Une ambition pour l'Eglise

Jean Vanier

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Jean Vanier, « Une ambition pour l'Eglise », Revue Quart Monde [Online], 133 | 1989/4, Online since 01 June 1990, connection on 01 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4215

Le Père Joseph est venu parler plusieurs fois à l'Arche et aux responsables de l'Arche. Chaque fois qu'il est venu, il a apporté une lumière forte, une lumière qui nous dérangeait, mais éclairait en même temps et donnait vie.

Il est venu à notre « Interlude » en juillet 1980, où nous lui avons demandé de nous parler du « cri du pauvre ». Au début de sa conférence, il a précisé qu'il ne parlerait pas en tant que psychologue ou sociologue mais en, tant qu'homme de foi et prêtre de l'Eglise de Jésus. Puis, il a expliqué que quand les pauvres crient vers un homme ou une femme d'Eglise, « ils nous demandent d'autres choses que le logement : ils nous demandent d'être un homme du pardon, un homme de compassion et par conséquent d'une profonde affection. Ils réclament des frères très attachés à notre Église. »

J'ai réécouté les cassettes de cette conférence et j'ai été frappé de nouveau par la force de son message. C'est pour cela que je vous en donne ici quelques extraits. Ce sont les paroles mêmes du Père Joseph. Elle nous ont tous marqués car elles rejoignent bien ce que nous vivons et découvrons à l'Arche1. En effet, les personnes avec un handicap mental ont été rejetées de la société et de l'Eglise. En vivant avec elles, en leur donnant un « chez soi », une place où leur message et leurs dons puissent être exprimés, nous prenons conscience de tout ce qu'elles ont à apporter à notre monde. Et nous découvrons combien les pauvres sont prophétiques. Ils crient pour un changement dans la société et dans l'Eglise. Ils ne doivent pas être marginalisé mais être au cœur de la société et de l'Eglise.

« Il est clair que les plus défavorisés ne sont pas heureux d'être en dehors de l'Eglise. Ils refusent d'être les étrangers. Pour eux, c'est l'injustice la plus grave de toutes les injustices. Car dans leur mémoire collective, ils ont retenu que Jésus - et cela est très ancré en eux - était un pauvre. Il était comme un exclu, né à Bethléem dans une grotte. Ce n'est pas du folklore pour eux, c'est une réalité historique à laquelle ils sont très attachés : Jésus est né au bas de l'échelle sociale. C'est pour cela que, pour eux, de ne pas être accueillis par « Eglise est une injustice. Car l'Eglise a été fondée en premier pour eux. Ils ne l'ont pas oublié... »

« Dans les images populaires qu'ils ont gardées, Jésus est toujours entouré de pauvres, de lépreux, de boiteux, d'aveugles. On le voit sans cesse en amitié avec ceux qui ont faim comme eux ; avec ceux qui pleurent comme eux ; avec ceux qui peinent et ploient sous leur fardeau de la maladie comme eux. Le fait que Jésus ait accepté cet entourage les rassure et renforce leur conviction que c'est scandaleux qu'ils ne soient pas premiers dans l'Eglise, que l'Eglise ne soit pas leur lieu, leur communauté... »

« Le Christ a vraiment cherché à fréquenter la racaille, c'est pourquoi les plus pauvres peuvent bien parler ; ils sentent que l'Eglise devrait être leur affaire à cause du choix fondamental de Jésus. Et ils attendent de nous ce même respect que Jésus a eu pour eux ».

« Jésus dira qu'ils sont les premiers dans le Royaume. Est-ce qu'on se rend compte de cette révolution : le Christ a proclamé qu'il exige que les premiers soient les derniers et les derniers les premiers ? Tous les autres cris révolutionnaires sont pâles par rapport à ce bouleversement que le Christ a proclamé une fois pour toute. Une Eglise qui ne rassemble pas les plus pauvres n'est pas une Eglise. Il n'y a pas d'Eglise si le point de rassemblement n'est pas les plus pauvres, les exclus, les mal compris, les honnis. C'est ce que nous avons découvert : il n'y a pas de Royaume possible sans la racaille, les paralytiques... Car ils ont quelque chose à dire. Et si ce qu'ils ont à dire n'est pas dit, la Parole de Dieu n'est pas dite. Dieu se tait quand les plus pauvres ne parlent pas. Ils ont un mot à crier à l'humanité... »

« Parmi les cartes-images, ces cartes postales de catéchèse qu'on trouve dans les familles du Quart Monde, il y a l'image de la Parabole du Festin. Pour eux, elle est toute l'explication de l'Eglise. Elle est toute la certitude que lorsqu'on rencontre le pauvre, lorsqu'on l'accueille et l'écoute, on ne se trompe pas. Elle est la révélation du choix fondamental du Christ quant à ses partenaires. Ce n'étaient pas les gens bien pensants du temps de Jésus, ni des gens de noblesse de l'époque, les pauvres le savent. Les pauvres, souvent considérés par l'humanité comme des déchets, sont les fondateurs du Royaume, de son Église, par choix du Seigneur. Tout le monde dit qu'on ne peut pas bâtir l'Eglise avec les marginaux : ils viennent mais ils partent. En fait, ils reviendront.

L’alliance avec le pauvre, ce baiser au lépreux, ne peut pas être accepté. Se compromettre avec les marginaux, pour beaucoup, cela veut dire se marginaliser soi-même. Il y a une angoisse à parler du cri du pauvre - qui doit être toujours notre angoisse -, à exprimer en vérité et en justice ce que les pauvres vivent, ce que les pauvres ont à dire. Je me demande toujours : est-ce que les pauvres veulent que je dise ce que j'ai dit ? Est-ce que je ne leur ai pas fait du mal ? Est-ce que notre parole est vraiment leur parole ? Est-ce que nous sommes la parole de ceux qui n'ont pas de parole ? Est-ce que nous sommes une parole fidèle, authentique ? Cette parole-là découle de notre présence aux plus pauvres. »

Ces paroles du Père Joseph sont de paroles de vie. Je voudrais les faire miennes. J'aimerais qu'elles soient les paroles de tous les disciples de Jésus, car elles sont fondées sur la parole de Dieu. Le Père Joseph donne toute une vision de l'Église et de la société. Le monde a besoin de l’entendre et d’en vivre.

1 Communauté pour et avec des personnes ayant un handicap mental.

1 Communauté pour et avec des personnes ayant un handicap mental.

Jean Vanier

Jean Vanier, né en 1928, est canadien. En 1950, il démissionne de la Marine et fait un doctorat en philosophie à l'Institut catholique de Paris. En 1964, il fonde l'Arche à Trosly-Brueil (Oise). En 1971, avec Marie-Hélène Mathieu, il fonde les communautés « Foi et lumière ». Actuellement au nombre de 750 dans 45 pays elles rassemblent des personnes avec un handicap, leurs parents et amis pour un temps de partage, célébration et prière. Déchargé de ses responsabilités à l'Arche, il continue à vivre dans un des foyers et à visiter les communautés à travers le monde. Il donne des retraites et des conférences.

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