N° 207, 2008/3   •  Un toit, du pain, des roses !
Témoignage

«Nous aussi, on peut regarder la neige...»

Véronique Reboul Salze
  • publié en septembre 2008
Résumé
  • Français

Un bus traverse la nuit blanche du nord québécois pour arriver dans une petite ville tôt le matin. L’auteur raconte comment elle y est reçue comme chez elle par Sophie, autour de qui bien du monde trouve sa place. Pourtant...

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2008/3
Texte intégral

La justice en a décidé autrement

Quand j’allais dans sa ville, souvent Sophie m’accueillait dans sa maison. Ce n’est pas qu’elle était très grande, sa maison, ni qu’elle avait une chambre d’ami, mais j’y rencontrais plein de monde que je n’aurais jamais rencontré ailleurs. Et puis Sophie aime ça, accueillir.

Il est huit heures quand j’arrive après une nuit passée dans le bus. Huit heures, c’est tôt pour débarquer chez les gens. Je vais attendre une heure au chaud dans le fast-food de la rue principale. Souvent, j’y croise des gens que je connais. Là, ils peuvent rester sans consommer.

Neuf heures. Je file chez Sophie. Je monte vite l’escalier de bois dans la ruelle. L’appartement occupe le quart de la maison, deux chambres en haut, et en bas la cuisine où elle m’attend. Nous sommes contentes de nous retrouver, cela fait deux mois, trois mois même, qu’on ne s’est pas vues.

Lors de ma première visite chez elle, je suis restée trois jours. Assez pour faire connaissance avec ses amis, ses voisins, et tous ceux qui passaient.

Sophie n’a pas le téléphone. Pour la joindre, il faut lui écrire ou bien téléphoner chez sa voisine, Marie. Souvent Sophie lui garde ses enfants. Ceux de Marie et d’autres. Des tout-petits parfois. Et des fois pour longtemps.

Il y a toujours quelqu’un chez elle. Quand Sophie s’absente, Sandra reste là. Elle occupe une des deux chambres de l’appartement. Sandra ne parle pas beaucoup, mais elle participe à tout.

Sophie répète souvent qu’elle accepte les gens tels qu’ils sont :

« Je ne pose pas de questions, moi. Je ne fais pas de différence. Je ne m’arrête pas sur leurs habits, je ne m’arrête pas sur leur vie. Je m’arrête sur une chose : s’ils sont tristes ou malheureux, je cherche à comprendre pourquoi. »

On en a beaucoup parlé toutes les deux du fait qu’elle ne dise jamais non. Pourquoi elle ne pourrait pas dire non à des gens, parfois ? parce qu’elle a aussi des projets, Sophie, des choses qu’elle veut faire pour elle. Elle me dit qu’elle n’est pas capable de fermer sa porte, de refuser à quelqu’un. « Si les gens me demandent c’est qu’ils ont besoin. »

Je l’ai vu donner tout ce qu’elle avait, vider ses placards sans rien garder. Demain est un autre jour...

La hantise de Sophie, c’est la vie que mène sa fille aînée.

« Elle a suivi un gars plutôt que de rester avec ses enfants. »

Maintenant, sa fille n’est plus avec personne, avec ses enfants non plus. Sophie ne comprend pas. Elle dit : « Elle a fait sa vie à l’envers. »

Il arrive que sa fille vienne laver son linge chez elle. Pendant que la machine tourne, elles jouent aux cartes toutes les deux, pour éviter de se disputer.

Sophie parle peu de ses petits-enfants. Pourtant, ils sont bien là, en photo sur l’étagère. Elle aurait tant aimé pouvoir s’en occuper, les garder avec elle.

La justice en a décidé autrement. Interdiction à la mère de revoir ses enfants. Donc interdiction à la grand-mère de les garder chez elle, parce que la mère pourrait y venir à tout moment. C’est donc des étrangers qui les gardent, ces trois petits, dont je ne sais même pas les prénoms.

Sa deuxième fille, elle en est fière. Elle a étudié en travail social. Elle a deux enfants maintenant. Mais ils ne remplacent pas les autres. Ceux-là lui manqueront toujours.

Quand la famille se réunit à Noël, tout le monde est là, sauf eux. L’arrière-grand-mère, la mère de Sophie, vient aussi. Quatre générations présentes sous un même toit. Elle m’a montré les photos. Ces mêmes photos qu’elle avait apportées pour une réunion sur le thème de la famille. J’ai noté ce qu’elle a dit ce jour-là : « Pour moi, l’important là-dedans, c’est les trois petits qui manquent... S’il n’y a pas d’amour il n’y a rien pour tenir la petite corde, le lien, il n’y a rien. Quand on se lève le matin, même si on n’a pas de tranche de pain, au moins on a de l’amour. On aura un sourire, un bonjour. On a quelque chose, on n’a pas tout à fait rien. Même si on n’a rien, on peut regarder la neige. Nous aussi, on la regarde la neige, le jour de Noël quand la famille est rassemblée. »

Pour citer cet article Véronique Reboul Salze, « «Nous aussi, on peut regarder la neige...» », Revue Quart Monde, Année 2008, Un toit, du pain, des roses !, Témoignage, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2377.
Auteur

Véronique Reboul Salze

Véronique Reboul-Salze, volontaire du Mouvement ATD Quart Monde, a rejoint le centre international de celui-ci, après avoir travaillé au Canada pendant six ans.