N° 207, 2008/3   •  Un toit, du pain, des roses !
Fondamentales

Joseph Wresinski, témoin d’un monde exclu

Marie-Rose Blunschi Ackermann
  • publié en septembre 2008
Résumé
  • Français

Toute étude qui vise à rétablir la pensée de Joseph Wresinski dans son actualité se voit confrontée à un problème méthodologique : comment tenir compte du fait que cette pensée s’enracine non pas dans une tradition universitaire, mais dans l’expérience de la grande pauvreté et dans une action de lutte contre la misère ? Il faut trouver une approche qui permette de mettre en évidence l’originalité et le potentiel innovateur de cette pensée, ainsi que l’expérience qui la sous-tend, sans trop vite les caser dans des catégories préétablies.

L’analyse d’un texte oral permet de découvrir cette pensée « en action. » L’auteur a choisi à ce propos une interview d’une heure réalisée par Jacques Chancel et diffusée en direct par Radio France-Inter le 17 mai 1973.1

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2008/3

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ATD Quart Monde
Texte intégral

Joseph Wresinski se fait le porte-parole de personnes dont l’identité n’est définie que de manière négative. Une telle démarche est par principe confrontée à certains problèmes.

Comment parler de l’exclusion sans la cimenter ?

Comment communiquer l’expérience de la communication impossible ?

Comment représenter une population sans identité reconnue ?

Joseph Wresinski résout ces problèmes en s’impliquant personnellement. Nous pouvons montrer cela à travers une analyse plus détaillée du segment introductif.

- Chancel: « Le monde est plein d’hommes et de femmes qui vivent en dehors de toute société, qui sont en dehors de toute société, on les appelle les marginaux de la vie, de la politique, parfois même de l’économie, et parfois on dit – injustement d’ailleurs : ‘Ce sont des irrécupérables’. Père Joseph Wresinski, ces hommes, ces hommes-là, vous, vous voulez les aider. Alors est-ce seulement une mission de prêtre ? »

- Wresinski: « C’est, bien sûr, une mission de prêtre, mais c’est aussi une mission d’homme. Je veux dire par là, la mission d’un homme qui toute sa vie a été non seulement affronté, confronté, mais qui toute sa vie a mélangé la sienne à un peuple de pauvres, à un peuple souterrain. »

La première question divise le monde en deux espaces. Dehors, il y a des hommes et des femmes. Dedans, il y a une instance qui a le pouvoir de les définir. Dans la manière de les définir, il y a des nuances : certains disent que ce sont des irrécupérables, d’autres dont Chancel affirment qu’ils sont récupérables. Dedans, il y a aussi Joseph Wresinski. Sa relation aux hommes et aux femmes qui sont dehors est définie comme une relation d’aide.

Wresinski propose une autre vision du monde : il transforme les « marginaux » en un peuple et prend avec eux une position « souterraine » au-delà de l’opposition sujet-objet construite par la tournure « vous voulez les aider. »

L’impossible communication

Par sa manière de répondre aux questions, Wresinski poursuit une stratégie de déconstruction. Il contourne les catégories dans lesquelles les questions sont posées en faisant appel à sa propre expérience et à celle des pauvres. Cette démarche met son interlocuteur littéralement « hors concept. » Elle met aussi en danger la communication : un dialogue n’est pas possible sans catégories communes. Cette impossible communication est le sujet même de la conversation : selon Wresinski, elle constitue l’expérience la plus douloureuse que font les pauvres.

« On dit ‘l’argent ne fait pas le bonheur’, mais on sait très bien que si on n’a pas d’argent on n’a pas de bonheur, puisqu’on n’a pas l’autre, on ne rencontre jamais l’autre. Et c’est cela justement qui est - d’après l’expérience qui est la mienne et l’expérience que j’ai partagée avec des milliers d’hommes et de femmes – peut-être le signe le plus douloureux, le fer rouge au cœur des hommes, de ne pas pouvoir être respecté, estimé, entendu. »

En assumant dès le début la position des exclus et en proclamant qu’ils forment un peuple, Wresinski pose son vis-à-vis devant une alternative: l’exclure à son tour et couper le dialogue ou reconnaître ce peuple et changer en conséquence sa vision du monde. Jacques Chancel sauve la communication en disant « je. » Il donne au père Joseph la reconnaissance que celui-ci demande pour son peuple.

« Vous auriez pu avoir, père Joseph, de la rancœur, de la colère, et j’ai l’impression que vous avez seulement de l’amour. »

Dans la suite de l’interview, il s’adapte aux catégories proposées par Wresinski. Il va au-delà de l’opposition « nous et les pauvres » en nommant un objectif commun qui peut lier les deux :

« Comment on peut faire pour éliminer toutes ces causes, pour éliminer tous ces effets, pour faire que le monde ne soit pas partagé ainsi entre les pauvres et les moins pauvres? »

Dans la dernière partie de l’interview, l’ambiance est plus détendue. Wresinski ne doit plus lutter pour imposer le point de vue des pauvres. La détente perceptible dans sa voix indique que la rencontre avec Chancel a réussi. Ce qui est imminent, c’est la rencontre avec des auditeurs qui souhaitent relever le défi de changer le monde non seulement dans la construction linguistique, mais à tous les niveaux de la vie.

Au point zéro de la communauté

En se faisant témoin de son peuple, Joseph Wresinski met en pratique dans la situation même de l’interview la réflexion qu’il y développe. Cette réflexion s’enracine dans sa propre expérience et dans l’expérience des personnes touchées par la pauvreté dégradante, la misère. (Il les désigne le plus souvent à l’époque par le terme de « sous-prolétaires » ou « sous-prolétariat »)

Prendre leur point de vue ne signifie pas pour lui un changement de perspective, mais une revalorisation et appropriation consciente de l’identité qu’il a acquise dès sa première enfance.

« J’étais un enfant qui a connu ce que les pauvres peuvent connaître de privations matérielles, bien sûr, mais plus que les privations matérielles, de privations d’échanges, d’amitié, de compréhension, de rencontres. »

Wresinski conçoit la pauvreté de manière systémique. Si certaines familles sont « vouées à la misère de génération en génération », il ne faut pas chercher la cause uniquement en ces familles, mais dans la relation que les autres entretiennent avec elles : « On les voue à la misère. » Elles sont condamnées à la misère par le regard qui pèse sur elles. Dans la perception de la société, les individus touchés par l’extrême pauvreté sont liés entre eux de manière purement extérieure par ce qui leur manque : ce sont « des irrécupérables, des inadaptés, des sous-privilégiés. »

Le manque de reconnaissance par la société est le destin commun des personnes ainsi désignées. Elles sont cependant aussi liées de manière positive par la vie quotidienne ensemble, par des liens familiaux et par l’appartenance à un monde commun. Sans reconnaissance extérieure, elles ne peuvent pourtant pas se reconnaître d’une couche de population avec des intérêts communs.

« Au fond, les hommes, pour survivre, souvent dans cette communauté sont obligés de faire comme si on n’était pas là : ‘Je ne connais pas cet homme’. C’est toujours la même rengaine : je ne connais pas cet homme, il est trop compromettant, je ne connais pas ce peuple, je ne connais pas ces gens ; et je vis au milieu d’eux tous les jours, mais je ne les connais pas, ils sont mes frères, mes sœurs, ils sont de la famille, ils sont de mon monde mais je ne les connais pas ! »

Les « sous-prolétaires » se trouvent pour ainsi dire au point zéro de la communauté. Les stratégies de survie qu’ils peuvent développer dans ces circonstances ne font que renforcer l’exclusion sociale.

Permettre à un peuple d’exister

Dépendants les uns des autres et obligés en même temps de se désolidariser pour survivre, les sous-prolétaires forment une communauté paradoxale. Au camp des sans-logis de Noisy-le-Grand, en se reconnaissant de ce peuple, le père Joseph résout le paradoxe et permet à la communauté d’exister pour elle-même et pour les autres – dans un horizon qui dépasse le camp. Le Mouvement Aide à Toute Détresse est l’expression visible de l’existence et du combat de ce peuple.

« J’étais à cette époque-là dans un camp aux environs de Paris, à Noisy-le-Grand (...) Et puis c’est les gens qui en avaient marre d’être dépendants et qui un jour m’ont trouvé et qui m’ont dit : « Et si on avait une association, si on faisait quelque chose entre nous ? » Alors on a commencé. L’Aide à Toute Détresse a commencé vraiment au ras du sol. »

En se constituant en association, ce peuple acquiert une existence juridique. L’association naît à l’initiative des habitants du camp, elle casse l’isolement de ceux-ci en intégrant dès le début des personnes de l’extérieur. En effet, pour sortir de leur exclusion, les habitants ont besoin de la reconnaissance et du soutien de la société.

Pour Joseph Wresinski, la reconnaissance s’exprime dans le fait soit de continuer, soit de proclamer une action. Les deux aspects se retrouvent dans une anecdote qu’il raconte.

« Je me rappelle aux moments les plus tragiques, où je n’en pouvais souvent plus, j’attrapais une dépression nerveuse. A cette époque-là, il y a une femme du camp de Noisy-le-Grand qui était venue me voir et qui me disait : ‘Vous savez, il faut quand même que je vous dise quelque chose, maintenant que vous êtes couché, par conséquent que vous êtes faible.’ C’était extraordinaire ; elle me disait : ‘Bien sûr, on n’est pas toujours d’accord avec vous, votre manière de faire, tout ça, mais une chose que je dois vous dire de la part de tous, c’est que vous nous avez rendu l’honneur.’ Ça c’est de la reconnaissance. »

Cette femme proclame un aspect décisif de l’action de Wresinski tout en la continuant : en parlant au nom des autres au lieu de se désolidariser, elle confirme l’honneur des habitants du camp.

Proclamer la pratique des pauvres

Wresinski enracine son combat et son Mouvement dans la souffrance, la résistance et la sagesse des pauvres. Il leur est reconnaissant en proclamant et en poursuivant leur pratique.

Les pauvres souffrent de l’impossibilité de se faire comprendre et ils luttent dans leur survie quotidienne pour pouvoir communiquer.

« Quand on vit dans l’injustice, on s’organise dans la vie quotidienne, et on souffre dans cette vie quotidienne et surtout on souffre du tribut de déshonneur. On vit vraiment dans le déshonneur, parce qu’on sait qu’en tout, on va être mal compris, on va être taxé. »

Le Mouvement ATD Quart Monde s’engage pour que cette souffrance et cette résistance soient prises en considération et pour que les pauvres reçoivent les moyens pour développer une pensée autonome et amener cette pensée dans le débat public.

« Si on n’aide pas les hommes à maîtriser leur intelligence, à pouvoir avoir une réflexion et à projeter ce qu’ils ont réfléchi, leur sort est absolument dépendant d’autrui, et donc ce n’est jamais leur propre sort qu’ils vont jouer. Ils servent de billes à d’autres jeux ou d’atout à d’autres combats ou d’alibi ; mais ce ne sera jamais leur combat, ils n ont rien à dire. »

Les pauvres s’engagent de toutes leurs forces pour résister à la misère. A l’opposé d’une société qui débat sur la question de savoir s’il existe des irrécupérables, ils ne peuvent pas se payer le luxe de croire à la fatalité de la misère. Ils sont porteurs d’une espérance pour tous les hommes et ils en payent le prix en engageant toute leur personne. C’est cette résistance des pauvres que le père Joseph met à la base de son projet de société.

« Il faut d’abord que tous les hommes aient la même certitude que les pauvres ont. Les pauvres, c’est extraordinaire, les sous-prolétaires savent que ça va changer. Il n’y a pas une mère de famille, pas un homme qui le matin ne se réveille et, tout frais, recommence la vie exactement comme si c’était une toute nouvelle vie. Il sait que ça va changer, parce que ça ne peut pas aller plus loin que ça va, qu’il est vraiment au bout. Il faudrait que tous les hommes aient l’espoir que ça va changer. Et deuxièmement, si l’on veut vraiment que ça change, il faut que les gens en mettent le prix ; qu’ils acceptent de se compromettre eux-mêmes personnellement, de perdre quelque chose pour mieux gagner autre chose. »

La sagesse des pauvres

Pour mettre fin à la condition sous-prolétaire une fois pour toutes, il faut avoir une ambition et investir les moyens nécessaires : ces deux composantes se relient dans la vertu de la magnificence que Wresinski atteste aux pauvres.

« Les pauvres vont s’acheter des fraises au mois de février, c’est ça la magnificence. Dans un endroit qui est sordide, où il n’y a rien qui vaille, où tout est lépreux et tout s’écroule, ils vont acheter une nappe qui ne fera que deux jours, mais on l’aura pendant deux jours... C’est ça la magnificence de la pauvreté, et ça, on ne le comprend pas. »

Au niveau politique, pratiquer la magnificence signifierait de ne pas se contenter de demi-mesures qui ne font que déplacer le problème. Wresinski cite deux exemples : la résorption des bidonvilles sans donner aux habitants les moyens de pouvoir faire face à leur nouvel entourage, et l’école qui ne répond pas à sa mission de service public, puisqu’elle fait peur aux sous-prolétaires.

Wresinski développe sa stratégie politique en se basant sur la sagesse des pauvres qu’il met ainsi en valeur.

« Je ne me méfie pas des hommes, c’est-à-dire que je suis né sous-prolétaire, je ne m’en laisse pas accroire, comme tous les hommes, les hommes pauvres. »

Faire confiance pour Wresinski veut dire : demander à une personne qu’elle donne le meilleur d’elle, même si cela amène à des conflits, évaluer de manière réaliste ce qu’on peut attendre des autres, saisir les occasions.

Ces trois dimensions se retrouvent dans le récit de la rencontre d’une délégation du Quart Monde avec le président Georges Pompidou à la Comédie française. L’événement est tout récent au moment de l’interview. Il a eu lieu le 6 avril 1973. Pour Joseph Wresinski, c’est une étape dans le combat pour la représentation politique des plus pauvres. Pour d’autres, il s’agit d’une récupération par le pouvoir dominant. Wresinski profite du forum qui s’offre à lui à la radio pour répondre à ces critiques. Il ne donne pas d’explications stratégiques, mais rapporte l’évaluation que les participants font de cette rencontre.

« Vous voyez, l’autre jour, on a été reçus par le président de la République au Théâtre français. Et pour les 150 personnes des cités sous-prolétaires qui étaient là, un spectacle, entourer le président et tout ça, c’était pour eux un jour de lumière. Mais seulement quand ils sont repartis et rentrés chez eux, ils ont dit : « On sait bien que ça changera rien à notre condition. » Ce n’était pas du tout une critique contre qui que ce soit, mais la misère nous a ainsi bâtis : on sait qu’on ne peut attendre que très peu, mais lorsque ce très peu vous est donné, il faut le prendre à pleins bras.»

Témoin d’un monde exclu, Joseph Wresinski développe une réflexion sur l’identité et sur la reconnaissance qu’il met en pratique dans la situation même de l’interview. En interaction avec Jacques Chancel, il construit linguistiquement un monde sans exclusion. Il le fait en assumant dès le début la position des exclus et en proclamant qu’ils forment un peuple. Il pose ainsi son vis-à-vis devant une alternative : l’exclure à son tour et couper le dialogue ou reconnaître ce peuple et changer en conséquence sa vision du monde. En proclamant la pratique des pauvres et en la poursuivant, il applique lui-même cette reconnaissance qu’il demande à son auditoire.

Le colloque international (information)

« La démocratie à l'épreuve de l'exclusion. L'actualité de Joseph Wresinski », organisé par ATD Quart Monde, l'Association française de science politique ainsi que le Centre d'histoire et le Centre de recherches politiques de Sciences Po. aura lieu à Paris, les 17, 18 et 19 décembre 2008 (et non pas les 4 et 5 décembre

comme il avait été annoncé dans le numéro 204 de la Revue Quart Monde.)

Le programme du colloque est disponible sur internet : http://www.joseph-wresinski.org/-Vers-le-colloque-2008-.html

Notes

1 Emission « Radioscopie » de Radio France-Inter, enregistrée ensuite sur cassette audio. Jacques Chancel, a interviewé pour « Radioscopie » des personnalités très nombreuses et perses.

Pour citer cet article Marie-Rose Blunschi Ackermann, « Joseph Wresinski, témoin d’un monde exclu », Revue Quart Monde, Année 2008, Un toit, du pain, des roses !, Fondamentales, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2375.
Auteur

Marie-Rose Blunschi Ackermann

Marie-Rose Blunschi-Ackermann, suisse, est volontaire d’ATD Quart Monde depuis 1987 et actuellement responsable de l’Institut de formation et de recherche de ce mouvement. Théologienne, elle est l’auteur de : « Joseph Wresinski. Wortführer der Ärmsten im theologischen Diskurs. » (Academic Press Fribourg, 2005)
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