N° 173, 2000/1   •  Entre violence et confiance
Dossier

Savoirs partagés en vue d’un changement

Jona Rosenfeld
  • publié en mars 2000
Résumé
  • Français

Le programme Quart Monde/Université en témoigne : produire de la connaissance en apprenant ensemble transforme en profondeur ceux qui se lancent dans une telle entreprise. Encore faut-il que ce savoir acquis soit utile pour l'action, qu'il contribue à un changement social.

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2000/1
Texte intégral

Je voudrais dire aussi clairement que possible à ceux qui n'ont pas participé à ce programme expérimental de « rencontre des esprits » ce que j’en ai découvert. A mes yeux, il s'agit là d'une entreprise totalement étonnante et impressionnante. Mais l’importance de cette aventure réside dans le fait qu'elle n’est pas une expérience unique, qui aurait eu lieu une seule fois : elle contient une possibilité de dissémination pour que d’autres puissent également l'entreprendre. J'en ai parlé à quelqu’un en Israël qui m'a dit : « Pourquoi ne faisons-nous pas quelque chose de semblable chez nous ? ». Une bonne idée, pas seulement pour Israël !

D'abord il y a un aspect que je n'aborderai pas, quoiqu'il y ait beaucoup à dire là-dessus : la question de la valeur scientifique. Elle n’est pas tellement importante, même si beaucoup pensent autrement. Je me réfère à la pensée du regretté Donald Schön1 que je cite souvent et qui me manque beaucoup. Donald Schön a parlé de la tension qui existe entre « rigueur » et « pertinence ». Certes les scientifiques doivent être rigoureux et pertinents ! Mais vous pouvez toujours choisir les erreurs que vous voulez commettre et moi je préfère faire l’erreur d’être pertinent même si cela est un peu moins rigoureux. D'autres pensent que la rigueur est essentielle. La tension entre rigueur et pertinence existe, c’est normal, mais dans ce contexte-là elle est à relativiser.

Une réflexion en commun, le cœur de l’entreprise

Il y avait donc, dans ce programme expérimental de croisement des savoirs, trois types de partenaires représentant respectivement des savoirs d'expérience de vie, des savoirs d'engagement des membres d’ATD et des savoirs universitaires. Ils ont tenté ensemble une « aventure commune », une sorte de voyage partagé. Quelqu’un l’a appelée une coproduction. Je l’appellerai une « entreprise d'apprentissage » : se mettre ensemble pour apprendre quelque chose ensemble. Comment ces différents partenaires ont-ils avancé de façon continue pendant deux ans ? Ils se sont rencontrés, se sont entraînés et ont produit des écrits. Avez-vous déjà entendu dire que des personnes issues du monde de la grande pauvreté aient eu des sessions d’entraînement trois fois par semaine pour apprendre ? C’est justement cet investissement qui est absolument admirable. Toute cette affaire est une véritable « invention sociale ». L'objectif était de produire de la connaissance en apprenant ensemble sur l'histoire, sur la famille, sur l'école, sur le travail, sur la citoyenneté. Tous avaient le rôle de débutants. Celui qui pensait être un connaisseur était hors du rôle. Tous étaient des apprentis. Tous étaient engagés dans ce que la littérature spécialement anglaise appelle aujourd'hui une enquête collective, ce qui est à mes yeux une idée fantastique : les gens portent ensemble un même questionnement. On appelle cela « une réflexion en commun », ce qui est d'ailleurs un concept de Donald Schön. On pourrait dire que c'est là une métaphore de la danse : des gens en train de danser ou des musiciens de jazz en train de jouer pour essayer de trouver une manière de s'exprimer ensemble. Tout est naturellement basé sur la réciprocité. Je pense que le mot « interaction » serait mal utilisé ici. Ce n’est pas de l’interaction, il s’agit plutôt de « trans-action ». Les interactions, c’est ce qui arrive à des boules de billard. Ici les participants sont touchés en profondeur et changent les uns par les autres.

Quel modèle pour apprendre ?

Dans cette entreprise, l'expression des sentiments était permise. Ce n’est pas ce qu’un universitaire exprime normalement ! Chris Argyris2 et Donald Schön parlaient d’un deuxième modèle pour apprendre, distinct d'un premier modèle plus conventionnel. Ce modèle alternatif n’est pas un test pour éprouver la connaissance ou pour prouver quelque chose. Il est employé pour réaliser une cause commune, un engagement commun à l’action. Or les trois types de participants étaient là engagés dans l’action. Pour moi, c’est la base de tout. Les trois types de partenaires offrent des ressources propres de connaissance dans une quête collective en vue de l'action. Si ça fonctionne bien : chacun y gagne, personne n'y perd. C’est toujours « pour » et non pas « contre » quelque chose. Cela peut devenir « critique », non pas pour être critique mais parce qu'on a un engagement solidaire sur des enjeux très importants. Ce n’est pas une approche frontale mais une aventure commune où chacun peut espérer y gagner.

Cette manière de procéder n’est pas inspirée par la compassion. La compassion, selon Adam Smith, est un sentiment pour la douleur ou la peine des autres. Je ne pense pas que cela ait été la seule raison de l’engagement de ces personnes dans cette entreprise. Je pense qu’elles s’y sont engagées avec une grande générosité. Elles veulent donner quelque chose d'elles-mêmes aux autres. Cela nous arrive assez souvent (parfois pas assez souvent) et c'est alors une part importante de notre vie.

Les effets de l'apprentissage

Quant aux fruits de cette aventure, ils sont nombreux. Cela me fait penser à « La route pour Ithaca » du poète grec Cavafy. Il y parle de l’importance actuelle du « chercher », du « voyager », de la « route... pleine de savoir ». A cause du voyage, « avec la grande sagesse que vous avez acquise, avec tant d'expériences, vous devez certainement avoir compris ce que Ithaca veut dire.»

Nous avons entendu combien les participants à cette entreprise étaient émus. « Etre ému » a une double signification : avoir des émotions et être engagé à agir. Cela a en effet entraîné les gens à s’engager dans un processus d'élaboration de concepts, de classifications, de découvertes. Cette façon d’apprendre « enlève des chaînes », « libère » et rend capable d’entendre et d’aller à la rencontre de la voix humaine. Voilà un des résultats de cet effort.

Un autre résultat a été de comprendre qu’il faut savoir déconstruire pour pouvoir apprendre. Les partenaires avaient conscience de produire une connaissance renouvelée qu'il faudrait faire valider parce qu'elle n’avait pas encore été élaborée auparavant. Une connaissance qui concerne l'éducation fondamentale parce qu'elle crée des réciprocités entre les êtres. Une connaissance libératrice parce qu'elle permet la participation de tous à son élaboration. Bref, des fruits très importants qui apportent de la vie aux gens.

L’engagement au changement

Mais toutes ces appréciations ne sont en réalité que des prologues avant d'en venir à un aspect qui, à mon avis, est le plus important : quel que soit l’intérêt d'une telle entreprise, s’il n’y a pas une volonté pour le changement, on passe à côté de l'essentiel.

Aux Etats-Unis, Chris Argyris, qui avait lu notre livre « Artisans de Démocratie »3, nous a dit un jour : « Il y a des gens très différents. Les uns veulent expliquer le monde, d'autres veulent le changer. Personnellement, je veux le changer ». Pour moi, la raison d'être de cet exercice n’est pas d’expliquer, mais de changer (vous ne serez peut-être pas d’accord avec cette opinion), ce qui suppose de savoir ce qu'on veut, d'être capable de choisir. Si vous avez plusieurs tâches primordiales différentes, vous aurez toujours raison et vous aurez toujours tort. Il peut y avoir des tâches secondaires mais quelle est la tâche prioritaire ?

Cela concerne vraiment les relations entre connaissance et action. Il faut se questionner pour éviter des idées fausses. Recherche basée sur l’action ou action basée sur la connaissance, ce qui compte c’est que s’il y a production de savoir, il faut que ce soit une base pour l’action. Voilà un dilemme qu’il faudra résoudre.

Je veux exprimer la controverse d’une façon claire et nette, pour que nous puissions nous rendre compte qu’il y a une réponse à donner. Elle peut provoquer en retour d’autres réponses que je pourrais donner moi aussi. Le point crucial est que le projet explicite de l’exercice ne doit être ni d’expliquer, ni de décrire, ni de faire de la théorie. Tout cela est légitime et les universités sont toujours engagées à le faire. Mais, si vous êtes d’accord avec moi pour dire que la raison d'être de cette « rencontre des esprits » est de conduire à un changement social, alors il faut parler de l'engagement en vue de ce changement. Et cela dans une période donnée. Nous ne sommes pas ici pour changer le monde dans un futur lointain, nous devons agir ici et maintenant, pour bâtir une nouvelle compréhension et pour pouvoir produire un savoir pour l'action. C'est la seule chose que je voudrais que vous reteniez de ce que je dis. C’est aussi une des idées de Donald Schön : la principale raison de créer de la connaissance c'est qu'elle nous permette d'agir, qu'elle nous donne la possibilité de changer, d’aller d’ici ou là de façon intentionnelle, en sachant comment le faire au lieu de le faire juste par intuition.

Pour être clair, prenons la métaphore du chef cuisiner. Si vous voulez produire une connaissance utile relative à une préparation culinaire, je vous conseille de ne pas donner des théories, de ne pas expliquer, mais de dire exactement ce qu’il faut faire : prends ceci, fais cela.

Il est donc important de faire usage de ce qui a été accumulé dans cette expérience et de le transmettre en des termes utiles pour l'action, c'est-à-dire aussi définis et précis que possible. Parce que cela donnera à d'autres la possibilité non seulement de comprendre, mais de reproduire, de disséminer. Cela veut dire qu’on doit dire comment faire pour changer les choses.

Ces dernières années je me suis intéressé avec Donald Schön à produire une connaissance efficiente en apprenant par les succès. Ma façon de faire - ce n’est pas la seule - est de voir ce qui fonctionne. C’est tout à fait dans l’ordre de la transformation et du changement. Il s’agit vraiment de transformer le monde, de changer quelque chose, d’apprendre à partir de ce qui fonctionne déjà ici ou là pour que cela puisse fonctionner ultérieurement ailleurs.

Vers de nouvelles pratiques sociales

Ce qu'il nous faut transformer peut évidemment concerner différents domaines. Par exemple, quelles sont les organisations structurelles et les politiques sociales qui pourraient rendre possible un travail du type de celui qui a été expérimenté dans ce programme de « croisement des savoirs » ? Il ne faut pas seulement décrire ou énumérer ce qu’on a appris, mais il faut le présenter dans un langage qui explique comment cela peut servir. Il s’agit de savoir comment faire et comment agir, sur la base de ce qu’on a appris ici, pour que les personnes vivant dans la pauvreté puissent sortir de cette pauvreté, pour que la société devienne capable d’agir dans ce but.

Dans « Artisans de Démocratie », Bruno Tardieu et moi, nous avons rapporté comment des institutions sociales et la politique ont été amenées à fonctionner d’une façon différente pour que de nouvelles méthodes puissent être appliquées et être utiles à des populations pauvres et exclues.

Finalement, pour que cette entreprise puisse contribuer à la transformation des pratiques, des institutions et des politiques, il ne suffit pas de fournir le type de savoir produit ici. Il y a encore beaucoup à faire pour se débarrasser des terminologies, d’un langage, qui enchaînent et limitent la quête du type de savoir que ce modèle a eu comme résultat. Cela devrait également transformer la façon de concevoir des recherches. Un tel changement commence par des questions : qu’est-ce qui se passe ? qu’est-ce que je fais ? est-ce que le type de savoir que nous produisons peut mener à un changement ? La dissémination est toujours une ré-invention. Alors il faut qu’elle soit présentée dans un langage qui stimule suffisamment d'autres personnes, pour que soit reproduit ce que cette entreprise a eu comme bénéfices.

Ne soyez pas trop modestes. Etre modeste, c’est une bonne qualité, le contraire est bien pire. Mais surmontez vos admirables qualités de modestie pour aller vers un changement, au lieu de simplement comprendre. Continuez à vous battre avec d’autres pour apprendre à utiliser cette expérience, non pas pour augmenter votre renommée ou parce que c’est original, mais pour être les guides du changement.

Notes

1 Donald Schön était professeur émérite au département d'Etudes urbaines et de Planifications du Massachussets Institute of Technology (Boston, USA). Il est l'auteur de « The reflective pratitioner ; how professionals think on action » (New York, Basic Books, 1983)

2 Chris Argyris, chercheur dans les domaines de la théorie des organisations, du management des ressources humaines, de la psychologie et de la sociologie, professeur à Yale University, puis à Harvard University (Graduate School of Business Administration and Graduate School of Education.)

3 Ed. de l'Atelier - Ed. Quart Monde, 1998, 304 pages

Pour citer cet article Jona Rosenfeld, « Savoirs partagés en vue d’un changement », Revue Quart Monde, Année 2000, Entre violence et confiance, Dossier, mis à jour le : 20/04/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2132.
Auteur

Jona Rosenfeld

Jona M. Rosenfeld, docteur en sciences sociales, est, à Jérusalem, conseiller scientifique en chef de JDC-Brookdale Institute (the Center for Children and Youth) et professeur émérite de travail social à l’Université hébraïque. Il est l'auteur de deux ouvrages écrits en collaboration avec ATD Quart Monde : « Emerger de la grande pauvreté » (1989) et « Artisans de démocratie » (1998). Ce dernier sera publié par « the American University Press » en avril 2000. Il est intervenu comme discutant au Colloque de la Sorbonne (avril 1999) consacré au « croisement des savoirs »

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