Bâtir une famille

Anne-Claire Chatton Brand

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Anne-Claire Chatton Brand, « Bâtir une famille », Revue Quart Monde [Online], 122 | 1987/1, Online since 01 September 1987, connection on 15 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/5883

Ne saura-t-on jamais ce que vivent réellement les familles les plus pauvres ? Sans doute les quelques pages consacrées ici à la famille Schmid nous entraînent - elles dans un univers où le poids de la misère ne semble renforcer que les difficultés de communication entre la famille et nous. Et portant, les angoisses, les rêves et les espoirs qui transparaissent au travers de ses actes et de ses paroles, sont l’expression d’une humanité que nous comprenons. C’est seulement quand l’humanité du plus pauvre s’impose à nous que la notion de droits de l’homme commence à prendre sens. (En collaboration avec M. et Mme Schmid)

Cette mère, c’est Mme Schmid

Elle est née à Fribourg en 1937 ; son mari, M Schmid, en 1933. Il vient de la Singine, une des régions les plus pauvres du canton.

M. et Mme Schmid se rencontrent en 1963 à Fribourg. Elle a vingt-six ans et est déjà mère de six enfants. De leur union vont naître cinq autres enfants pour lesquels ils arrivent à garder l’autorité parentale. De 1963 à 1965, ils sont tous les deux sans domicile fixe. Elle travaille comme sommelière et lui comme manœuvre dans le bâtiment.

Durant ces années, Mme Schmid est déjà à la recherche de ses premiers enfants. Elle visite le plus régulièrement possible ses deux derniers, Pierre et Monique, qui ont trois et deux ans et qui sont placés dans une crèche à soixante kilomètres.

« Un jour de Noël, j’ai été prendre mon petit garçon. Ma petite Monique avait la coqueluche et j’ai dû la laisser à la pouponnière. C’est la police qu’on m’a envoyée pour m’obliger à le redonner ! Il est vrai que je n’avais même pas un toit ! Quand j’ai ramené Pierre, la religieuse de la pouponnière m’a fermé la porte en disant que c’était préférable de ne plus revenir, qu’elles avaient trouvé un père et une mère qui pourraient élever mes enfants comme il faut et que c’était mieux ainsi. »

La famille, en tant que cellule fondamentale de la société, a droit à une protection sociale, juridique et économique appropriée pour assurer son plein développement. (art. 16 de la Charte Sociale Européenne)

En effet, M. et Mme Schmid s’abritent la nuit contre des pans de bâtisses en construction ou sont hébergés chez des amis. Souvent ils sont recueillis dans la rue par la police. M. Schmid, lui, est « mis au chaud » à la prison. Mme Schmid est emmenée à l’asile de nuit pour femmes. La concierge de l’époque en parle ainsi : « On y recevait des misérables, des femmes errantes, sorties de prison, mères célibataires. Elles y étaient conduites par l’Office des mineurs, le Service Social, l’Office des détenus libérés ou par la police. On y hébergeait environ une trentaine de femmes par nuit... »

C’est en 1965, et dans ces conditions, que M et Mme Schmid attendent leur premier enfant.

M. Schmid a grandi dans un orphelinat. Les enfants devaient travailler à la ferme attenante. M. Schmid se souvient que certains enfants de l’orphelinat sont morts, rongés par la maladie, peu soignés. A ses oreilles résonnent encore les plaintes de ces enfants qu’on isolait.

Très jeune, M. Schmid s’est retrouvé sur la route à devoir gagner son pain.

Toute personne a droit à des moyens appropriés de formation professionnelle (art. 10 de la Charte sociale Européenne)

Par moment, M. Schmid fut porteur du « Wanderbüchlein », livret pour les secours en nature à délivrer aux voyageurs nécessiteux. Dans ce livret de voyage, les employeurs certifiaient les emplois ; les stations de ravitaillement et d’hébergement y inscrivaient les passages. On obtenait de la soupe, des vêtements usagés et une place pour dormir à l’abri. On ne pouvait jamais rester plus d’un jour au même endroit : il fallait parcourir tous les jours au moins quinze kilomètres avant la halte suivante et simultanément pouvoir prouver être à la recherche de travail. Bien sûr la plupart du temps, ces parcours se faisaient à pied.

M. Schmid a marché de ferme en ferme. Seuls des paysans acceptaient de lui donner du travail.

En 1963, quand il rencontre sa future femme, M. Schmid a trente ans. Jusque-là, il n’a encore jamais osé penser au mariage.

Mme Schmid vient de la vieille ville de Fribourg aux conditions de logement précaires, inconfortables et insalubres.

Elle se souvient d’être allée, enfant, timbrer1 avec son père pour recevoir quelques bons. Elle avait quatorze ans lorsque son père eut le pied gauche coupé dans un accident du travail sur les voies de chemin de fer. L’assurance ne couvrit pas longtemps les frais. Ce que Mme Schmid retient de son enfance, c’est d’avoir dû soutenir sa famille, d’avoir appris qu’il fallait lutter pour avoir quelque chose sur la table. Elle avait deux frères et deux sœurs. Elle aimait aller à l’école, mais était très souvent absente car il fallait aller quémander de la nourriture, un bidon sous le bras.

Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains et dégradants (art. 3 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme)

L’aînée, Claudia, a pu rester chez la mère de Mme Schmid. Pour les deux suivants, Irène et Yves, elle et son premier mari ont dû donner le consentement pour l’adoption alors que pour Pierre et Monique elle a refusé de le donner. Christine la dernière, est morte à l’âge de trois mois d’une leucémie. Mme Schmid l’avait attendue, internée quatre mois dans un asile psychiatrique, « on ne savait pas pourquoi on était là. Je n’avais personne qui venait me trouver. »

Mme Schmid ne parle de ses premiers enfants que le cœur serré : « Avec chaque enfant, j’ai voulu bâtir un foyer. Je travaillais. Dans les crèches, on me les gardait bébé, mais après, ils étaient mis dans des familles. »

Quand deux de ses premiers enfants la retrouvent, Mme Schmid, en partageant sa joie, partage aussi son immense souffrance d’avoir toujours entendu : « Vous n’avez déjà pas assez d’argent et rien à donner à votre enfant, alors quel cœur avez-vous pour vouloir le garder au lieu de le donner ailleurs pour qu’il ait une vie normale. »

Des enfants sur les pas de leurs parents dans leur recherche de dignité

Entre 1966 et 1971, la famille vit de travaux saisonniers : l’été ils sont engagés comme gardes- génisses à la montagne, l’hiver, de retour en ville, M. Schmid travaille là où il y a de l’embauche sur les chantiers.

Jusqu’à l’âge scolaire, les enfants suivent leurs parents dans ces travaux. Ils connaissent le courage de leur mère qui fait des kilomètres sur les entiers de montagne pour aller se ravitailler au village le plus proche. Ils suivent tous les gestes d’ouvrier de leur père qui, à chaque montée à l’alpage, doit retaper le chalet où ils arrivent : remplacer les tuiles, refaire une porte, rendre plus accessible le devant du chalet en faisant une terrasse. Mme Schmid parle aussi des couchettes qu’il a faites de ses propres mains pour les enfants.

De ce temps-là, Mme Schmid se rappelle avec joie tous ceux qui les ont soutenus, comme ces religieuses des crèches qui ont accueilli parfois les enfants. « Ce sont des gens qui nous ont aimés, qui ont aimé nos enfants. » M. Schmid ajoutera que ces personnes « grimpaient » quelquefois trois heures pour venir les voir à la montagne.

L’album de photos de la famille est empli de ce temps : les visages des enfants, des parents entourés d'amis, certains sans-abri qu’ils ont hébergé, les moments de fête où Mme Schmid a sorti son harmonica, mais aussi les photos de chacun de ses premiers enfants quand elle les porte dans ses bras, tout bébé.

L’homme et la femme ont le droit de se marier et de fonder une famille (art. 11 de la Convention Européenne des Droits de l’Homme)

L’album de photos est un signe de cet acharnement silencieux à bâtir une vie familiale.

M. et Mme Schmid ne cachent pas les moments durs, les moments sans travail ; la fatigue, les soucis ont marqué leur visage et leur corps.

Ils ont vécu ensemble l’insécurité des travaux saisonniers : déménager à chaque fois, reprendre un nouveau travail.

Mme Schmid se souvient des terribles journées où elle se retrouvait seule avec les enfants et avec le travail, son mari étant parti, ne supportant plus cette vie de dur labeur mal payé où, au bout du compte, rien ne vous appartient, rien ne s’améliore.

M. Schmid garde cette souffrance dans son regard, se sentant coupable de ne pas pouvoir être un bon père jusqu’au bout.

Des soirées de violence, des coups reçus, Mme Schmid ne parle jamais si ce n’est à mi-voix pour elle-même. Elle nous dit que pour elle et ses enfants, les injustices, le mépris des autres sont plus durs encore que ne rien avoir à manger le soir, plus difficiles encore à supporter que les coups d’un pète découragé.

Fin 1971, chassés par la faim, une semaine où son mari est parti, Mme Schmid et les enfants quittent l’alpage et arrivent en ville. C’est à Fribourg que toute la famille s’installe de nouveau. Là, le placement de Stéphane est décidé. Mme Schmid se souvient : « Stéphane avait neuf ans. Nous n’avions pas assez de moyens financiers. Ils l’ont placé. Il était loin de notre maison et quand il revenait de temps en temps, il devait à nouveau s’adapter à nous ; c’était difficile. Quand il repartait, moi je pleurais. »

Un curateur2 suit les autres enfants : Bernard, Anita, Daniel et Marc. La peur de vivre des séparations à cause d’autres placements pèse sur chaque membre de la famille.

Après des périodes comme manœuvre sur les chantiers, M. Schmid est engagé dès 1973 comme auxiliaire aux travaux publics de la ville.

Tous les travailleurs ont droit à des conditions de travail équitables (art. 2 de la Charte Sociale Européenne)

« Je travaille comme "homme à tout faire" à la commune. Je suis payé à l'heure. Actuellement, je travaille avec le marteau piqueur, ça se passe sous terre, dans les canalisations. A cet endroit, elles ont environ trente mètres de profondeur. Quand nous sommes si profond, nous ne travaillons que six heures par jour. Nous ne pourrions pas rester plus longtemps. Quelquefois, il fait une chaleur de 35 à 40 degrés. On n’a pas d’air et on n’y voit pas clair. Les gaz des lessiveries, les déchets de la brasserie et des usines chimiques sentent très fort. »

« Mon père, il travaille dur, dans les canaux. Ils lui prennent tout le temps de l’argent sur sa paye. Dès qu’il ne reçoit pas d’argent, il devient nerveux, il va boire. »

C’est Daniel, son fils de dix ans, qui parle ainsi.

M. Schmid a un corps usé par toute sa vie de travail dès l’enfance, par la misère. Il connaît de longues interruptions d’activité à cause de la maladie : il passe en outre quatre mois à l’hôpital pour des ulcères à l’estomac.

M. Schmid ne trouve pas toujours les mots pour parler de ce qu’il endure. Ses mains, son corps tremblent de tout ce qu’il voudrait faire comprendre. D’une voix rauque, qui n’a plus de tonalité tellement les cordes vocales sont abîmées, il s’insurge : « C’était Noël, j’avais la paye. Le treizième mois de salaire y était. Tout ce qui devait être déduit était déduit : assurances, électricité, loyer. Quand je me suis présenté pour chercher ma pochette de paye, les employés l’ont prise : « Nous regrettons mais nous devons encore vous déduire 300 Fs.» Ils m’ont ôté 300 Fs de ma pochette de paye. C’en était trop et j’ai cogné. C’est toujours comme ça, on nous retire de l’argent pour un loyer qui a augmenté et ceci sur les timbres de vacances ; on nous retire pour des arriérés d’impôts sur les allocations familiales, c’est toujours comme ça… »

Tous les travailleurs ont droit à une rémunération équitable leur assurant, ainsi qu’à leurs familles, un niveau de vie satisfaisant (art. 4 de la Charte Sociale européenne).

Ces déductions agressent sans cesse la famille qui n’arrive déjà pas à vivre d’une paye à l’autre.

Il faut aussi parler des accidents de travail suite auxquels aucune indemnité n’est obtenue sans lutte, obligeant ainsi la famille Schmid à vivre des semaines sans ressources, dans l’attente de recevoir les prestations.

M. Schmid s’en va mendier pour nourrir ses enfants : « Mendier, mendier… c’est aussi ça notre vie... »

Mme Schmid est amenée sans cesse à faire reconnaître son mari comme travailleur. Un soir, M Schmid fait une chute de mobylette et se blesse. Alors que l’on tarde à le soigner aux urgences de l’hôpital, lui reprochant d’être en état d’ivresse, Mme Schmid fait face aux infirmières et aux médecins. Elle impose son mari :

« Vous voyez les habits de travail que porte cet homme ? Cet homme est un travailleur et vous devez le soigner. »

Un nouveau déménagement dans un locatif intensifie encore le poids de l’environnement.

« Les premiers jours, la concierge est venue et nous a dit : « Ici, je ne veux pas d’histoires, surtout pas avec des gens comme vous. On sait bien qui paie la location pour vous, alors vous avez intérêt à rester tranquilles ! ». Je ne comprends pas comment j’ai pu vivre cinq ans dans cette maison, c’est affreux. »

Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (art. 8 de la Convention Européenne des Droits de l’homme)

Un jour, Bernard rentre de l’école en disant qu’il en a marre de s’entendre traité d’« assisté ». Pourtant son instituteur fait tout pour lui donner une place. Celui-ci peut rester après l’école pour se faire aider à mieux comprendre les nouvelles matières. L’engagement de cet instituteur fait dire à Mme Schmid : « Pour nous l’instituteur fait partie de la famille. »

En 1980, le curateur inscrit Bernard en internat dans un collège où ce dernier sera poussé aux études.

Pour cela, il trouve une bourse et des fonds nécessaires en accord avec les autorités. Les parents ne cachent pas leur fierté. Ils montrent la brochure de ce collège renommé dans laquelle est inscrit le nom de leur fils : Bernard Schmid - Fribourg. Mais de plus en plus, Mme Schmid sent que Bernard se détache de la famille. Quand il entre les week-ends, il est tendu, fait des remarques à ses parents.

1981, c’est l’année où Stéphane qui a seize ans termine son temps dans un foyer spécialisé. Sa mère obtient qu’il puisse revenir à la maison. Elle espérait cela depuis longtemps. Mais c’est la dure réalité. Stéphane ne pardonne pas ces années de séparation : « Stéphane a des moments de révolte terrible. Un jour, alors que le curateur était de passage chez nous, il s’est jeté d’une fenêtre. Heureusement, il ne s’est rien cassé. « C’est toi qui l’as voulu » me dit toujours Stéphane et il devient méchant avec moi. Les enfants, comment peuvent-ils comprendre que nous ne voulons pas cette vie, que ce n’est pas nous qui les avons placés ? Les jeunes, c’est comme ça qu’on les rend violents : on ne leur dit pas la vérité, on leur fait croire que leurs parents ne les aiment pas. »

Mme Schmid nous dit souvent cette souffrance :

« Ce que nous vivons n’est pas pris en compte. Je ne parle pas seulement de ma famille mais de toutes celles qui doivent vivre les mêmes choses. Quand et comment les voisins, les services, les autorités pourront-ils comprendre et changer ? Je suis à la limite de la dépression. Je n’ai pas honte de le dire, cela vient de ce qu’on réfléchit trop et qu’on ne sait plus comment se retourner, alors on en devient malade. »

M. et Mme Schmid vivent maintenant séparés.

M. Schmid a quarante huit ans. Quand on le rencontre en ville, on le sent ébranlé, agité ; il ne peut rester tranquille. Il sait que cette vie de misère, rongée par l’ignorance, la faim, la violence n’a pas permis à leur amour de s’exprimer.

1 Timbrer : Pointer

2 Curateur : Nommé par l’administration pour soutenir une personne dans un domaine précis sans que cette personne perde sa capacité d’agir.

1 Timbrer : Pointer

2 Curateur : Nommé par l’administration pour soutenir une personne dans un domaine précis sans que cette personne perde sa capacité d’agir.

Anne-Claire Chatton Brand

Volontaire ATD Quart Monde, jardinière d’enfants. Elle a contribué au rapport suisse « Vivre dans la dignité : Familles du Quart Monde en Europe 1984 »

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