L’expérience de vie, source et fondement de l'identité

Philippe Barbier

p. 30-37

References

Bibliographical reference

Philippe Barbier, « L’expérience de vie, source et fondement de l'identité », Revue Quart Monde, 239 | 2016/3, 30-37.

Electronic reference

Philippe Barbier, « L’expérience de vie, source et fondement de l'identité », Revue Quart Monde [Online], 239 | 2016/3, Online since 01 February 2017, connection on 03 December 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/6680

L’auteur explique comment il s’est construit au jour le jour, dans une expérience de vie sans « amour » et sans références familiales, en étant un cas parmi d’autres dans les institutions, et dans un environnement où il a subi différentes maltraitances. Il livre ici un regard irremplaçable sur la bienveillance.

Index de mots-clés

Résilience, Résistance

Mon histoire, dès la naissance, est fondée sur le déplacement de lieu en lieu et de nombreux placements en colonies et en institutions jusqu’à l’âge de six, sept ans environ, lorsque les services sociaux imposeront mon retour « en famille ».

Une expérience de vie différente dès l’enfance

Ma famillene souhaitait pas me reprendre et, dès mon retour, j’ai été stigmatisé différent, isolé, maltraité et laissé la plupart du temps livré à moi-même. Issu d’une famille de sept enfants, je suis le seul à avoir subi et vécu cela dans ma famille durant cette période, comme je suis le seul à avoir été placé à long terme jusqu’à la majorité. Une famille où je n’ai finalement réellement vécu qu’une année consécutivement depuis ma naissance. Cette expérience est donc, dès le départ, profondément marquée par la différence qui stigmatise, le rejet, la mise à l’écart, l’injustice, la maltraitance que j’ai subis en famille. À l’école j’étais régulièrement humilié par l’instituteur et exclu, harcelé et provoqué par les autres élèves de ma classe. Un travailleur social accompagné par des policiers vint me chercher à l’école pour me retirer définitivement de ma famille autour de l’âge de sept, huit ans, et me placer dans un orphelinat. C’était aussi un centre pour adultes avec un handicap mental, un centre où on maltraitait les personnes handicapées. Les punitions étaient, autant pour les personnes handicapées que pour les enfants, de véritables tabassages en règle (coups de poings et coups de pieds). J’y resterai quatre ans et j’y rencontrerai aussi des situations très similaires à ce que j’avais vécu dans ma famille. Ce chemin marqué de révoltes successives face aux injustices subies, me conduira à passer d’institutions en institutions jusqu’à la majorité à vingt-et-un ans. Cette expérience de vie fondamentalement différente de celles de beaucoup d’autres, est pourtant, pour moi, la source et le fondement de mon identité, car elle oriente tout chez moi, et ce, dès l’enfance. C’est donc dans cette expérience de vie que se trouvent les clés qui permettent de comprendre mon histoire, comment elle m’a forgé et a construit dans mon identité.

Mon bagage « sac à dos »

J’ai avancé dans la vie, dès l’enfance, de manière instinctive, en captant essentiellement les choses au passage, là où j’étais, et en saisissant les opportunités lorsqu’elles se présentaient ou lorsqu’elles étaient à ma portée (dans la famille, à l’école, dans les institutions, etc.). J’ai donc essentiellement dû rechercher et trouver en moi-même, et par rapport à ces environnements, mes propres valeurs et références et j’ai développé des outils et des capacités dans l’expérimentation de la vie au quotidien, dans le vécu et essentiellement dans la « débrouille ». Si je n’ai pas un « bagage » comme beaucoup en ont un par le fait d’avoir vécu dans une famille, d’avoir eu des parents aimants, d’avoir été soutenu par le milieu socioculturel, ou par l’école, etc., j’ai cependant aussi un bagage que j’appelle un « bagage sac à dos ». N’ayant pas de point d’ancrage solide ou spécifique dans une famille et dans un milieu en particulier, c’est dans ce chemin de vie que se trouve mon bagage. C’est même ce chemin de vie en lui-même qui est mon bagage. Je l’ai donc emmené partout avec moi et je l’ai toujours.

Cependant, même si c’était en confrontation et souvent en opposition, je ne me suis pas construit et développé seul mais en relation avec l’environnement dans lequel j’étais dans l’enfance, ma « famille », l’école, par la suite les institutions, et dans une moindre mesure - puisque j’en ai aussi été très tôt écarté - dans ce que je captais de la société.

Ce que je porte de plus essentiel en référence à mon histoire, c’est un « sens de l’injustice ». Très tôt je développerai une sensibilité à fleur de peau par rapport aux injustices que je pouvais vivre ou subir moi-même, autant que par rapport à celles dont je pouvais être témoin dans mon entourage et qui s’élargira plus tard à la société et au monde. Cela s’inscrira aussi dès le départ dans un refus de l’injustice pour moi-même autant que pour celles subies par d’autres autour de moi.

Je crois au destin sans toutefois penser qu’il est une fatalité. Car, même si c’était instinctif, je pense que je l’ai souvent orienté ou influencé en amont par mon attitude et ma manière d’aborder la vie en général ainsi que par ma manière d’y réagir sur le moment et par la suite. Je développerai aussi - c’est lié- ce que j’appelle un « instinct raisonné ». C’est cet instinct raisonné qui, parce qu’il émergeait en quelques fractions de secondes en orientant mes choix et mes décisions, m’a empêché d’aller dans certaines directions qui auraient pu être néfastes voire destructrices pour moi ou de poser des gestes ou des actes qui m’auraient conduit sur des chemins que je n’aurais pas souhaités ou dont je n’aurais probablement pas pu sortir par la suite. Cet instinct raisonné est la chose à laquelle je me suis toujours référé et je continue à m’y référer en toute circonstance. C’est une référence et une valeur sûres car, jusqu’à présent, il ne m’a jamais trompé.

Dans mon expérience de vie, du moins jusqu’à la majorité, il y a le pire et le meilleur, mais je pense que l’un et l’autre se sont relativement équilibrés. De ce fait, j’ai toujours relativisé ce que j’ai vécu. Mais je pense aussi que par ma manière d’être et de faire, et dans cette recherche permanente d’un équilibre personnel dans mon chemin de vie pour être et rester moi-même, envers et contre tout et parfois tous, j’ai largement contribué à établir ou créer cet équilibre. Je m’inscris ainsi pleinement dans cette maxime qui dit : « Tout ce qui ne (te) détruit pas, (te) construit. » Je sais donc d’où je viens, qui je suis et ce que je porte d’essentiel, et ce depuis longtemps, même si c’était encore très instinctif et que je ne pouvais pas l’exprimer de cette manière jusqu’à récemment.

Être reconnu pour qui je suis, en référence à mon histoire

Certains ont déjà fait référence à la résilience en rapport à mon expérience de vie et à la manière avec laquelle j’ai pu dépasser de nombreux obstacles en me construisant d’une manière relativement positive et équilibrée. Souvent, c’était pour tenter d’expliquer, voire pour justifier le fait que je ne sois pas aussi marqué que d’autres et surtout que je « m’en sois sorti », par rapport à ceux qui ne s’en sont pas sortis et ne s’en sortent toujours pas. Donc, la résilience, oui, probablement. Mais je ne l’accepte pas si elle consiste seulement à expliquer, justifier, définir ou catégoriser et encore moins si elle tend à enfermer ou à stigmatiser. Par contre, je l’accepte si elle permet d’éclairer et de faire émerger les forces et les capacités qu’elle génère en elle-même et si elle permet de reconnaître et d’accepter ces forces et ces capacités de la même manière. Ceci au même niveau qu’on le fait avec les forces et les capacités qu’on acquiert et qu’on développe dans une expérience de vie considérée comme « normale », et surtout, si elle permet de rétablir l’équilibre et donc, pour moi, si elle rétablit l’égalité entre les expériences de vie parfois fondamentalement différentes.

Depuis toujours, j’ai été et je me suis souvent confronté à l’image et aux représentations qu’on a en général de la maltraitance, du placement ou d’une expérience de vie dite difficile, ainsi qu’à la gêne, aux silences, et surtout à la condescendance et la bienveillance qu’elles génèrent très souvent. Ces représentations sont surtout portées et véhiculées par ceux qui n’ont pas vécu ce genre de chose. Cela partait souvent de cette image du « malheureux » que les gens avaient et entraînait presque systématiquement une attitude de condescendance et de bienveillance, parce que dans le regard des uns et des autres, j’avais eu une vie difficile et je n’avais pas eu de chance dans la vie. C’est une des raisons importantes qui fait que je me suis rarement exprimé et que je m’exprime encore rarement sur mon histoire au quotidien. Bien que fondé sur une bonne intention et s’inscrivant dans un souci d’aider, ce type de relation a toujours été insupportable pour moi. Car, à chaque fois, elle a généré des relations déséquilibrées qui ne permettaient fondamentalement pas pour moi, ni pour les autres, d’être ou de se considérer à égalité, ni même de créer ou de développer une relation équilibrée, une vraie relation de confiance ou plus généralement la confiance et le respect. Sauf lorsque j’ai travaillé comme éducateur1 parce que là, j’étais reconnu et accepté au départ pour celui que j’étais et avec ce que je portais en référence à « mon histoire », mais c’était la seule fois.

Une relation équilibrée

En effet, comment créer une relation équilibrée ou même être à égalité dans la relation, si, que ce soit au niveau de l’expérience, des capacités, des compétences, des outils, d’une vision, etc., les uns pensent qu’ils « ont » et « savent » et se situent au départ en « sauveurs » ou en position de force par rapport aux autres dont ils pensent et croient qu’ils n’ont pas et ne « savent » pas ? Cela se traduit généralement dans une relation à sens unique et de pouvoir de celui et ceux qui ont et savent - ou le pensent - vers celui qui - on le pense - n’a pas et ne sait pas2.

En ce qui me concerne, quel que soit le contexte et l’environnement et face aux uns et aux autres, toute la difficulté a toujours été d’être en situation de devoir dépasser les images et les représentations qu’on a de la maltraitance et du placement et plus globalement des expériences de vie dites « difficiles ». Je voulais encore moins être réduit au fait d’avoir subi la maltraitance et le placement, ou, plus largement, parce que j’avais eu (ou j’aurais eu) une vie « difficile ». C’était au contraire à travers ce que j’avais acquis et les capacités que j’avais développées dans cette expérience de vie que je voulais être reconnu3… Car il ne suffit pas d’exprimer qui on est et ce qu’on porte, il faut aussi que ça soit entendu, compris, accepté et respecté par les uns et les autres et au niveau de l’ensemble, et ce, quel que soit le contexte dans lequel on évolue. C’est « mon expérience de vie » et « ma différence » qui permettraient de rétablir l’équilibre et rien d’autre, car il n’y a pas d’autres chemins.

1 Ndlr : Bien que n’ayant aucun diplôme, quelques années après être sorti du système institutionnel, l’auteur devint éducateur dans la dernière

2 « Le déséquilibre se trouvant, dès le départ, dans le fait que, d’un côté, certains et beaucoup même, parce qu’ils considèrent avoir eu la chance d’

3 Ndlr : L’auteur est reconnu au sein du Mouvement ATD Quart Monde comme un artiste, terme qu’il lui arrive de récuser car, dit-il : « Ma créativité n

1 Ndlr : Bien que n’ayant aucun diplôme, quelques années après être sorti du système institutionnel, l’auteur devint éducateur dans la dernière institution où il avait été placé. Trois ans plus tard, il s’engagera comme volontaire permanent dans le Mouvement ATD Quart Monde.

2 « Le déséquilibre se trouvant, dès le départ, dans le fait que, d’un côté, certains et beaucoup même, parce qu’ils considèrent avoir eu la chance d’avoir eu une expérience de vie normale qui leur a permis de se construire et de se développer normalement, pensent savoir ce qui est bon pour d’autres ; certains, qui “n’ont pas eu cette chance, ont eu moins de chance ou ont eu une vie difficile” et, de ce fait, ils le pensent, qu’ils ne peuvent qu’avoir plus de manques et de besoins que d’autres et donc plus de difficultés ou moins de facilités que les autres. C’est d’ailleurs ce qui crée le déséquilibre dans la relation dès le départ et ce qui l’entretient dans la durée. Si cela se vérifie souvent dans les faits pour les uns et se justifie pour les autres, ça n’explique pas et ça ne justifie pas ces regards et ces attitudes généralisées et souvent systématiques. » Ph. Barbier.

3 Ndlr : L’auteur est reconnu au sein du Mouvement ATD Quart Monde comme un artiste, terme qu’il lui arrive de récuser car, dit-il : « Ma créativité n’est pas lié à l’Art, ni à la création, ni même au domaine artistique dans lequel je n’avais pas de prédispositions ni de formation, mais fondamentalement à mon expérience de vie… La grosse majorité de mes sculptures expriment l’importance de l’équilibre, la recherche d’équilibre, et contiennent souvent une touche d’humour. »

Philippe Barbier

Philippe Barbier, 56 ans, est belge, marié, père de trois filles, et volontaire permanent du Mouvement International ATD Quart Monde depuis 1985. Il a assuré des responsabilités au Sénégal, en France, à l’Île de la Réunion, en Angleterre, en Irlande et en Belgique. Après avoir pris le temps de retracer son histoire et son expérience personnelle, il se prépare à partir pour une nouvelle mission au Québec.

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