Entrelacer le bien-être des familles pauvres et de la société

Jona Rosenfeld

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Jona Rosenfeld, « Entrelacer le bien-être des familles pauvres et de la société », Revue Quart Monde [Online], 133 | 1989/4, Online since 05 May 1990, connection on 27 November 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/4170

C’était en 19701. Une fois de plus, j’étais venu participer à un séminaire sur les familles socialement démunies qu’avaient organisé S. Iliovici et E. Hytten du bureau européen des Nations unies. Mais ce voyage-là ne fut pas comme les autres : il eut un impact durable tant sur ma vie personnelle que professionnelle. Effet accru avec le temps car ce que j’ai découvert là devait façonner de plus en plus nettement une grande part de ce que j’ai fait depuis.

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Joseph Wresinski

Parmi la soixantaine de participants, quatre se distinguaient des autres. Une petite dame, un prêtre, et un tandem constitué d’une femme et d’un prêtre. Leurs manières, leurs langues et leur nationalités différaient. Il me semblait que quelque chose les mettait à part, à la périphérie de la conférence. Lorsqu’ils prenaient la parole, ils parlaient de personnes concrètes : ces pauvres en marge de la société, ils les connaissaient étant quotidiennement en con tact avec eux. Chacun en parlait à sa manière, mais ils étaient les seuls à s’exprimer ainsi. Avant même la fin de la conférence, ils s’étaient mutuellement reconnus : Mrs. Goodman, qui, en Grande Bretagne, dirigeait Frimhurst, une maison d’accueil de ce qu’on appelait les « familles problèmes », le père Borelli qui avait créé à Naples un centre d’accueil pour les enfants très pauvres, Mme Alwine de Vos van Steenwijk qui avait quitté le service diplomatique néerlandais pour rejoindre le père Joseph Wresinski, et celui-ci, un prêtre français, fils de réfugié polonais, fondateur d’ATD Quart Monde.

Devant cet illustre groupe de responsables politiques, de hauts fonctionnaires, d’universitaires et de chercheurs, assemblés sous les ors de Bienne en Suisse, chacun d’eux quatre évoqua personnellement la vie et la condition de ceux qui étaient la raison même de ce séminaire. Mais le père Joseph fit plus. Il parla autant des pauvres que des sociétés au milieu desquelles ils vivaient, avec une humanité surprenante. Il ne critiqua ni  les uns ni les autres.

Une intervention de génie

Ce fut la première personne que j’entendis s’inquiéter de la dignité des sociétés, altérée par la présence des pauvres en leur sein. La façon de voir du père Joseph était une semence que je considère encore comme une « invention de génie » : il affirma que la société qui s’efforcerait délibérément de permettre aux familles de sortir de la grande pauvreté émergerait elle-même de son délabrement spirituel et rétablirait sa propre dignité.

Il me fallut des années pour saisir pleinement la force de cette pensée et ses nombreuses facettes que je vais essayer d’expliciter ici.

Cela veut dire avant tout que travailler avec les familles les plus pauvres et en leur nom, c’est aussi travailler avec les sociétés et en leur nom. Mais il ne s’agit pas ici d’une question d’opportunité (par exemple pour éviter le danger de mouvements sociaux ou pour faire progresser les intérêts matériels de l’un ou des deux).

Pour le père Joseph, malgré la durée de la coupure entre les pauvres et les sociétés, chaque partie veut en sortir et la dépasser. Il a vu que les familles pauvres ont besoin d’aller au-delà de la pauvreté, se sortir d’une position qui leur a interdit de se faire connaître, de se faire entendre, d’avoir une parole dans la société. La société a besoin d’aller au-delà de sa tradition profondément ancrée d’exclure ces familles : il lui faut venir à bout des indignités que constituent l’indifférence à la misère, l’acceptation de son existence, l’impuissance à éliminer cette réalité d’origine humaine.

Pour toutes ces raisons, chaque partie a donc une ferme motivation pour agir : les familles pauvres souhaitent se dégager de leur propre pauvreté et la société, de sa complicité dans sa perpétuation.

Enfin, l’essentiel qui fait la force d’ATD Quart Monde en tant qu’organisation et son attraction sur les personnes rejoignant son volontariat permanent : il faut se faire partenaire tant des familles pauvres que la société qui a toléré leur pauvreté si longtemps. Ce partenariat ne peut que porter des fruits parce qu’il répond à des questions latentes de l’une à l’autre parties. Il répond en particulier à l’espoir de réaliser ses potentialités et de se dépasser : aller au-delà des limites de la pauvreté pour les uns, au-delà de la tolérance de cette pauvreté pour les autres. Cet apport du père Joseph, qui a inspiré mon propre travail, reste encore à mieux comprendre, tant cette découverte recèle de promesses à approfondir dans les années à venir.

J’entrevis cela pour la première fois lors d’une rencontre déjà lointaine avec le père Joseph. Je lui expliquais pourquoi je lisais sur les gens qui ont sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. J’étais alors dans le récit de Phillip Hallie sur la population du Chambon-sur-Lignon que le père André Trocmé avait amenée à sauver plusieurs milliers d’enfants juifs dans la France de Vichy2. A ce moment là, de sa manière inimitable, il me prit dans ses bras et me demanda si j’accepterais d’écrire sur le travail du Mouvement, pour le faire connaître au monde universitaire et aux professionnels. Aujourd’hui, je crois savoir ce que voulait dire cette étreinte et l’acte de confiance qui s’ensuivit. Comme si je l’avais inconsciemment compris : quiconque fait la chose qu’il est juste de faire avec et pour le plus persécuté et le plus méprisé d’une société, confère de la dignité et maintient la flamme de l’humanité pour une société entière sinon même pour le genre humain.

Accompagner la société et ses pauvres sur une autre voie

Cette foi est à la racine de l’efficacité inégalée d’ATD et de sa ténacité.

En mettant en acte ce partenariat, tant avec les familles pauvres qu’avec les institutions de la société, ATD a fait plus que créer une manière unique de travailler avec les familles pauvres et en leur nom. Cette manière de travailler, j’ai eu le privilège d’essayer de l’expliciter dans mon livre « Emerger de la grande pauvreté »3, écrit en réponse à la demande du père Joseph.

Pareille foi a aussi suscité le type de partenariat très spécifique et remarquablement efficace grâce auquel le père Joseph et ATD ont pu entamer les sociétés – y compris la communauté internationale – et les convaincre d’agir pour le bien-être des plus pauvres en leur sein.

Cette manière de travailler avec, ou plutôt au nom des sociétés, est toujours respectueuses et cherche l’accord plutôt que la position radicale ou la contradiction. Elle se démarque nettement de ce que d’autres, travaillant avec ou au nom des pauvres, ont essayé de faire. Car, pour ATD, le travail avec et au nom des pauvres et le travail avec et au nom des sociétés sont des processus parallèles – chacune des deux parties méritant compassion et soins.

Expliquer cette approche vis-à-vis des sociétés, aux nations et au monde fait partie de l’héritage du père Joseph. Cela fait partie du savoir jusqu’à ce jour non écrit d’ATD. Lorsque les personnes engagées dans le combat contre la misère pourront y avoir accès, elles aussi iront plus loin et ne défieront plus seulement les sociétés pour éliminer la pauvreté en leur sein.

Comme ATD, elles en viendront à savoir comment accompagner les sociétés et leurs pauvres sur une autre voie. Elles trouveront les chemins qui permettront aux deux parties de sortir d’une situation de pauvreté persistante : elles retrouveront alors les ressources morales et matérielles leur permettant de se libérer mutuellement des indignités que la pauvreté a fait peser sur chacune d’elle.

Ce n’est pas le lieu d’entrer dans une analyse plus détaillée de cette part de l’héritage du père Joseph. J’espère avoir réussi à aborder le cœur d’un de ses apports principaux.

1 Traduit de l’anglais.
2 Least Innocent Blood Be Shed, New York : Harper, 1980.
3 « Emerger de la grande pauvreté », Ed. .Science et Service Quart Monde, Paris, 1989.
1 Traduit de l’anglais.
2 Least Innocent Blood Be Shed, New York : Harper, 1980.
3 « Emerger de la grande pauvreté », Ed. .Science et Service Quart Monde, Paris, 1989.

Jona Rosenfeld

Jona M. Rosenfeld est arrivé enfant en Palestine. Après avoir fait des études d’administration et de travail social en Grande-Bretagne, en Israël et aux Etats-Unis, il a réalisé des recherches en travail social et enseigné dans différents pays. Il est actuellement « Gordon Brown professor » à l’école Paul Baerwald de Travail social à l’Université hébraïque de Jérusalem.

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