N° 217, 2011/1   •  Un travail humain
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Gardez-vous forts

Françoise Barbier
  • publié en février 2011
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2011/1

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Travail social, Engagement, Solidarité
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Amanda

Amanda et ses cinq enfants passent un temps de repos avec d’autres familles d’une petite organisation partenaire d’ATD Quart Monde, dans les montagnes Wicklow en Irlande. Ces familles vivent dans un quartier très défavorisé de Dublin. Chaque année, je les rejoins avec une histoire des enfants Tapori1 pour préparer le 17 Octobre, Journée mondiale du refus de la misère. Après avoir regardé le film Viens avec nous, nous écrivons aux familles d’Haïti rencontrées par l'équipe de Port-au-Prince, pour leur dire notre soutien après le tremblement de terre.

Amanda écrit : « Je vous souhaite tous les bonheurs du monde ». Un souhait si vrai, si simple mais que nous, au cœur de nos aisances, pourrions trouver déplacé à adresser à des personnes qui manquent de l’essentiel pour survivre….

C’est fantastique de voir Amanda souffler, en dehors du quotidien. Elle vient d’avoir un logement après onze ans d’attente à vivre avec ses cinq enfants dans des Hostels  pour personnes à la rue, puis chez son papa dans un deux-pièces.  Son mari vient de sortir de prison. La menace de la drogue rôde... Elle me dit son inquiétude pour son fils Léon, quinze ans, qui n’apprend pas à l’école. Elle fait tout ce qu’elle peut pour l’encourager à y aller. Sa plus grande crainte est qu’il se laisse entraîner dans la drogue comme beaucoup de jeunes de leur quartier. Léon, malgré ses difficultés à écrire, passe un temps avec nous et s’applique : «  Pour les enfants d’Haïti. Portez-vous bien.»

Niamh, la fille d’Amanda, quatorze ans, a du mal à retenir ses larmes pendant le film Tapori. Surtout au moment où une enfant dit qu’elle est exclue à l’école. Niamh a dû récemment changer d’école parce que les autres se moquaient d’elle. Je suis étonnée par son message aux enfants d’Haïti, je le sens tellement façonné par sa vie et celle de sa famille : « Nous pensons à vous de la même façon que nous pensons à notre propre peuple, nous ne jugeons pas. »

Amanda vient de renouer avec une partie de sa famille après vingt et un ans de silence. Elle se décide à les revoir au moment de la mort de son frère. Elle découvre alors qu’elle a des neveux et nièces, dont Kimberley. Kimberley  a seize ans et vient donc de perdre son papa. Elle se retrouve seule sans parents. Amanda l’invite à venir vivre chez elle pendant les vacances.

Kimberley écrit ce superbe message : « Pour les enfants d’Haïti. Je pense que c’est merveilleux, votre façon de faire face aux situations de tous les jours. Je pense que vous méritez, chacun de vous, la chance d’aller à l’école. Mais surtout, gardez la tête haute et ne laissez rien ni personne vous abattre (vous décourager). » Qu’a-t-elle bien pu vivre pour pouvoir sortir ces mots à seize ans ?

Ici en Irlande, je découvre sans cesse combien ce que les familles très pauvres vivent, façonne leur cœur et leur façon de se relier aux luttes des autres dans le monde. D’une façon si unique que j’ai envie de faire cadeau de leurs messages à plus d’un !

Quelques jours plus tard, j’emmène ces messages chez Gloria, son mari et leurs trois enfants.  Elle aussi a tant à nous offrir ! Elle me dit que ses deux garçons (cinq et six ans) viennent pour la première fois de participer à un Summer camp avec d’autres enfants. Elle y était farouchement opposée, jusqu’à ce que son aide familiale l’emmène passer l’après-midi avec eux dans un parc. Sortir enfin en famille a déclenché de nouvelles choses en elle. « J’ai alors réfléchi et j’ai accepté qu’ils y aillent. J’étais inquiète. Et s’ils ne s’entendaient pas bien avec les autres enfants ? » Elle poursuit : « Carmen, ma  travailleuse familiale, m’a dit ‘Profites- en pour te détendre !’ Mais je lui ai demandé ce que j’étais supposée faire ? Pour moi, c’était le vide, attendre dans un fauteuil, rien... »

 Cette phrase résonne en moi «  Qu’est ce que je suis supposée faire ? » Elle fait écho à l’isolement de cette maman, à son peu de relations dans la communauté.

Et pourtant, c’est de ce besoin dont elle parle avec tant de justesse dans son message aux familles d’Haïti : «  Restez forts, gardez l’espoir et si vous êtes une famille, veillez à ce que vos enfants se portent bien. Je vous souhaite de retrouver un logement. Je veux dire à toute votre communauté : ‘Restez ensemble pour pouvoir vous aider les uns les autres. Si quelqu’un ne peut pas trouver de quoi manger, quelqu’un d’autre de la communauté va le faire pour lui. Chacun à votre tour, vous allez chercher de la nourriture, de l’eau, des soins pour les autres…. Ainsi, vous vous garderez forts les uns les autres.’ »

Gloria continue : « Ma maman est encore aujourd’hui sans logement, elle a une chambre dans un ‘Simon Community’ pour personnes à la rue. Elle et mon papa ont vécu  des années à la rue, avec nous,  dans des abris temporaires. Je me souviens qu’ils allaient tous les deux à la rencontre d’autres dans la rue, pour ensemble profiter d’un abri, d’une tasse de thé, d’un peu de  musique…. »

Dans la rue, avec ses parents, Gloria a appris dès son enfance l’importance de faire communauté.

Notes

1 Courant d’amitié entre enfants de tous milieux à travers le monde, qui s’engagent là où ils sont pour que tous les enfants aient les mêmes chances. Voir le site : http://www.tapori.org

Pour citer cet article Françoise Barbier, « Gardez-vous forts », Revue Quart Monde, Année 2011, Un travail humain, Actualités, mis à jour le : 01/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/5128.