N° 122, 1987/1   •  Droits de l'homme, Droits de l'autre
Dossier

Que l’on sache que des humains ont vécu

Brigitte Jaboureck
  • publié en février 1987
Résumé
  • Français

La liberté permet d’être avec les autres, en accord avec eux. Les plus pauvres expriment continuellement que chaque personne ne peut se bâtir que dans la liberté. Ces familles sont à la recherche de lieux, de moments où elles peuvent être elles-mêmes avec les autres. Des familles dont les possibilités d’expression ont été entravées pendant de nombreuses années viennent aux fêtes, participent à des vacances familiales, prennent la arole aux réunions d’université populaire1 et y puisent une force insoupçonnée : parce qu’elles s’y sentent libres, parce qu’elles y trouvent une relecture juste de leur vie, de leur participation à plus de justice ; parce que leur histoire est écoutée et répercutée au lieu d’être niée

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Index chronologique

2007/1
Texte intégral

Famille, berceau de l’identité

Chez les familles sous-prolétaires que je rencontre tous les jours, je suis frappée par leur soif d’une identité reconnue par les autres, une identité dont tout homme a besoin pour exister positivement tant à ses propres yeux qui socialement.

Le premier berceau de l’identité c’est la famille qui place l’enfant dans une histoire, dans le cours des générations. Elle transmet les valeurs qui bâtissent l’identité.

Or des gens sont empêchés de se transmettre leur histoire : Monsieur A. dont le fils vient de faire un séjour en prison affirme ne rien pouvoir lui dire : « parce qu’à son âge j’ai fait les mêmes bêtises que lui, même pire ; alors je préfère garder ça pour moi. » L’image trop honteuse qu’il a de son histoire le condamne au silence. Pourtant réfléchit-il : « il ne faut jamais laisser un jeune seul ; autrement il tourne en rond avec lui-même. »

Si l’expérience de sa vie avait pu être dite, transmise dans la famille et avoir un écho dans son quartier, cela aurait sûrement  bâti un autre jeune issu d’une histoire.

Une histoire de courage, pas de misère

On redoute beaucoup ce que les pauvres peuvent se transmettre au sein de la famille. On craint que ce ne soit la misère, une mentalité d’assisté, qu’ils ne fassent que reproduire une histoire de pauvreté. Pourtant « mes parents ont connu la misère, mais pas moi », affirme Mme M. dont toute l’enfance s’était bâtie au sein d’une famille profondément misérable et incomprise. « Nous, on était heureux. On n’a jamais été abandonnés. Ma mère avait beaucoup de soucis, mais elle avait du cran aussi. »

Les difficultés incommensurables de ses parents, les privations ou la violence des moments trop durs n’altèrent pas la mémoire du cran de se mère, de son courage, de sa résistance jusqu’au bout. Voilà l’histoire de courage que les familles les plus pauvres veulent se transmettre. Mais il leur faut que cette histoire soit renvoyée, soit approuvée au lieu d’être toujours mise en doute et déconsidérée.

Des mainteneurs de marginalité ?

Emilienne a 17 ans. Elle attend un enfant. Elle vit, avec son ami, chez ses parents. Devant leur état de pauvreté, l’éducateur les signale au juge des enfants. Ce dernier propose à  Emilienne de vivre seule avec son enfant en maison maternelle, ou en couple mais à plus de 100 km de chez ses parents. Toutes solutions qui ne font que briser la famille. Emilienne refuse. Puisqu’elle n’a pas de logement pour l’enfant, son ami et elle, l’éducateur décide : « Il n’est pas question qu’Emilienne apprenne à élever son enfant chez sa mère. Dans cette famille aucun homme ne travaille, ils font un peu de ferraille ; les enfants n’apprennent que le vagabondage. Cette famille vit dans la marginalité, elle se plaît comme ça et y maintient ses enfants. » Emilienne répond : « Mes parents sont tout pour moi. Ils ont toujours tout fait pour nous garder avec eux. Quand j’ai été en foyer pour faire un stage de vendeuse, ma mère venait me voir, elle ne me laissera jamais tomber. »

Sa famille a toujours été une protection contre l’anonymat et la désespérance des enfants qui ne se sentent de nulle part. Pourquoi cette force familiale n’est-elle pas vue ? Pourquoi n’a t-elle pas d’écho ? Pourquoi n’est-elle pas valorisée ? Quel avenir pour Emilienne et son enfant s’ils ne peuvent se voir que comme des mainteneurs de marginalité ?

Faire le silence sur sa vie

Nathalie passe la semaine dans une maison d’enfants, revient chaque week-end chez ses parents. Un lundi matin elle dit à une de ses animatrices que la veille ses parents se sont violemment disputés et qu’elle a passé un très mauvais week-end. Le week end suivant on ne l’autorise pas à retourner dans sa famille.

La souffrance des enfants pauvres ne peut-elle se dire sous peine de se retourner contre eux ? Doivent-ils la porter seuls sous peine de perdre leurs liens fragiles,  leurs racines, leurs origines ? Les pauvres sont souvent condamnés à faire, leur vie durant, le silence.

La mémoire, pas la honte

Suzanne, jeune femme qui a vécu des années dans un enchevêtrement de cabanes et de camions délabrés au bout d’un chemin boueux parle de Pierrot, un de ses voisins : « Certains jours, il partait tôt le matin, on ne le voyait pas de la journée. On savait qu’il allait s’asseoir sur un banc près de la maison de sa fille. Il attendait qu’elle sorte, pas pour lui parler, juste pour la voir. Le soir quand il revenait, il ne disait rien, il buvait et se couchait. »

De Robert, un autre voisin : « La veille de sa mort, quand j’ai été le voir à l’hôpital, il m’a dit qu’il avait une fille. Ca faisait 15 ans qu’on vivait l’un à côté de l’autre, et je ne savais même pas qu’il avait une fille. J’ai pensé : pourquoi me dit-il ça ? Je lui ai demandé s’il voulait la voir ; il m’a fait signe que non. Je crois qu’il me l’a dit pour que quelqu’un pense à sa fille. »

Mémoires reléguées et honteuses qui pourtant en appellent simplement à cette certitude nécessaire : savoir que l’on compte pour ceux qui comptent pour nous.

Lorsqu’elle a quitté son bidonville, Suzanne a donné deux photos de sa cabane en disant : «  Je les donne au Quart Monde pour qu’on sache que là des humains ont vécu. On a eu des moments durs, je n’en parlerai pas souvent, c’est notre expérience, il fallait qu’on la fasse. Mais, entre nous, il a fallu une grande amitié parce que c’était trop dur à vivre. Ca je peux le dire. » Entendrons-nous qu’une telle expérience a fait grandir leur humanité ?

Pouvoir s’exprimer

Les familles les plus pauvres gardent en mémoire leurs luttes : luttes individuelles, luttes menées ensemble les unes pour les autres, luttes dans lesquelles elles ont risqué souvent gros. Mais ces luttes-mêmes leur sont contestées.

Danièle entend souvent des gens lui objecter « toi tu n’es plus du Quart Monde ; tu as un travail, tu es bien vue dans ton village. » Mais, les gens oublient que pour être ce que je suis, j’ai mis 25 ans. 25 ans, c’est long. A 12-15 ans, j’étais repliée sur moi-même, j’étais paumée à l’école et partout. Après 25 ans de lutte, je peux m’exprimer. Les exclus, j’en suis, je le ressens, car ils sont à l’intérieur de moi. »

Lorsqu’on parle des luttes contre la pauvreté, prend-on en compte celles que les pauvres mènent pour s’en sortir ? Considère-t-on la façon dont ils s’y prennent pour nous dire leur situation intolérable ? Les reconnaît-on comme premiers témoins et même comme experts en matière de droits de l’homme ? Tout cela est pourtant partie intégrante de leur identité.

Notes

1 Université populaire : rassemblement organisé par le Mouvement ATD Quart Monde durant lequel les adultes des milieux les plus pauvres se rencontrent pour exprimer leur expérience et bâtir leur pensée avec des interlocuteurs qui les comprennent et les respectent. Ils y apprennent à prendre la parole.

Pour citer cet article Brigitte Jaboureck, « Que l’on sache que des humains ont vécu », Dossier, Droits de l'homme, Droits de l'autre, Année 1987, Revue Quart Monde, mis à jour le : 16/10/2014,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/4257.