Accréditer la mémoire de l'intolérable.

Brigitte Jaboureck

References

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Brigitte Jaboureck, « Accréditer la mémoire de l'intolérable. », Revue Quart Monde [Online], 199 | 2006/3, Online since 05 February 2007, connection on 21 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/239

L’auteur nous livre quelques-unes de ses réflexions après la lecture du livre de Paul Ricoeur « La mémoire, l’histoire, l’oubli »1, au regard de l’expérience du Mouvement ATD Quart Monde. Elle s'arrête sur quelques passages du chapitre sur la mémoire.

Index chronologique

2006/3

Index thématique

Histoire, récits de vie

Nous éprouvons du plaisir à nous souvenir. Nous avons tous fait l’expérience d’un souvenir apparu spontanément. Mais, le plus souvent, nous cherchons à nous souvenir. Lorsque le souvenir apparaît, il est en nous comme une image. Quoique proche d’une image issue de l’imagination ou de fabulations, celle-ci s’en différencie car elle a trait à un passé réel. Le souvenir est une représentation de ce qui a pu exister à un moment donné, dans un lieu où j’ai vécu, et que je reconnais comme tel.

La mémoire est fragile en raison de sa proximité avec l’imagination et l’oubli. Cette fragilité nous fait nous interroger sur sa fidélité. Mais, pour Ricoeur, les plus grandes fragilités de la mémoire résident dans les abus que l’on peut faire de ses usages.

Mémoire empêchée ou blessée.

Sur le plan individuel, parfois le souvenir ne revient pas, non pas parce qu’on l’a oublié mais la mémoire a été blessée par un vécu traumatisant, refoulé dans l’inconscient. Le souvenir n’est pas oublié mais empêché de remonter. Le psychanalyste a précisément pour rôle d’aider l’analysé à trouver un chemin vers le souvenir, en contribuant à faire sortir le fait traumatique de l’inconscient. Celui-ci revient, remanié, à l’aide du travail d’analyse. Ce remaniement est un travail de deuil pour se détacher des objets perdus, objets d’amour ou de haine qui entravent. Il aboutit à une réconciliation du présent avec le passé. Cette mémoire déliée de ses empêchements devient une « mémoire heureuse » ouvrant sur une promesse d’avenir.

Qu’en est-il sur le plan collectif ? Toute communauté a un rapport avec la violence et a traversé des événements traumatiques. Les peuples, comme les individus, ont du mal à en parler. Ils s’en souviennent mais il y a souvent chez eux trop de mémoire sur certaines choses (des souvenirs qui se répètent, faisant écran) et pas assez de mémoire sur d’autres (des souvenirs empêchés de s’exprimer.)

Ricoeur pose la question : où sont les espaces publics de discussion qui permettraient à ces souvenirs une « analyse » afin que cette mémoire blessée devienne comme pour les individus une « mémoire » ? A quelles conditions les commémorations pourraient-elles donner lieu à une remémoration, à une véritable critique qui permette un travail de deuil, ouvrant les communautés sur des promesses d’avenir ? Sans doute, les commissions « Vérité et réconciliation » en Afrique du Sud ont-elles été créées dans ce but.

Le Mouvement ATD Quart Monde est engagé avec une population qui, sur les plans individuel et collectif, a vécu et vit encore des événements traumatiques : expulsions, ruptures et dispersions familiales, non-emploi, assistance, dépendance, humiliation... Il y a des hantises qui habitent la mémoire des très pauvres, un trop plein de mémoire en eux, et chez les non-pauvres un manque de mémoire de ces faits traumatisants. Pour les très pauvres ce sont des faits vécus dans la honte et refoulés parce qu’ils ne peuvent se dire, se partager. Pour les non-pauvres, ce ne sont pas tant les faits qui sont ignorés que la manière dont les pauvres les vivent. De génération en génération, leurs réponses sont toujours les mêmes : mesures d’urgence, assistances, encadrements sécuritaires... une répétition qui révèle que le cœur de la réalité des choses reste masqué. De même qu’il faut longtemps pour que les personnes qui ont vécu la misère trouvent les mots qui, à la fois, ne les trahissent pas à leurs propres yeux et puissent être reçus par les autres, de même il faut longtemps aux non-pauvres pour recevoir et entendre la véritable expérience des pauvres.

Ricoeur s’interroge sur l’existence d’espaces publics de dialogue où s’exercerait une mémoire critique qui rétablisse l’équilibre entre le trop de mémoire ici et le pas assez de mémoire là. Pour ce qui est du refus de la misère, comment ne pas penser qu’ATD Quart Monde est un espace public de dialogue où les mémoires se partagent, où des hommes trouvent les mots pour dire comment ils ont vécu l’inacceptable, l’inconcevable, l’inhumain. Il est un espace où des non pauvres font le deuil de ces réponses répétitives dont ils n’osaient pas voir l’inefficacité. Il est un espace où l’avenir peut à nouveau se dire en termes de promesse, s’inventer autrement que dans ces répétitions vaines pour les uns et traumatisantes pour les autres.

Et que dire des lieux de mémoire ! Les peuples ont des monuments qui permettent le souvenir d’un événement. Les très pauvres ont leurs lieux de vie sans cesse démolis, effacés. Il ne leur reste aucune trace physique de leur vie passée. Cette réalité a conduit le père Joseph Wresinski à concevoir la dalle du Parvis des libertés et des droits de l’homme, au Trocadéro à Paris, comme un lieu de mémoire pour tous ceux qui luttent contre la misère.

Mémoire manipulée.

La mémoire n’est pas seulement blessée par des événements traumatiques, elle peut faire l’objet de manipulation concertée par des détenteurs du pouvoir. La mémoire est alors instrumentalisée au bénéfice de la construction d’une identité collective.

L’identité est fragile parce qu’elle est liée au temps. Ou change à travers le temps mais on peut vouloir ignorer ces changements et vouloir rester pareil, auquel cas on développe des rigidités. Ou bien on acquiert une adaptation tout en restant soi-même. (Cela est valable pour les individus et pour les communautés.)

L’identité est fragile aussi parce qu’elle est sans cesse confrontée à autrui. Elle est fragile également à cause d’un héritage de violence. Une violence fondatrice est à même de créer des idéologies refusant toute critique. En cherchant à prendre quelques solidités, elle risque de manipuler la mémoire.

Mais une autre fragilité s’introduit parce que la mémoire est incorporée à la constitution de l’identité par le récit. Or le récit lui-même est sélectif. Il est dans l’incapacité de tout dire et opère nécessairement des choix.

Pour le Mouvement ATD Quart Monde, la mémoire croise l’identité. Si nous avons tant écrit, enregistré, gardé des traces de tous ordres c’est pour donner une identité à tous ceux qui luttent contre la misère de façon anonyme et oubliée. Dans ce processus nous devons nous interroger sur la visée de notre travail de mémoire. Nous voulons aller vers une identité qui cultive la souplesse pour tenir compte des changements dus aux temps, une identité qui se dit non plus face à « l’autre » perçu comme une menace, mais avec l’autre, une identité qui sait regarder les violences engrangées dans toutes leurs dimensions.

Mémoire obligée.

Ricoeur nous fait réfléchir sur le « devoir de mémoire » qui a émergé après les atrocités de la dernière guerre mondiale. Il s’interroge sur la juxtaposition des mots « devoir » et « mémoire » : comment peut-on dire « tu te souviendras » ou « tu dois te souvenir » alors même que le souvenir est ce qui surgit spontanément ou bien qui fait l’objet d’un travail de rappel et de reconnaissance ? C’est le sujet qui dit « je me souviens » Peut-on m’obliger à me souvenir ?

Cependant le devoir de mémoire répond à une idée de justice. Il veut rendre justice à un autre que soi. Il exprime notre dette envers un passé. Le devoir de mémoire prend le risque de cultiver un trop de mémoire mais pose la question de la visée de la mémoire. Vers quelle promesse la dette envers le passé nous ouvre t-elle ? Pour Ricoeur, le devoir de mémoire devrait arriver en fin de parcours du travail de deuil. Les commémorations devraient être l’expression d’une mémoire heureuse, fruit d’une mémoire critique réconciliée avec le passé

Le Mouvement ATD Quart Monde pourrait être tenté de mettre en avant un devoir de mémoire vis-à-vis des victimes de la misère. Pourtant, il me semble que, si nous suivons la pensée de Ricoeur, l’essentiel est qu’il permette de créer une mémoire collective de la lutte contre la misère sans cesse travaillée, remise en critique par l’expérience de vie des très pauvres qu’il rencontre dans un monde qui a lui-même sa propre mémoire.

Mémoire individuelle et collective.

Intuitivement chacun de nous a fait l’expérience que ses souvenirs ne sont pas ceux des autres. La mémoire est une possession privée. Je me souviens de moi dans le temps. Mais dans cette sphère privée, dans la conscience de soi il y a aussi la conscience d'autrui. Je peux attester de l’identité de l’autre dans sa différence. C’est comme non-moi que l’autre est constitué, mais c’est en moi qu’il l’est. Sur le plan de la mémoire, j’ai en moi des souvenirs de moi avec d'autres, qui ont en eux aussi des souvenirs de moi, des souvenirs se rapportant à un même passé mais relatés de façon différente. On peut dire aussi que pour se souvenir on a besoin des autres. C’est le cas pour nos premiers souvenirs. Les souvenirs de notre toute petite enfance sont en fait ceux que d’autres nous ont racontés.

Ces liens entre mes souvenirs et les souvenirs des autres nous permettent de concevoir une mémoire collective. Dans la vie ordinaire, l’échange réciproque des souvenirs consolide le sentiment d’exister au milieu des autres et crée du lien social.

De l’importance des proches.

C’est parce qu’on se souvient d’un temps et d’un lieu qu’on peut en partager des souvenirs. Dans la mémoire collective, l’expérience du monde mise en partage repose sur une communauté de temps et d’espace. C’est un aspect particulièrement important pour les personnes dont l’expérience de vie est très peu partagée avec d’autres, parce qu’elles vivent sur des lieux à part et souvent hors du temps historique des autres qu’on appelle bien rapidement le temps du progrès. Ne pouvant échanger leurs souvenirs avec d’autres, elles sont privées d’une mémoire collective. Le père Joseph Wresinski en demandant aux volontaires d’aller rejoindre les plus pauvres dans leur lieu de vie leur a demandé d’écrire. Ceux-ci écrivent ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent, ce qu’ils partagent. Ils écrivent leurs souvenirs des choses vécues. Ainsi le père Joseph a voulu donner aux plus pauvres des « proches » avec qui ils peuvent partager temps et lieux et créer ainsi une mémoire commune. Les volontaires sont devenus des témoins privilégiés qui font récit de leurs propres souvenirs habités par la vie des très pauvres.

Quelqu’un qui a vécu un événement en a une certaine perception. Il l’a mémorisé. Lorsqu’on lui demande de témoigner, il rappelle le « souvenir » à sa mémoire. Il raconte l’événement pour le restituer. Il dit : « j’y étais, croyez-moi » Or l’empreinte affective d’un événement vécu ne coïncide pas nécessairement avec l’importance que lui attache le récepteur du témoignage. L’accréditation de ce dernier est, elle aussi, subjective. Les titres personnels du sujet témoignant, sa réputation, font que la personne qui reçoit son témoignage est plus ou moins prête à le croire.

Combien de fois n’avons-nous pas entendu chez des personnes qui vivent la grande pauvreté : « Ceux qui n’ont pas vécu la misère ne peuvent pas comprendre. » Elles nous disent là leur expérience d’avoir témoigné de ce qu’elles ont vécu et de ne pas avoir été véritablement reçues. Leur témoignage est mis en doute à différents niveaux, parce que ce qu’elles vivent est trop éloigné de ce que les hommes vivent ordinairement. C’est de l’ordre d’un inconcevable, d’un inacceptable. Pour ceux qui reçoivent leur témoignage, se penser semblable à elles est difficile. D’autre part, pour trouver les mots qui disent la profondeur de leur souffrance, elles doivent dépasser la barrière de la honte. De plus elles n’ont pas un statut social qui les rende d’emblée crédibles.

D’où l’importance des proches, témoins privilégiés qui peuvent attester de ce que vivent les plus pauvres. Ils permettent qu’une mémoire partagée entre dans la sphère publique. Pour Ricœur, l’existence des proches permet à la mémoire de l’inacceptable d’entrer dans la mémoire des autres. Une mémoire partagée n’est-elle pas une mémoire heureuse ouvrant à des promesses d’avenir ?

1 Ed. du Seuil, coll. Points Essais, 2000, 689 pages
1 Ed. du Seuil, coll. Points Essais, 2000, 689 pages

Brigitte Jaboureck

Après avoir été professeur de mathématiques, Brigitte Jaboureck s’est engagée avec son mari au sein du Mouvement ATD Quart Monde en 1978. A Rennes, puis à Herblay, elle a été impliquée dans le combat des parents pour donner le meilleur d’eux-mêmes à leurs enfants. Elle a ensuite consacré son temps à la programmation et à l’évaluation de l’action des équipes de volontaires en Europe. Elle a notamment contribué à l’ouvrage de Jona M. Rosenfeld Emerger de la grande pauvreté (éd. Quart Monde, 1994)

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