N° 207, 2008/3   •  Un toit, du pain, des roses !
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«On n’a pas seulement besoin de pain, on a aussi faim de savoir»

Françoise Barbier, Béatrice Paquet, Luc Léonard, Philippe Barbier et Yvette De Vuyst
  • publié en septembre 2008
Résumé
  • Français

Parmi les nombreuses actions que mène ATD Quart Monde comme les bibliothèques de rue ou les universités populaires Quart Monde, le projet « Art et familles » permet aux personnes et aux familles les plus exclues de notre société de participer à des activités culturelles qui valorisent l’humain.

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2008/3
Texte intégral

La Maison des Savoirs, animée à Bruxelles par ATD Quart Monde, a établi un partenariat avec l’association Culture et Démocratie qui rassemble depuis 1993 des artistes, des acteurs sociaux et culturels et toute personne intéressée par le rôle de la culture dans notre société et la participation de tous à la vie culturelle. L’objectif de cette association est en effet de découvrir, d’apprendre à (se) reconnaître, à respecter sa culture et celle de son voisin, d’apprivoiser ses propres capacités d’expression et de les mettre en valeur (/http://www.lamaisonthuis.be).

Dans le cadre de cette collaboration, une centaine de personnes ont participé au séminaire « Art et familles » les 2 et 3 juin 2006. Etaient présents des acteurs du projet – personnes vivant dans la pauvreté, permanents d’ATD Quart Monde et personnes engagées bénévolement dans ce projet - des professionnels du secteur culturel et social, de l’administration, et des représentants du monde politique.

Ces journées avaient pour but d’ouvrir un espace de rencontre permettant de croiser les regards et de partager des expériences concernant l’accès et la participation des plus pauvres à la culture. L’un des enjeux principaux était de mettre en lumière les conditions absolument nécessaires pour que l’accès à la culture devienne une réalité effective pour tous.

Les divers ateliers créatifs proposés ont permis aux participants de mieux se connaître. Cet « être et faire ensemble » a donné un rythme respectueux de chacun et a installé un climat de confiance qui a marqué ces journées et l’ensemble des réflexions.

La présentation du projet a montré que le pire dans la misère et l’exclusion, c’est le regard porté sur les très pauvres et l’isolement qui en résulte. D’en haut, ce regard qui ne connaît pas et qui pourtant juge, désigne par des catégories, des représentations, finit par ne plus voir les personnes qui sont derrière. D’en bas, ceux qui sont regardés de cette manière sans être vus, en arrivent à croire qu’ils « n’existent pas »

Cette négation de l’humanité de l’autre est au cœur de la misère et de l’exclusion car elle est au cœur de la culture qui a « oublié sa part d’essentiel. » « Sans culture, pas de savoir qui soit un chemin vers soi et vers les autres. »1

Chacun est porteur et acteur de culture

La culture et la création permettent à un individu de comprendre le monde dans lequel il vit, de comprendre d’où il vient et qui il est. Elles donnent à chacun la conscience d’être quelqu’un. Elles permettent ces instants de vie qui mettent la personne en relation avec elle-même et avec les autres, parce qu’elles fondent son appartenance à la même communauté et la font grandir.

Fondé sur la reconnaissance de la valeur et de l’expérience de chaque personne, le projet « Art et familles » a illustré que la culture peut être un levier extraordinaire contre l’exclusion si elle permet de se rencontrer et de retrouver l’humanité en chacun, quelle que soit son origine.

Les interventions ont apporté des témoignages, des expériences personnelles et collectives construites sur cette approche culturelle du « faire avec » et non pour, une dynamique culturelle qui recherche les chemins de la créativité où chaque personne est à la fois « porteur et acteur » de culture.

A l’évidence, de nombreuses initiatives personnelles et collectives, souvent fondées sur l’engagement, se créent et se développent dans ce refus d’accepter qu’une partie de la population soit exclue de tout projet social et culturel. Cependant, elles sont peu valorisées, peu reconnues et trop rarement soutenues, notamment par les pouvoirs publics.

De ce savoir partagé ont émergé des chemins communs d’action et d’engagement sur la manière d’aller à la rencontre des familles qui vivent la misère et sur les conditions à inventer avec elles pour qu’elles soient reconnues comme des acteurs de culture.

Ces chemins passent par le changement radical du regard que l’on porte sur les très pauvres et par une volonté de rechercher les moyens de connaître et de reconnaître les personnes qui sont derrière nos représentations, de retrouver leur humanité. S’inscrivant dans le prolongement des Etats généraux de la culture et de l’évaluation des dix ans du Rapport général sur la pauvreté, le séminaire resitue l’accès et la participation des plus pauvres à des projets culturels et à la vie sociale dans le cadre global de la politique d’élargissement de l’accès à la culture pour tous.

Elargir cet accès à la culture à tous, c’est aussi mettre la personne, notamment la plus pauvre, au cœur d’un projet de société traçant les chemins qui recréent et développent des relations dans le respect de la dignité de chacun.

La marche vers ceux qu’on ne voit pas

Rejoindre ceux qu’on regarde sans les voir suppose confiance, respect, désir d’apprendre de leur vie.

Mais que sait-on de ces personnes en situation de pauvreté, ce qu’elles vivent, ce à quoi elles aspirent ?

« On n’a pas seulement besoin de pain, on a aussi faim de savoir, faim de connaître d’autres. On a aussi notre propre créativité. Mais on n’a pas les moyens pour la développer ni souvent l’occasion d’en parler. »

L’énergie est prise par la lutte quotidienne. D’ailleurs, parler à qui ? « Ici, on vit comme dans des oubliettes, on vit oubliés de tous ! Ce qui est dur, c’est de ne pas avoir une personne à qui parler qui ne soit pas payée pour nous écouter... »

Les insécurités se renforcent et empêchent l’accès aux droits. On se retrouve isolé, en marge d’un tissu social et culturel. Un premier exemple fait malgré tout apparaître la solidarité envers d’autres, à commencer par les voisins : «Ensemble, on se redonne du courage. »

Depuis 2001, dans le cadre du projet « Art et familles », l’équipe de la Maison des Savoirs est retournée dans les quartiers de Bruxelles à la rencontre des familles les plus isolées pour réinventer avec elles un projet d’art et de création.

Les familles rencontrées aspirent comme toutes les autres à vivre dans un logement décent, à pouvoir travailler, à avoir accès aux services de santé et à une vie culturelle, à vivre en famille. Cependant, la misère empêche souvent la réalisation de ces aspirations. Ces familles se retrouvent alors isolées, en marge d’un tissu social et culturel.

La détection : marcher pour rencontrer. Cela donne un rythme, celui des gens, pour rejoindre ceux qui n’ont souvent même pas d’argent pour le bus et qui marchent pour mendier ou à la recherche d’un abri de nuit.

Pour ceux qui après leur propre parcours de galère, ont décidé de devenir des militants d’ATD Quart Monde, retourner vers les familles les plus démunies, c’est l’essentiel. « On va dans un quartier parce qu’on a entendu des choses négatives à son sujet. La détection, c’est rechercher les gens les plus pauvres, ceux qu’on ne voit pas. »

Créer la confiance. Les gens ne participent pas, parce qu’ils ont peur d’être jugés, peur que tout se retourne contre eux. Alors ils se replient. Les premiers pas sont les plus difficiles.

Après une période de détection sur l’ensemble de la région bruxelloise, l’équipe met en place des ateliers là où ces familles sont de passage : dans des centres d’hébergement d’urgence, dans des restaurants sociaux et dans les cours de logements sociaux de plusieurs quartiers. Il faut d’abord se faire accepter. Cette insécurité peut devenir une richesse parce qu’on veut se laisser une grande liberté pour que les personnes rencontrées aient prise sur le projet, pour ne pas l’imposer mais pour connaître d’abord et se laisser conduire par ce qu’on découvre d’elles et de leur savoir. Ces ateliers nomades permettent d’établir une certaine égalité dans la relation où chacun a autant à donner qu’à recevoir, avec des personnes qui sont généralement vues par leurs problèmes, leurs manques ou leurs différences culturelles. Les outils créatifs changent le regard des gens sur eux-mêmes mais aussi le regard de ceux qui vont à leur rencontre en aidant à dépasser les peurs des uns et des autres.

L’utilisation des livres apporte aux enfants une ouverture au monde, une sortie de leur quotidien ; il s’agit de créer progressivement un lien, d’établir une relation de confiance, d’abord avec les enfants, puis peut-être, par leur intermédiaire, avec le reste de la famille : « Mais il faut éviter la tendance naturelle qui est de s’intéresser aux enfants éveillés qui participent bien car ces enfants sont aussi sans doute ceux qui ont le moins besoin de nous. Nous devons surtout aller vers ceux qui ont et font des difficultés. » « Ceux-là on ne sait pas toujours ce qui provoque leur éloignement mais c’est pour cela que je cherche à ce que les autres s’ouvrent à eux. »

Pour rencontrer des familles qui ne participent pas, il importe de laisser le temps aux gens de s’exprimer sur les choses. La patience et la persévérance sont aussi nécessaires pour créer la confiance. « Participer à l’atelier, cela permet de vider la tête de nos soucis quotidiens comme le ménage, les factures à payer, les services sociaux, et d’être quelqu’un. »

La culture et la création au cœur du projet conduisent à transformer le regard, et permettent de dépasser les préjugés et les peurs réciproques.

La participation des enfants et des parents est essentielle, tant du côté des animateurs que des familles concernées. « Mon fils m’a accompagnée pour participer aux ateliers et pour rencontrer d’autres enfants de son âge. Ça lui a permis d’avoir des idées sur comment les gens peuvent vivre dans la pauvreté, sans les juger. »

Les ateliers nomades de rencontre et d’expression apportent aux parents une fierté nouvelle et leur font découvrir autrement leurs enfants : « Souvent, les mamans ne se rendent pas compte de ce que les enfants savent faire... »

Dans la rencontre où chacun est acteur, la confiance et le respect renaissent. Tous ouvrent ensemble un chemin qui mène hors de la misère et de l’exclusion.

L’appel à la capacité à refuser l’enfermement

Avec le temps, les gens font des pas jusqu’à participer avec d’autres aux projets faits pour tous : « Il faut être attentif à ne pas créer de nouveaux ghettos. »

Le projet « Art et familles » ne se traduit pas tant en terme de nombre d’actions ou de nombre de personnes rencontrées que par la qualité des relations, par les changements qui s’opèrent dans la vie des gens, pour les personnes rencontrées mais également pour ceux qui mènent des actions vers elles.

Les répercussions dans la vie de tous les jours, c’est, par exemple, dialoguer autrement avec l’instituteur de ses enfants ; c’est un encouragement pour l’assistante sociale aussi, qui a pu découvrir cette maman autrement ; c’est participer à ce qui est proposé à tous, comme ce père qui, après plusieurs mois à un atelier de rue, a osé inscrire ses enfants à une association de quartier ; ou encore c’est une autre maman qui, après avoir suivi un atelier d’écriture, a osé s’inscrire à un cours pour réapprendre à lire et à écrire et ainsi mieux soutenir ses enfants.

Participer pleinement, c’est apporter sa capacité de création avec tout ce qu’on est : son histoire, son expérience, sa sensibilité, ses forces et ses limites : « Aller expliquer aux autres le chemin qu’on a fait (...) et montrer que c’est possible. J’ai fait un chemin pour pouvoir le partager avec d’autres. On est solidaires entre personnes qui ont vécu les mêmes choses. »

Le travail en équipe entre personnes de différents milieux permet souvent de trouver une solution ensemble : « C’est important d’avoir l’opinion de plusieurs personnes. On forme un groupe et il en sort des idées nouvelles. Dans l’équipe, je peux donner mon idée, les gens m’écoutent et ils mettent mes idées en valeur. Vous avez tenu compte de mon avis, vous m’avez fait confiance : c’est comme si on me donnait le ciel... »

Pour créer la confiance et l’envie de participer, l’expérience personnelle des membres d’ATD Quart Monde qui vivent encore dans des conditions difficiles est irremplaçable : «C’est souvent par nous qu’ils viennent : on leur dit que nous non plus, on ne savait pas faire toutes ces choses mais on est quand même venu. C’est le premier accueil qui fait qu’on va rester. »

Il faut aussi entendre et valoriser le désir implicite de s’associer, de la part de ceux qui ont le plus de mal à s’exprimer: « Nous avons besoin de ce qu’ils apportent de neuf, parce que leur expérience de vie leur fait regarder le monde et les relations humaines avec une forte exigence de respect de la dignité de chacun. »

Et d’abord, entendre leur urgence. La participation de tous jusqu’au plus isolé, ce n’est pas une méthode. C’est une recherche permanente. Ce n’est pas l’affaire de quelques spécialistes. C’est une question posée à chacun de nous, tout comme aux institutions qui régissent notre vie ensemble. Une question à laquelle nous sommes ensemble tenus de chercher des pistes de réponse.

Notes

1 Joseph Wresinski, fondateur du Mouvement International ATD Quart Monde (1917-1988)

Pour citer cet article Françoise Barbier, Béatrice Paquet, Luc Léonard, Philippe Barbier et Yvette De Vuyst, « «On n’a pas seulement besoin de pain, on a aussi faim de savoir» », Revue Quart Monde, Année 2008, Un toit, du pain, des roses !, Documents, mis à jour le : 02/09/2018,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2364.
Auteur

Françoise Barbier

Les auteurs cités, tous membres de l’équipe d’animation de la Maison des Savoirs à Bruxelles, ont présenté le projet du séminaire « Art et familles » tenu en juin 2006. Voici des extraits de leur rapport.
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