Symbolique des lieux et mémoire de pauvreté

Vincent Veschambre

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Vincent Veschambre, « Symbolique des lieux et mémoire de pauvreté  », Revue Quart Monde [Online], 199 | 2006/3, Online since 01 March 2007, connection on 01 October 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/243

D’après Joël Candau, un anthropologue, la notion de « commémoration » renvoie à un dispositif qui permet l’organisation des mémoires et la construction identitaire des groupes sociaux, à travers un repérage dans le temps.

Les initiateurs d’une commémoration sont souvent des Etats, des institutions, mais aussi tout segment de la société qui se pose en sujet politique. C’est le cas d’ATD Quart Monde. Quant aux sujets de la commémoration, il observe que « d’une manière générale, les minorités ethniques, les classes populaires et les femmes (en) sont les grands absents ». Ce sont bien souvent des « grands hommes » ou des groupes qui ont marqué l’Histoire, pas du tout des « pauvres ». D’où la spécificité de la commémoration du 17 octobre qui a pour ambition de rendre visibles et dignes ceux que l’on ne commémore jamais.

Commémorer, c’est créer des repères dans le temps, mais aussi dans l’espace. La question des lieux me semble fondamentale : où se rassembler ? Les lieux ne sont pas neutres. Ils prennent un sens dans la mesure où ils sont investis. Il y a une logique d’incarnation de la mémoire. C’est bien entendu cette logique qui a présidé en 1987 à la pose d’une dalle au Trocadéro sur l’initiative de Joseph Wresinski.

Ceci m’a conduit à une réflexion sur le choix des lieux, sur leur sens et sur leur symbolique, à travers l’exemple du « 17 octobre ». D’une part j’ai travaillé quelques mois avec des militants ATD Quart Monde d’Angers, j’ai intériorisé leur démarche et leurs interactions avec des interlocuteurs comme la mairie. Je parlerai d’abord de cette recherche locale d’une « construction mémorielle », qui en fait n’a pu aboutir. D’autre part j’ai analysé la base de données du site (www.oct17.org), en procédant à un relevé statistique des types de lieu choisis en France pour célébrer cette journée.

Chercher un lieu porteur du refus de la misère

Je voudrais citer un extrait d’une lettre de Joseph Wresinski, écrite en 1972 à Jérusalem. “ L’autre jour, je passais par-là, je ne reconnaissais même plus l’emplacement du bidonville ni celui de la cité. Pourtant que de larmes ont mouillé ce sol, que de souffrances ont enduré des centaines de familles sur ces lieux ! Que de cris ont percé le ciel ! Aucune stèle, aucun monument n’a été élevé, aucune plaque commémorative n’a été posée. Seule la chair des hommes en porte la cicatrice. Pourtant en ces lieux, l’humanité a souffert comme nulle part ailleurs. Nous avons vu des enfants mendier, couverts de honte. Nous avons vu des grands humiliés. Qui le saura ? Qui en témoignera ? »1

Joseph Wresinski pose très fortement cette question de la mémoire : l’absence de traces. Les militants ATD Quart Monde d’Angers ont fait le même constat : l’absence de monument consacré aux plus pauvres, dans des lieux où ils ont vécu et souffert.

Angers est une agglomération moyenne (un peu plus de 200 000 habitants), où il y a quand même une pauvreté importante. La démarche consistait à trouver un lieu qui ait du sens. Les premières manifestations du 17 octobre, qui ont débuté en 1996, se sont tenues sur la place centrale de la ville, la place du Ralliement. Même s’ils ont ainsi réussi à se rendre visibles, les militants du groupe local ont éprouvé le sentiment de ne pas être situés au bon endroit, de ne pas être là à leur place. En 1999, la manifestation s’est déroulée dans un collège en zone d’éducation prioritaire, où il y a sans doute un grand nombre d’élèves en difficulté et issus de la grande pauvreté. En 2000, le groupe angevin s’est rendu à Paris, au Trocadéro. Et l’idée a germé de trouver un lieu qui soit vraiment un lieu de mémoire.

Le groupe angevin d’ATD Quart Monde s’était donné quelques critères pour trouver ce premier lieu : qu’il soit central et visible, qu’il soit beau, qu’il ait du sens en étant situé là où avaient vécu des gens très pauvres.

Dans le centre ville, il y a un quartier, le Quai Ligny, identifié comme insalubre dès les années 1930. Dans les années 1960, des enquêtes ont montré qu’il y avait là une concentration de populations en difficulté : très peu de propriétaires, une forte proportion de gens travaillant en dessous du salaire minimum. Tout cet ensemble a commencé à être démoli à partir de 1968 pour laisser place à l’autoroute et à des espaces verts. A partir du moment où la démolition a débuté, il est devenu un quartier très mal famé, encore plus stigmatisé. La mairie relogeait des gens mais beaucoup sont restés là encore pendant des années. Des militants qui y ont vécu se souviennent : « Derrière le quai, il y avait de petites ruelles pavées et des immeubles à un étage, qui étaient des taudis... Il y avait peut-être 200 à 300 personnes. Quand ça a été abattu, elles sont parties dans les cités d’urgence »

Démolition, déplacement de populations, effacement des traces. « Aujourd’hui c’est beau, mais il y a eu là tant de misère, tant de souffrance. Il ne faut pas oublier » A l’occasion du 17 octobre 2001, une exposition sur l’histoire du quartier a été réalisée par des militants, à partir des archives municipales. Leur constat fut que ce lieu a bien connu la souffrance mais qu’aujourd’hui il ne « parle » plus.

On vérifie là ce qu’évoquait Joseph Wresinski : les catégories populaires, notamment les plus pauvres, laissent peu de traces. Michel Verret, historien du monde ouvrier, exprime cela en termes de mémoire vivante d’un côté et mémoire morte de l’autre. Mémoire vivante pour ceux qui n’ont que l’oralité pour transmettre le vécu. Mémoire morte pour tous ceux qui ont pu laisser des traces écrites, matérielles. Pour les plus pauvres, on est vraiment du côté de la mémoire vivante et de l’absence de traces matérielles. Joseph Wresinski parlait de « cicatrice », illustrant bien cette mémoire corporelle.

Une construction mémorielle inachevée

En 2002, des historiens et des géographes ont été sollicités par le groupe local d’ATD Quart Monde pour construire un argumentaire. Ils ont ainsi résumé leur objectif : « Les journées du 17 octobre ont eu lieu jusqu’à présent dans des endroits plus ou moins symboliques. Aujourd’hui, un lieu fixe est nécessaire pouvant être identifié au refus de la misère, avec le projet d’une dalle commémorative qui pourrait le marque » Très rapidement, ils se sont orientés vers un quartier appelé « la Doutre » (c’est-à-dire « outre Maine »). Déjà le terme est évocateur : on est de l’autre côté par rapport aux lieux de pouvoir historique, de l’autre côté du château, de la cathédrale, du centre à la fois épiscopal, politique, commercial et bourgeois. Récemment encore c’était le quartier le plus déshérité d’Angers. Des archives montrent qu’il y a là, depuis le Moyen Age, une concentration de populations pauvres. Certes la notion de pauvreté évolue dans le temps, mais relativement au reste de la population, il est clair que c’est ici que se localisaient les populations les plus démunies. D’ailleurs il y en a encore des traces : des institutions religieuses caritatives, l’Hôtel des Pénitentes où on enfermait les « femmes de mauvaise vie ». On sait, par le recensement de 1769, que c’était non seulement la paroisse la plus peuplée mais aussi la plus déshéritée. En 1960, on a un tiers d’actifs irréguliers (chiffonniers, saisonniers, retraités) et un très grand nombre de manœuvres. La rue Saint Nicolas, par exemple, exhibait des façades extrêmement décrépites, comptait un grand nombre de logements insalubres, ne recevant pas de lumière et infestés de rats... Aujourd’hui c’est devenu l’un des quartiers les plus recherchés de la ville. Il y a eu un basculement, un renversement, analogue à ce qui s’est passé dans un grand nombre de villes, mais que je trouve particulièrement spectaculaire à Angers. Quand on parle à de vieux Angevins de la Doutre, ils ont encore un frémissement au souvenir d’un quartier mal famé, où ils n’allaient pas parce que c’était dangereux, rempli de cafés et de gens pas fréquentables. Tandis que pour les néo-Angevins, la Doutre est devenue le quartier historique où on a sauvegardé un très grand nombre de maisons à pans de bois, où le coût du logement est le plus cher de la ville. Cette évolution a été spectaculaire entre 1975 et 1990 : la population ouvrière est passée de plus d’un tiers à moins de 5% aujourd’hui.

Il faut dire qu’un programme initial visait à tout démolir, mais finalement on n’a détruit que la partie la plus insalubre, le quartier Saint Nicolas. Il y a donc eu un changement significatif de populations et de paysages. Mais le reste du quartier n’a pas été rasé, au contraire, il a été en grande partie conservé, classé, sauvegardé. De ce fait il est aujourd’hui très prisé et recherché.

Aussi, quand le groupe d’ATD Quart Monde a dit à la mairie : « On aimerait bien qu’il y ait un lieu commémoratif dans la Doutre », celle-ci n’a pas fait un très bon accueil à cette suggestion. Elle était tellement satisfaite d’avoir pu progressivement transformer ce quartier ! Cela lui paraissait un peu contradictoire de vouloir maintenant rappeler cette mémoire-là. Elle a fait des contre-propositions. Par exemple, ce que l’on appelle le Champ des Martyrs, en référence à la Révolution, où il y a eu un massacre de royalistes. C’est un lieu de mémoire certes mais qui n’a pas grand’ chose à voir avec la grande pauvreté. Autre contre-proposition : le Grand séminaire, qui fut le lieu d’enfermement des juifs durant la Deuxième Guerre mondiale avant leur déportation. Une plaque déjà apposée en fait mémoire. Enfin un troisième lieu a été évoqué, encore plus périphérique, lié aussi à la guerre et à la présence du gouvernement polonais en exil : le parc d’un château.

Ces lieux alternatifs ne répondaient donc pas à la demande du groupe d’ATD Quart Monde, qui a maintenu son idée d’organiser la manifestation du 17 octobre 2002 dans le quartier de la Doutre. Grâce à un petit travail de synthèse d’études historiques et géographiques, qui lui a été présenté, l’adjoint aux affaires sociales a fini par adhérer au bien fondé d’une manifestation commémorative dans ce quartier-là. Mais la question de la dalle n’a pas été tranchée. Il y a eu une proposition très précise d’ATD Quart Monde, une place dominée par des maisons à pans de bois, dans le cœur historique de la Doutre, que la mairie a refusée : « Pas assez de place à cet endroit pour des rassemblements2” C’est le genre d’argument technique que l’on entend souvent !

La manifestation du 17 octobre 2002 a pris la forme d’un parcours. L’idée était d’ailleurs de le pérenniser, d’en faire une brochure, d’en garder ainsi une trace. Dans le même esprit que ce qui s’est fait à Bristol, où un itinéraire a été élaboré pour rappeler que les belles maisons bourgeoises du 18ème siècle ont été construites avec l’argent de la traite des Noirs, que tel homme célèbre de la ville avait été un esclavagiste (ce qui a fait grincer beaucoup de dents !) Quatre lieux significatifs ont été trouvés : une place à quelques distances de la maison d’enfance de Joseph Wresinski sur le thème de la solidarité, un lieu consacré à la santé (avec le buste du Docteur Garnier, « médecin des pauvre »), un troisième lieu dédié au logement (avec la statue du préfet Bordillon, mis en place par la Révolution de 1848), et enfin un lieu associé au travail, avec une cheminée d’usine entourée de maisons de tanneurs. Dans chaque lieu de mémoire ont été lus des témoignages des luttes actuelles.

Au total, tout un itinéraire à parcourir le long du quartier reconstruit de la rue Saint Nicolas.

Que reste-t-il de cette initiative ? Sans doute quelque chose dans les esprits, mais rien de pérenne : pas de plaque posée, la brochure n’a pas abouti, et les manifestations des années suivantes ont eu lieu ailleurs (dans une maison de quartier en 2003, au jardin central du Mail en 2004), sans renouer avec cette problématique de la mémoire.

Plusieurs explications à cela. Il y a eu un frein de la mairie par rapport à l’image du quartier. Par ailleurs, les traces sur lesquelles aurait pu se construire ce lieu de mémoire ont continué de disparaître (la cheminée d’usine a été démolie l’année suivante). Il y a eu aussi la volonté du groupe local d’ATD Quart Monde d'élargir le 17 octobre à d’autres organisations, de ne pas se limiter à un seul lieu mais d’en changer selon les années, pour propager davantage le message dans la ville. Ce qui est une tout autre démarche, tout aussi légitime, mais sans cette affirmation du besoin d’un lieu précis.

Il y a quand même un lieu significatif dans la ville d’Angers. A l’issue du colloque sur le père Joseph Wresinski en 2003, a été posée une plaque sur sa maison d’enfance, une ancienne forge rue Saint Jacques. Il y a donc quand même une trace, même si l’initiative n’est pas tout à fait la même. C’est d’ailleurs un lieu qui a commencé à vivre puisque les militants d’ATD Quart Monde s’y sont rassemblés en 2004, avant les célébrations officielles du 17 octobre.

Que peut-on retirer de cette expérience ? Il y a une difficulté à faire émerger cette mémoire, surtout dans un centre ville, parce que la pression foncière et urbaine y est très forte : « on rénove, on démolit et on reconstruit » ou bien « on réhabilite, on restaure » et du coup on change la population. Dans ces lieux centraux stratégiques, les traces tendent à disparaître et compliquent considérablement la tâche de cette construction mémorielle.

Ailleurs en France

Au Mans il y a eu un travail intéressant, suite à la démolition récente d’une cité d’urgence pour reloger ses habitants. Ceux-ci ont ressenti le besoin de garder une trace. Un petit opuscule a été réalisé pour que la cité Pigalle ait une histoire qui ne soit pas gommée par la pioche ou le bulldozer. Il y a probablement eu de multiples initiatives de ce genre. Cependant, dans la mention des lieux recensés du « 17 octobre » de 1998 à 2004, j’ai vu peu de références à ce type de démarche, qui m’a donc paru relativement exceptionnel. Et 2004 j’en ai trouvé deux illustrations. Une à Nantes, où il y a eu un parcours très diversifié : un lieu de refuge de lépreux, l’évocation de la traite des Noirs, un lieu de refuge pour incurables, et puis un ancien bidonville dans un quartier relativement central. C’est ce type de démarche que l’on avait envisagée à Angers. Et puis dans le cadre du 11ème arrondissement à Paris : une promenade historique sur les traces d’un résistant, d’où l’idée de résister encore aujourd’hui...

S’il n’y a pas eu de très nombreux lieux de mémoire investis et appropriés, en revanche le Mouvement ATD Quart Monde a eu cette capacité, tout à fait étonnante d’ailleurs rétrospectivement, de porter le refus de la misère dans des espaces centraux prestigieux : la dalle du Trocadéro et ses répliques diffusées dans le monde et dans toute la France. Cette dalle est un lieu de mémoire parce qu’elle renvoie à la Déclaration universelle des droits de l’homme. C’est un haut lieu à ce titre-là. Mais effectivement il n’y a pas le troisième critère que se donnait ATD Quart Monde à Angers : il y a de la centralité, de la visibilité, de la dignité bien entendu mais il n’y a pas, dans ce lieu précis, la référence à la pauvreté. Il s’agit finalement de rendre visible cette question de la grande pauvreté dans des lieux de passage et de prestige.

Dans les dix sept villes françaises où j’ai repéré des répliques, on retrouve la même logique de lieux centraux (Dijon, Besançon, La Flèche... ) ou en limite de centre ville (Marseille, Toulon, Foix, Metz... ), de lieux de prestige ou de pouvoir (la faculté de droit à Toulon, le parvis de la communauté urbaine à Dunkerque, la place de la mairie à Somain, l’esplanade du conseil de l’Europe à Strasbourg... ). Donc c’est moins investir des traces que créer de nouveaux lieux finalement. C’est une autre logique de marquage.

Sur cent trois villes où il y a eu une commémoration en 2004, quatorze avaient ce type de démarche que j’appelle « marquage » de l’espace urbain. Cette année-là, plusieurs fresques ont été créées, qui constituent une trace symbolique. A Alès, il y a eu l’inauguration du pont Geneviève de Gaulle-Anthonioz, forme de marquage par la toponymie. A Paris, ce fut autour d’un hôtel taudis du type de ceux qui ont brûlé ces derniers temps... Je me suis fait la réflexion que ces lieux « marqués » étaient encore en petit nombre. Cela ne veut pas dire que les autres lieux n’ont pas de sens.

Ceux-ci offrent une grande diversité. D’abord des espaces publics dans un tiers des cas (marchés, places). Puis beaucoup de lieux culturels et éducatifs (un sur cinq) : théâtre, cinéma, librairie, collège, lycée, maison de quartier. Dans une moindre mesure des lieux de pouvoir (un cas sur dix) : mairies notamment. En plus petit nombre : centres commerciaux, entreprises, lieux religieux. Au bout du compte, même si la logique des lieux publics est bien entendu prédominante, on sent ce souci d’ATD Quart Monde et des associations qui sont autour du 17 octobre d’avoir une présence dans toute la ville et dans toutes les sphères de la vie sociale. C’est une autre démarche que celle d’avoir un lieu fixe identifié.

Conclusion

La construction mémorielle renvoie à l’idée de marquer l’espace, de se l’approprier symboliquement, de rendre visible, légitime, dans la ville ceux qui ne sont pas visibles. De ce point de vue, j’identifie deux grands types de stratégie :

réinvestir les traces qui existent : on conserve des lieux, on fait travailler leur mémoire, on évoque ce qu’ils représentent. C’est ce qui a été tenté à Angers ou à Nantes, avec toute la difficulté de retrouver des traces bien sûr ;

.produire de nouvelles marques dans des lieux qui sont déjà très fortement chargés symboliquement, où on réussit à imposer une référence à la grande pauvreté. C’est le modèle de la dalle du parvis des Droits de l’homme (Trocadéro).

Ces deux stratégies sont tout à fait conformes à la revendication de dignité des plus pauvres. La seconde nous interroge : de tels lieux sont sans cesse à construire. Ce sont les rassemblements qui les construisent. Il s’agit d’en faire progressivement des lieux de mémoire, d’en faire des futures traces en quelque sorte. Mais si jamais cette mémoire-là ne se construit pas ? Ces lieux pourraient théoriquement subsister sans référence à la question des plus pauvres. Sans investissement, sans rappel constant, il pourrait y avoir ce risque. .

S’il y a tant de mal à construire des lieux de mémoire, c’est que cette mémoire de la pauvreté fait partie de ce que l’on peut appeler les mémoires douloureuses, que l’on cherche consciemment ou non à occulter. Toutes les mémoires liées à la souffrance ont ce risque d’être effacées. Paul Ricœur nous incite justement à faire le nécessaire pour qu’elles ne le soient pas : « Parmi les traces à préserver, il y a précisément celle de la souffrance des autres, celle que nous leur avons infligée. Et s’il ne faut pas oublier, c’est afin de pouvoir continuer à honorer les victimes de la violence de l’Histoire2 » Effectivement une telle lecture des traces liées à la mémoire douloureuse dérange, et en l’occurrence faire mémoire de la pauvreté, c’est inévitablement évoquer les inégalités sociales. Celles d’hier, mais aussi celles d’aujourd’hui. Changer le regard sur les plus pauvres c’est aussi changer le regard sur la ville pour que l’on ne garde pas uniquement trace des élites, des puissants, des dominants, mais de tous ceux qui ont construit cette ville et cette société urbaine, notamment les plus pauvres.

1 Cf. RQM, n° 183 « Le 17 octobre : un pacte pour l’avenir »

2 .La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paul Ricœur, éd.du Seuil, 2003

1 Cf. RQM, n° 183 « Le 17 octobre : un pacte pour l’avenir »

2 .La Mémoire, l’histoire, l’oubli. Paul Ricœur, éd.du Seuil, 2003

Vincent Veschambre

Vincent Veschambre, enseignant chercheur en géographie sociale à l’université d’Angers est coauteur avec Thierry Bulot de Mots, traces et marques. Dimension spatiale et linguistique de la mémoire urbaine (L’Harmattan, 2006). Le choix d’un lieu pour une manifestation n’est jamais neutre. Associer symboliquement un lieu à la grande pauvreté ne va pas de soi et est de nature à faire ressurgir une mémoire que les sociétés locales ont tendance à vouloir occulter. Ce texte reprend une intervention de l’auteur à la rencontre de Campus en septembre 2005.

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