N° 207, 2008/3   •  Un toit, du pain, des roses !
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«Comme si quelque chose s’ouvrait dans ma tête»

Militants ATD Quart Monde Belgique
  • publié en septembre 2008
Résumé
  • Français

« J’ai rencontré quelqu’un qui m’a proposé de faire des marches, des découvertes, des sorties, etc. Alors, c’est comme si quelque chose s’ouvrait dans ma tête, je voulais tout connaître et je me suis dit : c’est ça la richesse de l’esprit. » Comment répondre à cette soif de savoir ? Les auteurs ont apporté leur expérience lors d’un travail collectif publié sous le titre « Alphabétisation et exclusion ».1 En voici des extraits.

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Index chronologique

2008/3

Index thématique

Travail social, Solidarité, Engagement
Texte intégral

Nous sommes dix membres du Mouvement ATD Quart Monde, très différents les uns des autres mais tous engagés au coude à coude, dans la durée, pour lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale. La majorité d’entre nous les vivent encore aujourd’hui. Plusieurs se sont inscrits, au moins pour un temps, en tant qu’adultes, dans une démarche d’apprentissage et de formation. Mais aujourd’hui encore, certains d’entre nous n’ont toujours pas appris à lire et écrire.

Aujourd’hui, tout le monde a besoin de savoir lire, écrire, compter, et bien plus encore... La privation de l’accès effectif à l’instruction représente non seulement une violation majeure des droits de l’homme, mais aussi une des causes profondes de la persistance de la grande pauvreté, violation massive de l’ensemble des droits fondamentaux.

Pour vaincre les difficultés

Or, dans notre pays (entre autres), un grand nombre d’adultes en situation de pauvreté n’ont guère appris à l’école. De plus, ils sont très, très peu présents dans les cours d’alphabétisation. Quant à ceux qui vont jusqu’au bout du processus de formation, ils sont encore moins nombreux.

Il nous paraît donc nécessaire et urgent de chercher comment assurer l’accès à l’instruction aux adultes qui en ont été privés jusqu’à maintenant. Nous ne prétendons pas faire le tour de la question. Nous souhaitons simplement apporter notre contribution pour faire mieux comprendre ce qui fait obstacle et ouvrir quelques pistes d’action.

Tous les dix, nous avons réfléchi avec d’autres sur ce thème, en particulier avec des personnes de notre entourage. Nous avons d’abord travaillé par deux ou trois, puis nous nous sommes tous réunis pour confronter nos expériences et nos réflexions. Nous avons ainsi mis en évidence plusieurs points qui nous ont paru particulièrement importants à faire connaître à ceux qui portent le souci que tout le monde puisse apprendre. Nous avons cherché, en particulier, pourquoi les personnes vivant la pauvreté et l’exclusion que nous connaissons veulent apprendre, pourquoi c’est tellement difficile pour elles et ce qui a permis à certaines de commencer et, parfois, de tenir dans une formation. (...)

Croire en l’autre et respecter son milieu

Permettre à tous d’accéder à l’instruction nécessite de respecter profondément non seulement chaque personne, mais aussi sa famille, son milieu, et de les faire respecter. Lorsque quelqu’un a tellement vécu d’échecs, il a besoin de rencontrer sur sa route des personnes qui croient en lui plus que lui-même et qui portent particulièrement le souci de ceux qui éprouvent le plus de difficultés. Des expériences positives que nous développerons plus loin montrent que c’est possible.

Apprendre, c’est possible pour moi aussi

Pour entrer dans une démarche de formation, il ne suffit pas d’entendre dire que c’est possible, de manière générale. Celui dont le parcours scolaire est particulièrement marqué par les échecs et les abandons doit pouvoir croire qu’apprendre, c’est possible pour lui, personnellement.

Nous l’avons vu plus haut : pour apprendre, les obstacles à franchir sont considérables. L’envie d’apprendre ne suffit pas : nul ne peut investir les efforts énormes nécessaires pour tenter de franchir ces obstacles s’il n’est pas convaincu que ces efforts peuvent donner résultat. Il est donc indispensable que les personnes les plus marquées par l’échec vivent des expériences de réussite avant de pouvoir rejoindre une formation organisée. L’exemple de Dominique est significatif.

« Un prof de l’école où j’étais avant m’avait dit que j’étais un incapable. Cela m’a marqué toute la vie, ça m’est resté dans le cerveau. Je l’avais toujours en tête. Mais on m’a prouvé le contraire. Le déclic, c’est que j’ai vu que ce n’était pas vrai. Il m’a fallu du temps. Ce n’est pas venu le premier jour. Il y a eu des personnes qui m’ont fait confiance. » Dominique a été choisi pour être délégué à une rencontre internationale. Pour pouvoir assumer ce rôle, la responsable de son groupe lui a demandé de « marquer ce qui était important » pour pouvoir le retenir et le redire aux autres après son retour. Elle disait : tu marques comme tu veux : un dessin, un mot, deux ou trois phrases... « Je me demandais pourquoi. Elle savait quand même que je n’étais pas capable, alors pourquoi elle me disait ça ? J’ai recopié une phrase, quelque chose que j’avais trouvé bien, qui me plaisait. La responsable a dit : c’est bien ! »

Durant cette rencontre, tous les soirs, quelqu’un envoyait un résumé de la journée aux personnes restées au pays. Quelqu’un a aidé Dominique à écrire son propre texte sur l’ordinateur : il lui avait écrit son message en majuscules, et l’encourageait pendant que Dominique recherchait les lettres sur le clavier. « C’est comme ça que j’ai pu le faire : quand tu as quelqu’un derrière toi... J’ai trouvé ça bien, ça voulait dire qu’on avait confiance en moi. Quand quelqu’un écrit une phrase, c’est prouver qu’il peut y arriver. »

Dominique assumait déjà des responsabilités dans son quartier, dans sa ville, avant de participer à cette rencontre internationale. En particulier, il recueillait l’expérience et les réflexions de familles vivant de très grandes difficultés, auxquelles il rendait visite. A son retour, il a décidé de s’inscrire en alphabétisation, pour pouvoir mieux assumer sa responsabilité.

Un an plus tard, devant une centaine de personnes rassemblées pour l’université populaire Quart Monde2, il lit seul à haute voix un texte de plusieurs lignes.

« C’est comme ça que j’ai pu lire le texte. C’était pour montrer que j’étais capable et je voulais apprendre à d’autres qui ne savaient pas lire qu’on pouvait y arriver. »

Ces minutes sont un grand moment. Le silence et l’écoute sont impressionnants. Des personnes qui ne savent pas lire se redressent : Dominique soulève le poids qui les écrasait : si quelqu’un comme lui a pu apprendre, alors, peut-être que c’est possible pour elles aussi ?

Connaître d’autres personnes

Vouloir apprendre, oser croire qu’apprendre est possible pour soi ne sont cependant pas encore suffisants pour pouvoir accéder à des formations. Il faut aussi avoir accès aux informations nécessaires.

« Il faut savoir où aller, faire des démarches... Il y a des centres, on me l’a dit, mais je ne sais pas où. »

« Quand je vois les difficultés que j’ai eues pour trouver une formation en sachant lire... Pour celui qui ne sait pas lire, c’est quasi impossible. Il y a beaucoup de choses que je ne savais pas, que j’ai découvertes parce que je savais lire et écrire, ou que j’ai connu Pascale. On a besoin de connaître des personnes. »

Pour la plupart, les informations utiles sont données par quelqu’un de proche, au cours d’une rencontre. Les informations diffusées par les médias n’atteignent guère les personnes qui disposent de très peu de moyens. « A la télévision ? Non, je n’ai jamais rien entendu. »

Lorsqu’on dispose de l’information nécessaire, il faut encore rassembler tout son courage pour oser faire le pas d’aller vers des personnes inconnues, dans un lieu inconnu, pour entamer une démarche qui provoque bien des angoisses.

« Je ne connais pas les gens. On va me prendre pour un con. Je suis gêné. Je veux apprendre quand je suis seul avec quelqu’un, pas devant tout le monde : pour qu’ils se foutent de moi ? »

Le pas est moins dur à franchir quand on n’est pas seul.

« J’ai déjà essayé, avec Bruno, un copain. »

« Beaucoup de familles (vivant également de grandes difficultés) sont avec moi, elles me disent de ne pas baisser les bras. Il faut quelqu’un derrière toi pour ne pas baisser les bras, quelqu’un qui te dise : vas-y, vas-y ! »

Plusieurs personnes qui ont entamé une démarche de formation racontent d’ailleurs que leur premier « professeur » a été quelqu’un de leur entourage. Certains, ensuite, s’engagent pareillement à leur tour.

« J’avais commencé à apprendre avec Jeremy. Maintenant qu’il est décédé, je n’ai plus personne derrière moi. »

« J’apprends un peu avec Rachel, ma voisine. »

« Après que j’ai commencé, j’ai passé ma farde à Anne et je lui ai donné des travaux à faire. Et chaque fois que j’allais chez elle, elle me lisait un petit texte. »

Pour permettre à chacun d’apprendre, il est donc nécessaire de briser l’isolement dans lequel trop de personnes et familles très pauvres sont enfermées. Elles ont besoin de pouvoir compter sur des amis, des soutiens, dans leur quartier, dans leur milieu de vie.

Notes

1 Alphabétisation et exclusion, travail collectif coordonné et finalisé par Monique de Smedt, coll. « Regards croisés », ATD Quart Monde Wallonie-Bruxelles, 2007, 25p. http://www.atd-quartmonde.be/Alphabetisation-et-exclusion.html

2 Lieux de rassemblement et de formation du Mouvement ATD Quart Monde, où des personnes très pauvres prennent la parole, réfléchissent et dialoguent avec des participants de tous milieux sociaux, sur différents thèmes d’actualité, pour pouvoir mieux lutter contre la misère et l’exclusion.

Pour citer cet article Militants ATD Quart Monde Belgique, « «Comme si quelque chose s’ouvrait dans ma tête» », Revue Quart Monde, Année 2008, Un toit, du pain, des roses !, Documents, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2373.
Auteur

 Militants ATD Quart Monde Belgique

Christiane Baton, Nathalie Camberlin, Patricia Chvedco, Gilbert Couturiaux, Patrick Godefroid, Jules Lepas, et Jean-Michel Vray se sont inscrits ou auraient voulu s’inscrire dans une démarche de formation. Ils ont dialogué avec Claude Bauwens, Monique De Smedt et Marie-Agnès Tilte, engagés avec eux au sein d’ATD Quart Monde.