Pour tresser l’amitié : une dynamique non exclusive.

Olivier Gérhard

p. 53

References

Bibliographical reference

Olivier Gérhard, « Pour tresser l’amitié : une dynamique non exclusive. », Revue Quart Monde, 199 | 2006/3, 53.

Electronic reference

Olivier Gérhard, « Pour tresser l’amitié : une dynamique non exclusive. », Revue Quart Monde [Online], 199 | 2006/3, Online since 05 February 2007, connection on 20 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/213

Avec le soutien de leurs parents et d’adultes, des enfants se découvrent capables de ne laisser aucun d’entre eux à l’écart et d’apprendre les uns des autres... Cette histoire vaut d’être connue et reprise ailleurs.

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Tapori

Ce dimanche après-midi, tous les enfants sont fébriles ! Ils ont préparé au cours du week-end un spectacle pour leurs parents. “ C’est l’histoire dans laquelle tous les enfants se moquent d’un enfant pauvre, sauf un ” explique l’un d’eux. Dans la grande salle on a planté le décor d’une école. Les parents attendent en discutant. Un enfant joue le rôle d’Andy, ce garçon exclu qui est le personnage central du livre Je serai cascadeur1. Il connaît bien les sentiments exprimés par Andy et il l’a expliqué la veille : « De moi aussi on s’est moqué... mais je m’en fichais... enfin, j’essayais... Tu as déjà vu toute ta classe contre toi ? Tu sais ce que c’est ? C’est pour toute une année ! » Un autre enfant ajoute : « Quand le maître m’a dit que je puais, c’était une journée pourrie ».

« Dans l’histoire, la maîtresse a eu la bonne idée de dire à Wim de devenir l’ami d’Andy ». Les enfants se retrouvent bien dans le personnage de Wim qui n’accepte pas que le père d’Andy soit mal vu parce qu’il est éboueur et qui invite Andy à jouer avec lui. Une fille explique que si l’on s’assied à côté d’un enfant rejeté, on risque d’être aussi rejeté par les autres écoliers. Andy doit aller quelques semaines dans un foyer. Plusieurs enfants ont vécu cette expérience difficile, certains peuvent en parler, d’autres non. Au moment de jouer la visite que Wim fait à Andy dans son foyer, une enfant qui a souvent des difficultés de langage et qui est depuis six mois dans un foyer pendant la semaine, se révèle par le théâtre. Elle occupe l’espace avec aplomb et improvise des répliques qui sonnent juste. Sa maman est émerveillée. Elle dira plus tard à son mari : « Tu ne l’aurais pas reconnue. Elle a fait du théâtre et a même inventé un bout ! » Une autre maman s’exclame : « Mais c’est la réalité qu’ils jouent ! » Plusieurs parents remarquent par la suite que ce week-end a permis aux enfants de prendre courage pour ne laisser aucun d’entre eux de côté.

Des week-ends dynamiques avec les enfants.

Depuis septembre 2001, ATD Quart Monde/Suisse organise trois fois par an des week-ends Tapori2 à Treyvaux, dans son centre national. Une vingtaine d’enfants y participe pour développer une amitié entre eux. Plus de la moitié vivent dans une famille en situation de pauvreté. A partir des comptes-rendus de ces rencontres, des textes écrits par les enfants et d’interviews réalisées fin 2004, une évaluation a été réalisée3 Elle montre que tous les enfants ont eu plaisir (parfois même du bonheur) à participer ensemble à ces week-ends et à se rencontrer. Ce plaisir explique la régularité de leur participation alors même que beaucoup ont des difficultés à se situer dans un groupe. Comment cela est-il arrivé ?

Les participants soulignent l’importance des temps de détente et de jeux. Les animateurs se sont investis pour que chacun puisse s’exprimer (individuellement, en petit groupe et en public) et que le groupe soit réceptif à l’apport particulier de chacun. Les temps de création ont été déterminants. C’est pendant la réalisation d’inventions (machines à changer le regard, tresses de l’amitié, fenêtres ouvertes sur le monde...) que le plus grand calme régnait, notamment chez ceux qui ont peine à se concentrer. Les temps de théâtre sont aussi des moments particulièrement privilégiés pour permettre à chacun de partager avec les autres ce qui le passionne. Une ou plusieurs années après les avoir faites, les enfants parlent avec fierté de leurs réalisations que leurs parents ont tous appréciées.

Ainsi, une dynamique non-exclusive a été mise en œuvre tout au long des week-ends et réfléchie avec les parents des enfants les plus exclus. Il ne s’agit pas seulement de bannir moqueries, humiliations et mises à l’écart ! Il s’agit que chaque enfant, défavorisé ou non, puisse être fier de s’exprimer et de contribuer à une création artistique et manuelle. Les parents de différents milieux ont beaucoup souligné combien ils avaient apprécié que leurs enfants puissent vivre les valeurs de solidarité, de tolérance et d’ouverture auxquelles ils croient.

Ceci représente un contre-courant par rapport à l’école et à la société où les enfants se trouvent généralement avec des enfants de même niveau de réussite scolaire et où ceux les plus en difficulté sont le plus souvent séparés des autres. C’est aussi un contre-courant par rapport à une approche spécialisée des enfants les plus en difficultés (et de leurs familles) qui les prive de relations avec l’ensemble de la société.

L’amitié et le respect.

Le climat créé par cette dynamique a permis à des amitiés de se bâtir. Dès le premier week-end, deux filles de milieux différents se sont prises d’amitié l’une pour l’autre. Elles se sont écrit, ont cherché à se voir pendant les vacances, et ont introduit dans cette amitié la sœur de l’une d’elles. Toutes les trois se sont engagées pour qu’une fille qui s’isole facilement ne soit pas seule et trouve sa place dans le groupe (dans son interview, elle dira à l’étonnement de sa maman : “ J’ai des copines ”). Cette amitié a été source de dynamisme pour l’une d’elles, devenue très active dans les week-ends et qui a su, à l’école, se créer un groupe d’amies, alors qu’elle n’en avait pas.

L’amitié entre enfants ne se décrète pas. Elle peut être favorisée par les jeux, les découvertes, les créations faits en commun. Certains se sont engagés pour que les relations de camaraderie débouchent sur une amitié que l’un d’eux compare à une tresse car elle est comme « des fils emmêlés qui se donnent la main ». Ainsi progressivement se sont développés, au cours des week-ends, des « pôles d’amitié » composés de quelques enfants de milieux différents et souvent basés sur des liens forts unissant deux ou trois enfants et s’élargissant à d’autres.

Tous les enfants ont conscience que Tapori, c’est l’amitié entre les enfants. Au cours des week-ends, ils ont pris sur eux pour aller vers ceux dont le comportement n’est pas facile à accepter. Seuls trois enfants en grandes difficultés de relations ont rarement pris de telles initiatives, mais ils ont pu accepter l’amitié et la camaraderie des autres. Trois enfants, malgré leur participation régulière aux week-ends, ne se trouvent pas dans des pôles d’amitié. Ceci prouve que les amitiés se sont créées librement. Mais du fait de la dynamique non-exclusive mise en œuvre tout au long des week-ends, aucun enfant ne s’est trouvé durablement isolé ou exclu. Tous ont développé des liens de camaraderie avec les autres.

L’évaluation montre aussi que les enfants apprennent également à se respecter et à se situer face aux conflits. Ils manifestent qu’ils ont non seulement un savoir, mais aussi un savoir-faire et un savoir-être. Ils savent ce qu’il faut éviter (se moquer des autres, réagir trop impulsivement, se laisser entraîner dans une bagarre) et ce qu’il faut promouvoir (ne laisser personne seul, se parler plutôt que se disputer, apprendre à respecter les autres). Mais poser de tels gestes n’est pas toujours facile lorsque des comportements paraissent incohérents, voire même parfois violents. Deux amis ont comme d’autres, beaucoup de mal à canaliser leur énergie. Ils ont à plusieurs reprises réfléchi avec une animatrice à la façon de ne pas se laisser entraîner dans des conflits. L’un d’entre eux peut, après deux ans de participation aux week-ends, dire avec force ce qu’il faut pour mieux gérer les conflits : s’appuyer sur l’amitié qu’il a avec son ami, être dans un groupe ouvert aux autres, participer à des activités passionnantes, pouvoir s’exprimer avec fierté.

Au cours des week-ends, une seule fois, ce climat de paix et de respect n’a pas été établi. Les tensions existant entre deux frères se sont exprimées si fortement par des insultes et des moqueries que l’ensemble du groupe s’est trouvé pris dans ce conflit. L’équipe d’animation a bousculé le programme établi pour le remplacer par un temps d’échange en petits groupes sur le respect de l’autre et la responsabilité de chacun pour créer un climat de paix. Tout a été fait pour éviter que certains se trouvent en situation d’accusés. Les capacités de dialogue de trois filles venant de familles en situation de pauvreté se sont révélées. La mère de l’une d’entre elles exprime, un an après, l’intensité de ce qui s’est passé : « Les week-ends Tapori ont risqué de s’arrêter car des enfants n’écoutaient pas et perturbaient tout. Mais ceux qui sont sages, ils ont besoin de dire que ceux qui sont turbulents, ils ne sont pas nuls ».

Lorsque l’on regarde quels sont les enfants qui ont été le plus promoteurs du respect, de l’amitié et de la paix, on constate qu’il y en autant parmi les défavorisés que parmi les non-défavorisés. Parmi ces champions de l’amitié se trouvent des enfants que leur comportement rend difficilement supportables et qui, de ce fait, sont très exclus dans leur classe ou leur quartier. Mais lorsque l’on croit en eux, ils peuvent révéler toutes les potentialités généralement masquées par l’exclusion.

Mieux comprendre l’exclusion.

À travers ces week-ends, les enfants non-défavorisés comprennent mieux ce que vivent les enfants défavorisés, notamment le poids de la honte et des moqueries, les difficultés liées au placement, l’isolement, comme le fait que l’exclusion conduit à se bagarrer ou à être violent. Pour leurs parents, cette compréhension permet à leurs enfants d’être plus proches d’enfants exclus rencontrés dans leur classe ou au sport, de poser des gestes d’amitié envers eux et, pour deux filles, de s’engager chacune à soutenir fortement un écolier exclu de leur classe. Un exemple. Un garçon arrive dans la classe d’une fille de 9 ans. Elle sait qu’il est facilement rejeté par tous et que l’on se moque de lui. Elle décide de le soutenir, s’assied à côté de lui, en parle à ses parents et à sa maîtresse à qui elle donne le livre Je serai cascadeur. Elle lui explique pourquoi elle s’engage avec cet enfant, même si ses copines ne la comprennent pas et refusent parfois de lui parler. La maîtresse s’appuie alors sur elle pour favoriser l’intégration dans la classe de ce garçon. Elle fait aussi travailler toute la classe sur ce livre, de façon à créer un climat moins exclusif.

Les enfants qui ont une expérience personnelle de la pauvreté et de l’exclusion s’expriment très différemment. Certains ne peuvent taire les humiliations vécues à l’école, le placement. D’autres évoquent les bagarres dans lesquelles ils sont pris. Mais la plupart restent très discrets sur ce qu’ils vivent, discrétion respectée par l’équipe d’animation comme par les enfants. A l’occasion de discussions autour de récits parlant d’enfants pauvres ou exclus, beaucoup expriment leur compréhension de cette situation et parlent des moyens de l’affronter par le dialogue, la paix ou l’amitié. Par contre, il n’a pas été possible en général de savoir si, dans le quotidien de l’école ou du quartier, cette compréhension modifiait quelque chose. Les parents constatent d’autres types de changement : leurs enfants ont plus d’autonomie (par exemple, pour oser aller dormir chez une famille amie), de liens avec d’autres familles défavorisées, et davantage de possibilités d’être en contact avec d’autres personnes.

La participation, un enjeu.

Plus les enfants rencontrent des difficultés de participation, plus l’investissement de la responsable de l’équipe d’animation est grand pour rencontrer les parents, réfléchir avec eux, mais aussi pour leur permettre d’exprimer leur propre expérience avec d’autres adultes dans le cadre d’ATD Quart Monde. Pareilles rencontres apportent une connaissance des enfants et de leurs familles, essentielle à la mise en œuvre d’une dynamique non-exclusive. Sans cette connaissance, l’équipe d’animation n’aurait pas pu mettre en valeur tout ce que ces enfants pouvaient apporter.

Lors d’un premier week-end Tapori, un enfant de 9 ans a eu peur de passer la nuit hors de chez lui. Il n’est donc pas venu au deuxième week-end. Pour le rassurer, sa grande sœur est venue passer le troisième week-end. Sa maman a proposé à plusieurs de ses copains de l’accompagner et elle a emmené l’un d’entre eux à une journée familiale à Treyvaux. Puis elle a invité un autre copain, lui aussi en grande difficulté scolaire, qui a participé très régulièrement aux week-ends. Cet enfant parle maintenant de Treyvaux comme de « sa maison »

Deux réseaux de relations ont contribué à la participation des enfants et à les soutenir dans cette démarche.

L’un lie les familles qui subissent la grande pauvreté (et qui, par le fait qu’elles ont fréquenté les mêmes lieux d’habitat et les mêmes institutions sociales, ont une histoire commune). Plusieurs enfants défavorisés qu’ATD Quart Monde ne connaissait pas, ont pu participer aux week-ends Tapori parce qu’ils y avaient été invités par des personnes défavorisées.

L’autre réseau de relations lie les adultes et les enfants participant aux activités d’ATD Quart Monde. Les relations de confiance établies entre ces personnes ont fortement contribué d’une part à ce que certaines proposent à leur enfant de participer aux week-ends ou que les enfants s’y encouragent mutuellement ; et d’autre part, à ce que les parents défavorisés qui ne connaissaient pas ATD Quart Monde osent y envoyer leur enfant.

Question de confiance.

En conclusion, quelques éléments peuvent ainsi être soulignés. L’importance donnée par les familles défavorisées au développement de relations de confiance se retrouve tout au long de cette évaluation. Elle a permis qu’elles prennent une part active dans un tel projet. Ce partenariat est non seulement souhaitable, mais indispensable pour que les enfants les plus en difficultés puissent vivre ces week-ends avec bonheur. Il a aussi permis de constater que pour deux enfants très exclus, une action familiale avec la présence de leurs parents, convenait mieux que les week-ends Tapori.

Ainsi, ces week-ends Tapori constituent une contribution importante à la lutte contre l’exclusion en renforçant (parfois même en rétablissant) des liens sociaux entre familles de différents milieux et en mettant en valeur la contribution de tous (défavorisés ou non) à la construction d’une société plus fraternelle.

Cette évaluation démontre également que ce courant d’amitié entre les enfants, créé par le mouvement Tapori, peut être repris par des personnes ou groupes autres qu’ATD Quart Monde et être mobilisateur pour tous.

1 Je serai cascadeur, Detty Verreydt, éd. Quart Monde, 2002.
2 Tapori, créé en 1965 par Joseph Wresinski, est un courant mondial d’amitié entre enfants, soutenu par La Lettre de Tapori pour que « tous les
3 En 2003, le programme atout jeune développé par Pro Juventute et Promotion Santé Suisse accepte de soutenir financièrement trois ans de week-ends
1 Je serai cascadeur, Detty Verreydt, éd. Quart Monde, 2002.
2 Tapori, créé en 1965 par Joseph Wresinski, est un courant mondial d’amitié entre enfants, soutenu par La Lettre de Tapori pour que « tous les enfants aient les mêmes chances ».
3 En 2003, le programme atout jeune développé par Pro Juventute et Promotion Santé Suisse accepte de soutenir financièrement trois ans de week-ends Tapori (septembre 2001 à août 2004) et demande une évaluation scientifique de cette action. Un comité scientifique, présidé par le professeur René Knüsel de l’Université de Lausanne, a suivi cette évaluation. L’auteur de cette étude en présente ici les principaux aspects.

Olivier Gérhard

Olivier Gerhard a rejoint en 1975 le volontariat ATD Quart Monde. Après avoir longtemps travaillé aux relations internationales de ce mouvement, il fait partie depuis deux ans de l’équipe de coordination d’ATD Quart Monde en Suisse. Marié, il est père de cinq enfants.

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