La mémoire et l’histoire

Guillaume Charvon

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Guillaume Charvon, « La mémoire et l’histoire », Revue Quart Monde [Online], 199 | 2006/3, Online since 01 March 2007, connection on 20 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/241

L’histoire comme discipline et la mémoire ont toutes deux l’ambition de dire la vérité du passé. Or, dans son livre « La mémoire, l’histoire, l’oubli », Paul Ricoeur montre que chacune répond de perspectives différentes qui les mettent en tension. Il invite son lecteur à s’interroger : l’histoire est-elle remède ou poison de la mémoire ? Remède car son travail est précisément de se prémunir contre les limites et les faiblesses de la mémoire. Poison, car la fidélité – ou la fiabilité – de la mémoire n’a, dans la durée, que peu de poids face à la vérité que professe l’histoire.

La mémoire ou plutôt l’acte de se remémorer consiste à rendre présent ce qui est passé. Ce phénomène de remémoration peut relever de différentes modalités. L’une des plus intéressantes est peut-être celle comprise sous le terme de devoir de mémoire. Pour Ricoeur 1,ce devoir de mémoire « c’est le devoir de rendre justice, par le souvenir, à un autre que soi. » (p.108) Rendre justice à un autre que soi par le souvenir, c’est-à-dire en rendant présent l’absent. Le devoir de mémoire contraint à témoigner.

L’enjeu du témoignage.

Il est demandé au témoignage de faire preuve d’un fait passé. Originairement écouté et entendu, le témoignage devient mémoire archivée au titre de la conservation de la preuve. Ainsi, « avec le témoignage s’ouvre un procès épistémologique qui part de la mémoire déclarée, passe par l’archive et les documents, et s’achève sur la preuve documentaire » (p. 201). Ici l’écriture commence et, avec elle, c’est l’histoire en tant que discipline qui apparaît. Si le témoignage est encore de l’ordre de la mémoire, les archives sont déjà les terres de l’historien. « Le témoignage constitue la structure fondamentale de transition entre la mémoire et l’histoire » (p. 26) C’est l’historien qui pourra élever le témoignage à la dignité de la preuve, et l’archive à celle de la preuve documentaire.

Mais auparavant se pose un problème auquel la mise en archive ne répond pas : celui de la recevabilité du témoignage, car, nous dit Ricoeur, « il est des témoins qui ne rencontrent jamais l’audience capable de les écouter et de les entendre. » (p. 208)

Ce ne sont pas alors les mots qui font défaut mais bien la compréhension de ces mots, c’est-à-dire le sens qu’ils peuvent avoir en écho dans l’expérience des personnes qui les entendent. C’est le cas lorsque « il s’agit d’expériences à la limite, proprement extraordinaires, qui se fraient un difficile chemin à la rencontre des capacités de réception limitées d’auditeurs éduqués à une compréhension partagée. Cette compréhension a été édifiée sur les bases d’un sens de la ressemblance humaine au plan des situations, des sentiments, des pensées, des actions. Or l’expérience à transmettre est celle d’une inhumanité sans commune mesure avec l’expérience de l’homme ordinaire. » (p. 223) Pour être reçu, un témoignage doit pouvoir avoir une résonance dans la vie des auditeurs.

La crise du témoignage

Il y a là une véritable crise du témoignage : « Il s’agissait jusqu’alors de lutter contre la crédulité et l’imposture ; il s’agit maintenant de lutter contre l’incrédulité et la volonté d’oublier. » (p. 223). Il s’agit pour le témoin de ne pas être oublié avec le contenu même de ce dont il témoigne, que personne n’entend. Devant la démesure de ce dont il se fait témoin, la mise en doute du témoignage ne porte plus sur son contenu, mais s’étend jusqu’au témoin lui-même. La vérité de sa parole, la fidélité de sa mémoire sont contestées car nul autre que lui ne peut les accréditer. Aussi d’autres personnes doivent se compromettre pour les garantir. Ce sont les proches dont on est en droit d’attendre une mémoire spécifique.

La médiation des proches

Qui sont les proches et quelle est la mémoire spécifique que l’on peut attendre d’eux ? « Les proches sont des autres prochains, des autrui privilégiés. » (p. 162) « Ce sont ces gens qui comptent pour nous et pour qui nous comptons. » (p. 161). Entre soi et les autres, les proches sont dans un jeu de distanciation et de rapprochement qui font de la proximité un rapport dynamique sans cesse en mouvement : se rendre proche, se sentir proche.

De quelle mémoire spécifique sont dépositaires ces proches qui permettent que la mémoire individuelle appartienne à la mémoire collective ?

« Ce que j’attends de mes proches, c’est qu’ils approuvent ce que j’atteste : que je puis parler, agir, raconter, m’imputer à moi-même la responsabilité de mes actions. » Mais ce n’est pas l’approbation de mes dires qui définit les proches. Comme le dit Augustin dans le livre X des Confessions, « c’est cette personne qui, qu’elle m’approuve ou me désapprouve, m’aime. » Autrement dit, j’inclus parmi mes proches ceux qui peuvent désapprouver mes actions, mais non mon existence. Or, c’est précisément cette existence qui est niée lorsqu’on se refuse à accréditer le témoignage, non pas dans son contenu, mais dans sa possibilité même.

Par le crédit qu’ils lui portent, les proches reçoivent et rendent recevable le témoignage. Ils sont porteurs d’une mémoire partagée qui est la condition de possibilité du passage de la mémoire individuelle à la mémoire collective. Mais, figures de la fidélité, il n’appartient pas aux proches d’écrire l’histoire.

Le jugement de l’historien

Une rupture épistémologique est nécessaire pour passer de la mémoire à la discipline historique. Le témoignage est encore de l’ordre de la mémoire. Archivé, il donne prise à l’histoire.

Le lieu de cette rupture est précisément la confrontation et la critique des témoignages, confrontation et critique qui font de l’historien le juge de la mémoire, c’est-à-dire celui qui révélera la vérité du témoignage au-delà des limites de la mémoire. Ricœur montre combien la figure de l’historien est analogue à celle du juge.

Tout d’abord, l’un et l’autre bénéficient d’un statut d’impartialité qui repose sur l’aspect moral de l’affirmation implicite d’égalité de valeur et de dignité des points de vue.

Ensuite, « dans les deux situations, la même structure langagière est engagée, celle du témoignage dont nous avons conduit plus haut l’examen, depuis son enracinement dans la mémoire déclarative à sa phase orale jusqu’à son inscription au sein de la masse documentaire préservée et codifiée dans le cadre institutionnel de l’archive par quoi une institution conserve la trace de son activité passée en vue de la consultation extérieure. » (p. 415)

Dans la structure même du jugement, jugement historique et jugement judiciaire sont analogues : « Même complémentarité entre l’oralité du témoignage et la matérialité des indices authentifiés par des expertises pointues ; même pertinence des petites erreurs, signe probable d’inauthenticité ; même primat accordé au questionnement, au jeu de l’imagination avec les possibles ; même perspicacité appliquée à déceler contradictions, incohérences, invraisemblances ; même attention accordée aux silences, aux omissions volontaires ou involontaires ; même familiarité enfin avec les ressources de falsification du langage en termes d’erreur, de mensonge, d’auto-intoxication, d’illusion. A cet égard, le juge et l’historien sont tous deux passés experts dans la mise à jour des faux et, en ce sens, maîtres l’un et l’autre dans le maniement du soupçon. » (p. 417)

L’historien est légitimement juge de la mémoire et son jugement permet le passage de la mémoire à l’histoire. Pour la mémoire, l’acceptation de la critique ne peut se faire sans souffrance. Et pourtant seul ce travail critique pourra accomplir l’ambition de vérité de la mémoire. Remède à la faillibilité de la mémoire, l’histoire doit critiquer la fidélité de la mémoire pour authentifier sa vérité.

La mémoire, matrice de l’histoire

L’histoire peut certes exercer une fonction correctrice de la mémoire. Elle serait alors un remède. Mais elle peut aussi être un poison, comme nous l’explique Platon.

« Voici, ô roi, dit Theuth, le savoir qui fournira aux Egyptiens plus de science et plus de mémoire » A quoi le roi répond : « Cet art (de l’écriture) produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire. Mettant en effet leur confiance dans l’écrit, c’est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, qu’ils feront acte de remémoration... Qu’on les interroge, ils restent figés dans une pose solennelle et gardent le silence... C’est une seule et même chose qu’ils se contentent de signifier, toujours la même. »

« Le discours vrai, celui de la vraie mémoire, s’écrit dans l’âme de l’homme qui apprend, qui est capable de se défendre tout seul, qui sait devant qui il faut parler et devant qui il faut se taire. Ecriture vive dans l’âme, pour la vraie mémoire l’inscription est ensemencement. Dans la mesure où le don de l’écriture est tenu par le mythe [platonicien du Phèdre] pour l’antidote de la mémoire, et donc par une prétention de vérité de l’histoire au vœu de fiabilité de la mémoire même, il peut être tenu pour le paradigme de tout rêve de substitution de l’histoire à la mémoire. » (p. 172) Le primat de l’écriture est un choix culturel sans retour.

Mémoire et histoire sont l’une à l’autre remède et poison. Mais une histoire qui supplante la mémoire n’engendre pas l’avenir Si la mémoire n’est pas matrice de l’histoire comme discipline, l’histoire comme temps historique court le risque de n’être que répétition du passé. D’où la nécessité d’un travail de mémoire qui ensemence et rend libre par la maîtrise du passé.

1 Ed. du Seuil, coll. Points Essais, 2000, 689 pages. Les numéros des pages mentionnés dans cet article se réfèrent à cet ouvrage.

1 Ed. du Seuil, coll. Points Essais, 2000, 689 pages. Les numéros des pages mentionnés dans cet article se réfèrent à cet ouvrage.

Guillaume Charvon

Volontaire d’ATD Quart Monde depuis trois ans, Guillaume Charvon s’intéresse particulièrement à la philosophie morale et politique (DEA à Paris IV Sorbonne)

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