N° 207, 2008/3   •  Un toit, du pain, des roses !
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Botanic Garden

Françoise Barbier
  • publié en septembre 2008
Résumé
  • Français

« Je reviens du Botanic Garden et lis un article d’Alain Goussot paru dans la Revue Quart Monde (n°205-206) « Abdul et la poésie du quotidien », un article qui me relie instantanément à l’émotion qui bouillonne en moi au retour de cette visite. »

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2008/3

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Travail social
Texte intégral

Quelques passages de cet article m’ont profondément touchée :

« Quelques phrases du philosophe Alain me viennent à l’esprit : «  La poésie est la clé de l’ordre humain, elle est le miroir de l’âme. » Quand Alain parle de poésie, il ne pense pas seulement à celle des poètes patentés, mais à la poésie de la vie quotidienne. (...) Dans le sourire de mon ami Abdul, l’une de ces personnes que certains voudraient bien chasser des carrefours de nos villes, avec ses fleurs à la main, je trouve la poésie, la beauté du geste gentil à l’égard de l’autre, l’harmonie qui naît de la rencontre des émotions (...) Alain expliquait que la poésie est partout, qu’il suffit de la cueillir et de la sentir à l’intérieur de soi. Elle est dans les gestes d’un nouveau-né qui regarde sa mère avec étonnement, elle est dans les yeux d’un père qui voit son fils s’engager et faire face à ses responsabilités. La poésie est aussi dans la souffrance de celui qui se sent seul parce qu’il exprime un sentiment humain qui est universel (...) dans l’effort quotidien pour rester debout et digne, en dépit de toutes les injustices. C’est là que se trouve la poésie de la condition humaine. (...) A l’école, il conviendrait de donner une grande importance à l’expression poétique de nos sentiments. Il y aurait lieu d’exercer le petit enfant à sentir vibrer en lui les cordes de son âme, ces cordes qui vibrent aussi chez les autres et qui nous permettent de nous reconnaître les uns les autres. (…) Eduquer les jeunes et les enfants au sens profond de la poésie de la vie (...) Il faudrait que les éducateurs réapprennent à écouter la musique de l’âme, de leur âme, pour s’ouvrir à l’autre. (...) Enseigner aux enfants à s’écouter, et à se reconnaître dans la relation avec autrui. (...)

Je ne sais pas exactement ce que Marco, un jeune handicapé mental, a conservé de ces moments passés ensemble à la bibliothèque de l’université de Bologne, mais il y avait en lui comme une vibration : il ne se sentait plus comme l’idiot du village qui devait être dressé. Je suis certain qu’il sentait vibrer son âme(...) Avec Alain, je répète que la poésie est le miroir de l’âme, qu’elle traverse toute notre vie quotidienne mais que nous ne l’entendons plus vibrer en nous

Abdul, Marco et tant d’autres, s’ils se sentent considérés comme des êtres humains, expriment la richesse et la beauté de leurs émotions et de leur âme. »

Des émotions à partager

Nous nous sommes sentis reliés aujourd’hui à « la richesse et la beauté des émotions de nos âmes » parce que celles-ci ont été réveillées par celles des hommes, femmes et enfants issus de la grande pauvreté, avec qui nous avons vécu cet après-midi au Botanic Garden de Dublin.

La poésie est partout en cet endroit : dans la richesse de la nature si généreuse, si harmonieuse par son abondance qui nous offre à voir et à sentir... Le jeune guide qui nous accompagne dans cette découverte a abandonné son travail de « computer programmer » pour se retrouver proche de ce qui lui est essentiel : la Nature. Sans doute à cause de ce qui l’a poussé à faire ce choix, il sait comment partager sa passion à d’autres, il sait se faire proche des personnes très pauvres de notre groupe qui doivent lui paraître pourtant bien  « inhabituelles », proche de Christine, Paula et Richie qui ont besoin de temps pour se calmer et s’échapper un temps de leurs soucis quotidiens. « Il est bientôt l’heure de reprendre nos enfants à l’école... D’accord on reste, mais pas plus de cinq minutes ! » Et puis le déclic, ils se laissent prendre par la poésie du moment, par la beauté de la nature, par la paix qui grandit en eux, par la sensibilité du guide. Ils lui posent un tas de questions, prennent des photos, montrent leur soif d’apprendre et de découvrir, et ils resteront aussi longtemps qu’ils le peuvent !

Il y a aussi Tomy, un homme sans logement qui est hébergé dans un centre The Simon Community. Tout au long de notre visite, je découvre les jardins à travers son regard, ses attitudes qui nous connectent infiniment avec cette part d’enfance que nous gardons en chacun de nous. Je me laisse prendre par son sens de l’humour, ses gestes qui veulent nous faire rire. Tomy, on ne le comprend pas toujours bien, ses mots parfois ne semblent pas sensés mais il a une telle présence... ; présence à cet enfant de trois ans qui nous accompagne : il l’observe, sourit, cherche sans cesse à entrer en relation avec lui, lui lance une balle. Il y a tellement de tendresse en lui. Et je me demande : quand cet homme a-t-il l’occasion de sortir, de se détendre dans des endroits de beauté et de paix ? Quand peut-il se retrouver aux côtés de petits enfants et de leurs parents ? Quand d’autres autour de lui ont-ils l’occasion de découvrir cette immense tendresse qu’il porte?

Deux jeunes filles de vingt ans, Charlotte et Armelle, sont avec nous, ayant décidé de donner deux semaines de leurs vacances pour vivre un temps plein aux côtés de notre équipe ATD Quart Monde à Dublin.

A la fin de la visite, Charlotte me dira qu’elle a remarqué avec émotion que Tomy sortait un peigne de sa poche pour se recoiffer. Elle a remarqué son costume, sa cravate qu’il remet en place de temps en temps même si mes yeux n’ont vu que les trous dans les vêtements sales et les chaussures trop grandes sans lacet, Charlotte a perçu la poésie de Tomy, cet homme sans abri. Elle a aussi remarqué la proximité entre lui et un jeune bénévole de Simon Community qui l’accompagne et elle me dira : «  Leurs pas étaient comme un ; ce jeune ne quittait jamais Tomy, il l’écoutait, lui demandant ce qu’il ressentait, s’arrêtait pour qu’il reprenne son équilibre quand il chancelait... »

L’acharnement des mères

Après notre visite, je raconte à Charlotte combien cette visite des jardins avec Tracey a un sens pour moi. Tracey est une maman qui vit aussi au Simon Community, sans logement, ballottée de lieux en lieux depuis sa jeunesse. Elle passe l’après-midi avec nous, sa fille et son petit-fils et je l’entends dire : «  Je me sens si détendue. » Je raconte à Charlotte comment Tracey tente envers et contre tout de préserver les liens familiaux, combien c’est un défi pour elle de recevoir chaque semaine sa fille et ses petits-enfants dehors, dans un parc, quel que soit le temps, parce que les visites au centre sont interdites. Et je remarque l’émotion grandissante dans les yeux de Charlotte et ça, c’est aussi de la poésie.

C’est de la poésie quand Armelle, l’amie de Charlotte, raconte que cette journée lui rappelle une femme vivant à la rue, dans son village en France : « Je me souviens qu’elle marchait avec tous ses sacs en  plastique et que, le soir, elle se recouvrait de sacs poubelles pour ne pas avoir trop froid, après s’être lavée à la fontaine. »

Poésie quand Armelle découvre combien Teena vit à plein un temps d’atelier créatif avec ses deux enfants après la visite des jardins. Et je me demande comment elle peut vivre ces moments-là chez elle, dans le minuscule deux-pièces insalubre où ils vivent à six personnes. Avec Armelle, nous sommes témoins aujourd’hui de l’avidité de Teena à partager cette activité avec ses enfants, Katy et David.

Tendresse paternelle

Témoins de la soif d’apprendre de ces enfants, quand je leur montre les silhouettes Tapori d’autres enfants, venues de Madagascar, de Bolivie et d’Afrique.1 Les parents de David s’inquiètent pour leur fils qui a des difficultés de concentration et de comportement à l’école. Mais aujourd’hui, avec eux, nous avons été témoins de son envie de créer et de s’exprimer. Sans aucune aide, il écrit sur le cœur de sa silhouette ce message : « J’aimerais tant qu’il n’y ait plus d’enfants qui fassent du mal aux autres, pour qu’on puisse avoir des bons moments à l’école et aussi en famille. Je voudrais qu’on soit amis. » Sa sœur Katy écrit avec intelligence ce message : « Je voudrais arrêter le racisme. Il faut que nous gardions notre engagement de «  Peace Keepers », on est connus pour ça en Irlande ! » Katy qui nous dira aussi combien elle trouve injustes les promesses de relogement non tenues faites à ses parents : « Cela fait dix ans qu’on espère que notre cité soit rénovée. Et on vient juste d’apprendre que la rénovation de notre logement ne se fera pas ! »

Par la fenêtre de la cafétéria, au Botanic Garden, le papa de Katy et de David regarde avec tellement de tendresse ses enfants écrire leurs messages et sa femme s’affairer à terminer leurs silhouettes et ça, c’est de la poésie !

Notes

1 De juin 2006 à juin 2008, plus de 5 000 enfants dans 50 pays ont créé leurs silhouettes et écrit des messages très forts. Pour en savoir plus sur Tapori : www.tapori.org/site/fr

Pour citer cet article Françoise Barbier, « Botanic Garden », Revue Quart Monde, Année 2008, Un toit, du pain, des roses !, Documents, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2372.
Auteur

Françoise Barbier

Françoise Barbier, de nationalité belge, est volontaire d’ATD Quart Monde depuis 1986. Elle et son mari ont rejoint l’équipe de ce mouvement à Dublin (Irlande), après avoir animé ces dernières années la Maison des Savoirs à Bruxelles.
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