétition et la performance. Les plus faibles en sont de plus en plus exclus.

Si cette reconnaissance-là est identique, il s’agit à l’Arche de personnes ayant un handicap mental, parfois très lourd. Aucune ne peut vraiment être complètement autonome.

Une précision : nous vivons ensemble en foyers comprenant chacun cinq ou six personnes ayant un handicap et le même nombre de personnes qui ont le privilège de vivre avec les premières.

L’Arche est née en France, mais les événements, les circonstances nous ont amenés à fonder des communautés dans des pays très différents. Nous avons ainsi développé une dimension interculturelle, interreligieuse, par exemple à Calcutta vivent dans la même communauté des hindous, des musulmans et des chrétiens.

Nous faisons ainsi la découverte, l’expérience que notre première appartenance, n’est pas d’être d’un pays ou d’une religion, non ; notre première appartenance, celle qui nous relie à tous, est d’appartenir ensemble à la race humaine. Nous faisons l’expérience d’être frères et sœurs, quelles que soient nos différences, même si celles-ci sont parfois énormes sur le plan des capacités intellectuelles, manuelles, sur le plan culturel, religieux, sur le plan de la relation...

Pourquoi vivre ensemble ?

Notre pédagogie, si nous pouvons employer ce mot, consiste d’abord à aider les personnes à transformer l’image négative qu’elles ont d’elles-mêmes en une image positive, à transmuer leur désir de mort en volonté de vivre, et cela passe d’abord par la présence et la fidélité.

Luisito, par exemple, mendiait dans la rue. Sa maman était morte et il était alors complètement seul, incapable de marcher, de faire quelque chose par lui-même. La paroisse l’avait un peu pris en charge. Il fut le premier à être accueilli dans notre fondation à Saint-Domingue. Lorsqu’il est arrivé, il ne voulait pas manger à table, il avait toujours mangé par terre. Tous ceux qui lui ressemblent sont là, au milieu de nous, avec une image très blessée d’eux-mêmes. Ils ne conceptualisent pas leur blessure humaine, ils la vivent à travers leurs gestes, leurs attitudes. Ainsi Luisito nous dit par son attitude : « Je ne vaux rien, je suis bon à rien. » Il dépose entre nos mains une forme de tristesse, de désespoir, un sentiment d’être incapable de quoi que ce soit.

Aimer Luisito, aimer quelqu’un, ne consiste pas d’abord à réaliser des choses pour lui, à sa place, mais plutôt à lui révéler quelque chose de vital pour tout être humain : lui révéler qu’il est beau, qu’il est important, qu’il a une valeur, qu’il est précieux. Notre présence, notre attitude, sont langage : « C’est important pour moi et à travers moi, pour nos semblables, que tu vives, que tu aies le goût de vivre. » Cette révélation ne passe donc pas la plupart du temps par des mots, mais par la présence, le regard, l’écoute, le ton de la voix et surtout par la fidélité et le temps. Les mots peuvent alors venir dans certaines circonstances, chargés du poids et de la densité de l’expérience, ils font sens alors.

La fidélité est le signe de l’authenticité de notre démarche, elle donne à tous les Luisito l’assurance qu’ils ne seront pas abandonnés.

Beaucoup de ceux qui vivent chez nous ont fait la douloureuse expérience que personne n’a voulu d’eux, qu’il était trop difficile de vivre avec eux. Ils ont le sentiment si destructeur que personne ne les aime, ne peut les aimer, ne désire vivre avec eux. C’est donc très important qu’ils sentent combien nous sommes vraiment heureux de partager la vie avec eux, qu’il ne s’agit pas d’un devoir. Aussi la communication se fait-elle souvent entre nous par le jeu, le rire, la fête. Ils éprouvent alors ce sentiment si libérateur d’être eux-mêmes source de joie pour ceux qui les entourent.

Aimer quelqu’un, c’est aussi comprendre, respecter la profondeur de sa souffrance. Je me souviens d’une jeune femme très belle, rencontrée après une conférence. Elle avait été frappée d’une paralysie cérébrale. Elle avait une grande capacité de compréhension, mais aucun moyen de communiquer par la parole. Elle ne pouvait plus coordonner ses gestes, donc écrire ou se servir d’un ordinateur pour s’exprimer. Avec ses proches, elle utilisait des pages sur lesquelles étaient écrits des mots désignant des objets, des actions, des sentiments. Pour communiquer avec elle, l’interlocuteur feuilletait les pages, alors elle désignait par des cris, la bonne page, la bonne colonne puis le mot qu’elle voulait dire. Elle m’a ainsi exprimé : « Je souffre beaucoup parce que personne n’a besoin de moi ». Cette jeune femme me rappelait ainsi avec force le besoin le plus profond de l’être humain : communiquer la vie et être utile. Ce besoin-là nous pousse à nous engager à l’Arche, nous avons en nous ce désir de transmettre la vie et d’être utile en luttant contre ce qui l’oppresse, l’empêche de s’épanouir.

Aimer, c’est également entrer dans une relation de pardon mutuel. Nous sommes tous des êtres de grande bonne volonté mais aussi des êtres blessés au fond de nous-mêmes. Les personnes très fragiles nous révèlent des éléments de nous-mêmes souvent très enfouis, que nous n’avons pas envie de voir remonter à la surface. Personnellement, j’ai découvert que je portais énormément de violence en moi-même, des puissances de haine. Nous vivons certaines situations qui nous poussent à bout, dans nos limites, nos retranchements.

Je pense à Samba, au Burkina Faso. Il avait 7 ans lorsque la police, n’en pouvant plus avec lui, l’amena à la communauté. Samba avait un charisme très particulier : il sentait très bien la faiblesse, la faille de chacun et avait le génie d’entrer dedans et de provoquer la colère même du plus calme d’entre nous. Samba trouvait son identité à être frappé.

Nous vivons quelquefois des situations à la limite du tolérable avec des personnes qui vous poussent à bout parce qu’elles ont développé des habitudes à cause de la maladie, ou dans la rue ou à l’hôpital psychiatrique, peu importe : elles provoquent des éléments conflictuels. S’il y a des personnes avec un handicap que je dirais très attirant (c’est simple, c’est doux, on est bien ensemble), avec d’autres, c’est très difficile et se réveillent alors nos angoisses, nos peurs, nos blocages, l’intolérance qui sommeille en nous. A l’Arche, avec des personnes comme Samba, j’ai appris sur mes capacités à donner la vie, certes, mais aussi sur celles de détruire.

Une violence enfouie

Le temps a permis à certains d’acquérir une certaine autonomie. Michel, hémiplégique et épileptique, était d’une insupportable violence. Le voir aujourd’hui, marié... Il m’a invité à prendre le petit déjeuner chez lui, avec sa femme. C’était beau d’être témoin de sa transformation : de cette fureur d’être handicapé, d’être différent, d’être en institution et le voilà maintenant dans son appartement avec sa femme.

Le temps permet aussi de découvrir tout simplement qu’on existe pour les autres. Claudia, au Honduras, est arrivée à la communauté de Suyapa à l’âge de 7 ans, aveugle et autiste. Elle était complètement déstructurée. Progressivement, elle a découvert qu’elle avait une place, qu’elle était aimée. Elle était devenue une jeune femme d’une grande beauté. Lors d’une visite à la communauté, j’ai été très touché parce qu’elle souriait tout en mettant la table, en travaillant à l’atelier. Au milieu du repas, je lui dis : « Claudia, est-ce que je peux te poser une question? » - « Oui, Jean » - « Pourquoi es-tu si heureuse ? » - Il y eut un silence et elle a répondu : «Dieu ». Avec Claudia, il ne faut pas poser une deuxième question, quand elle dit un mot, elle est bavarde. Elle avait atteint une paix intérieure. Claudia est morte il y a un an, un choc pour toute la communauté.

Cette présence et les transformations qu’elle opère demandent du temps. Voilà notre grande question : qui va venir vivre avec Claudia ? Non pas pour une expérience de six mois ou d’un an qui peut être positive pour changer de regard, mais pour Claudia ou Luisito qui ont besoin d’une maison, de liens familiaux qui durent, d’amis fidèles. Comment permettre à des personnes qui s’engagent de se créer des racines ?

La mentalité des jeunes aujourd’hui n’est pas celle de l’époque de la fondation de l’Arche, dans les années 60-70. Nous assistons à un changement radical. A cela s’ajoute la peur, justifiée, des sectes, qui entraîne une méfiance très grande envers tout ce qui est communautaire. C’est une réalité dont on est obligé de tenir compte.

Donc, comment permettre à chacun de créer dans la durée et de dépasser ses peurs ?

Il y a des moments où des personnes comme Claudia provoquent des réactions et on sent la colère monter en soi. Découvrir le sentiment que je suis capable de faire du mal à un faible est terrifiant à vivre. Aujourd’hui, je tendrais à dire que si notre société bâtit des préjugés profonds, si nous érigeons des barrières autour de nos cœurs, des murs autour de nos groupes, de nos classes sociales, de nos religions, de nos habitations aussi, il y a deux raisons principales. Je pense que la plus grande peur de l’être humain, c’est celle de se sentir capable de tuer un autre être humain. La deuxième raison, c’est que nous avons peur de rencontrer celui qui est différent. Ou bien le différent me fait douter de mes certitudes, me faisant alors perdre mes références au point de me retrouver perdu dans une grande confusion ; ou bien le différent éveille en moi des colères qui peuvent devenir des haines. Le syndrome le plus répandu dans les hôpitaux aux Etats-Unis - paraît-il - est celui de l’enfant battu. Il est pour moi le signe de cette violence enfouie dans notre cœur et qui nous rend capables de blesser.

Comment aider les assistants à dépasser tous ces obstacles ? Nous sommes très soutenus dans nos communautés par une tradition psychiatrique. Cela nous aide à comprendre, à mettre des mots sur les choses, d’où viennent les violences, les folies.

Par exemple, comment comprendre cet homme très perturbé ? Il a commencé à avoir des violences incompréhensibles : brusquement, il se levait au milieu du repas, cassait les assiettes, alors qu’il avait vécu dix ans dans une certaine harmonie. Nous nous demandions : qu’est-ce qu’il veut nous dire ? Est-ce l’évolution de sa maladie ? On a pensé que peut-être il était fatigué, donc il a moins travaillé, on a essayé sur le plan médical... rien. Or, un jour, on devait fermer le foyer, que faire de lui ? A Compiègne, la communauté a accepté de le prendre et là il fut très calme, merveilleux. On a refait l’expérience, on a eu le même résultat. Alors, on en a conclu qu’il essayait de nous dire : il faut que je parte d’ici. Y avait-il quelque chose qui se passait dont il ne pouvait pas parler ?

Il est de multiples questions dont nous n’avons pas la solution tout seul. Les maladies évoluent et aussi les gens vieillissent. Nous sommes devant des questions psychologiques, spirituelles. Je pense que les personnes ayant un handicap mental sont parmi les plus opprimées du monde. Elles n’ont pas de voix. Elles sont parfois à la rue. Elles sont méprisées, avortées souvent avant leur naissance. Il y a non seulement un sentiment de non-valeur, mais même d’être source de malheur. Nous avons à lutter contre d’énormes préjugés dans notre propre chair car nous restons des êtres marqués par notre culture, par notre éducation. Comment aider ceux qui nous rejoignent à rester, de quoi ont-ils besoin face à toutes ces questions ?

Proposer des alternatives

La fidélité exige une évolution dans la durée, un renouvellement. Face à l’usure, nous devons toujours nous demander : qu’est-ce qui aide à renouveler la vie, le souffle ?

Le changement est aussi anthropologique. A 25 ans, nous n’avons pas la même façon de porter le réel, d’avoir des initiatives, de travailler, de regarder... Quelle est la place des plus anciens ? Il y a le mouvement de la vie qui nous fait passer de l’enthousiasme à la crise et à la sagesse, j’espère. Pour l’accompagnement, il faut des personnes qui soient conscientes aussi de ces passages.

Par rapport au handicap comme par rapport à l’âge se pose la question de notre société : voulons-nous continuer à développer une société basée sur la compétition, avec certains de ses membres ayant de très hauts salaires et d’autres qui n’arrivent pas à vivre ? Quelles sont les alternatives ? Il est important de proposer des alternatives. Car il ne s’agit pas, avec nos façons de vivre, de proposer seulement une bonne action pour aider quelques personnes dans la difficulté. La vision de ce que nous vivons, découvrons et proposons est une vision spirituelle, humaine, sociale et j’oserais même dire politique qui peut être enseignement pour toute la société.

Jean Vanier

Canadien, Jean Vanier a fondé l’Arche en 1964 avec le père Thomas Philippe, à Trosly-Breuil (Oise, France) : une communauté pour et avec des personnes ayant un handicap mental. Le but de l’Arche est de créer un « chez soi » semblable aux autres maisons du village ou du quartier. Il y a aujourd’hui 110 communautés à travers le monde. Ayant cessé toute responsabilité à l’Arche, Jean Vanier continue à vivre dans l’un des foyers et à soutenir les communautés.

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