La parabole du trampoline

Pierre Larcher

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Pierre Larcher, « La parabole du trampoline », Revue Quart Monde [Online], 184 | 2002/4, Online since 05 May 2003, connection on 27 September 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2458

L’abord des personnes démunies a beaucoup évolué en France depuis quelques décennies, passant d’une conception d’assistance à une nouvelle priorité : permettre à chacun un projet, aussi modeste soit-il. La santé, un des piliers incontournables de la promotion sociale, est très présente dans la loi contre les exclusions et dans celle qui a institué la couverture maladie universelle. Il n’en reste cependant  pas moins que la pression des normes sociales obère une partie de ces avancées (obligation de résultats à court terme de tous les contrats, ce qui exclut d’autant plus ceux pour qui l’effort demandé est disproportionné) et que la complexité croissante des textes en rend l’application plus difficile.

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Santé

L’individu est dorénavant soumis aux sollicitations permanentes de ses interlocuteurs sociaux auxquelles il doit répondre sans délai et de façon satisfaisante, de la même manière qu’avec un faible élan on ne cesse de rebondir sur un trampoline.

Là, pour que le rebond soit de bonne qualité, il faut que tous les élastiques qui relient la toile à son cadre soient en bon état. De la même manière, toutes les sécurités que se bâtit un individu au fil de sa vie contribuent à lui donner l’élasticité qui lui permettra de rebondir dans les péripéties de l’existence.

Or des élastiques peuvent lâcher, parfois coup sur coup, quand l’ambiance avec les collègues de travail se dégrade ou que les relations avec la hiérarchie se tendent ; quand les acquis professionnels deviennent obsolètes pour une sténodactylo ou un mécanicien du fait des progrès de la bureautique ou de la robotique ; quand ces difficultés provoquent un état de fatigue débouchant sur une dépression ; quand les relations intra-familiales en pâtissent, accentuant le mal-être et pouvant être à l’origine d’une baisse d’attention voire d’un accident du travail. Et quand un ennui financier vient se surajouter, enclenchant un processus d’endettement, le premier secteur sur lequel on tentera de faire des économies sera l’alimentation, dont la qualité et la variété vont diminuer, amenant d’autres problèmes (somnolences, malaises hypoglycémiques, troubles digestifs, déséquilibres en minéraux essentiels ou en vitamines…)

Le trampoline rebondit alors de plus en plus mal, et chaque secousse l’ébranle davantage avec des risques de déchirure. C’est souvent au travail que retentit le coup de grâce, par la sanction d’une faute professionnelle ou un licenciement économique, avec faible espoir de reclassement. D’un coup, ce sont plusieurs élastiques qui sautent (confiance en soi, revenus suffisants, relations sociales…). Risquent de s’ensuivre d’autres déboires qui seront autant de lâchages supplémentaires (éclatement de la cellule familiale, perte du logement…)

Cette parabole rejoint la définition qu’avait donnée dès 1987 le rapport Wresinski du Conseil économique et social :

« La précarité est l’absence d’une ou plusieurs des sécurités, notamment celle de l’emploi, permettant aux personnes et familles d’assumer leurs obligations professionnelles, familiales et sociales, et de jouir de leurs droits fondamentaux. L’insécurité qui en résulte peut être plus ou moins étendue et avoir des conséquences plus ou moins graves et définitives. Elle conduit à la grande pauvreté, quand elle affecte plusieurs domaines de l’existence, qu’elle devient persistante, qu’elle compromet les chances de réassumer ses responsabilités et de reconquérir ses droits par soi-même, dans un avenir prévisible. »

Cette définition illustre le fait qu’il est illusoire, pour réassurer l’individu tombé dans la grande pauvreté, de se contenter de raccrocher quelques élastiques. La fragilité reste extrême car, comme le trampoline dont on a ravaudé la déchirure, la toile est très loin d’avoir récupéré sa solidité, et la capacité de rebond est très limitée.

C’est donc à un travail de longue haleine que l’on s’attaque en tentant de raccrocher, l’un après l’autre, chacun des élastiques rompus. Rien de tout cela n’a de chance de porter des fruits si la qualité de la toile ravaudée, si la qualité et le nombre adéquat des élastiques, ne sont pas garantis par une récupération croissante de solidité et d’élasticité qui se joue simultanément sur tous les registres, en particulier sur celui de la santé.

Il s’agit moins ici d’accès aux soins que d’accès à la santé, au moins telle que définie dans la charte de l’OMS de 1948 : « un état de complet bien-être physique, mental et social ». Était meilleure de ce point de vue la définition donnée quelques années plus tard par René Dubos : « La santé est un état d’équilibre entre l’individu et son environnement ». On était encore loin de la définition qu’en donnait sir Eric Stroud en 1980 : « le meilleur épanouissement possible des potentialités génétiques de l’individu. » Ces définitions plus vastes, visant à développer l’individu dans toutes ses dimensions, rejettent loin en arrière les attitudes à courte vue que sont les médecines d’urgence ou de catastrophe si elles ne sont pas accompagnées de tout un plan de développement à long terme qui leur évitera de n’être qu’un cautère sur une jambe de bois.

Le malade et son environnement

S’agissant de familles très démunies, la maladie ne peut être considérée comme un phénomène individuel ne concernant que le malade. Elle peut retentir sur l’ensemble de la famille car les problèmes de santé sont liés aux conditions de logement, de travail, de couverture sociale, de scolarité des enfants…

Même ceux qu’on appelle clochards n’échappent pas à cette logique. Eux aussi, au départ, sont issus de familles le plus souvent déjà très exclues, au sein desquelles ils ont été victimes d’enchaînements si traumatisants qu’ils ont dépassé le point de non-retour au-delà duquel seuls une assistance et un accompagnement de plusieurs années pourront peut-être déboucher sur des possibilités d’insertion.

En période de crise économique, le nombre de personnes fragilisées se trouve accru, alors que les ressources pour les aider sont plus faibles. Quand la crise se prolonge, de plus en plus de gens de toutes conditions voient se dégrader brusquement leurs conditions de vie : cela casse les solidarités, accroît l’isolement. Le « chacun pour soi » devient une règle enchaînant les exclus à leur condition.

Le malentendu de l’action politique

Les professionnels et responsables politiques ou administratifs se meuvent dans un autre univers. Confrontés à des problèmes dont ils ne font qu’entrevoir certaines facettes, leurs analyses sont superficielles, souvent erronées ; elles débouchent sur des solutions disparates visant une efficacité statistique à court terme, ne tenant compte qu’exceptionnellement de la dignité des personnes et pratiquement jamais des enchaînements qui les ont amenées à leur situation présente.

C’est un réflexe typiquement français que de classer les gens dans une typologie, avec solutions différentes selon chaque catégorie. Problème : ceux qui n’appartiennent à aucune catégorie ou qui appartiennent simultanément à plusieurs, tombent en dehors des possibilités offertes et suscitent même des réactions négatives de la part de professionnels dépassés par une situation non prévue dans les textes.

L’assistance et la solidarité

Pauvreté, misère, exclusion sont vues depuis toujours comme la sanction d’un déficit, voire d’un manquement. Le premier réflexe de chacun est de vouloir le combler, quitte à n’apporter qu’une réponse provisoire. C’est ainsi qu’on s’imagine résoudre les problèmes des personnes vivant à la rue en leur proposant un logement d’urgence, qu’on pense résoudre ceux des clochards par l’aumône ou les restos du cœur.

Au-delà de ce type d’aide, on fuit ou, pour être plus efficace, on s’engage dans la première organisation humanitaire venue. A des familles entières sans toit, on ajoute à leurs malheurs l’éclatement du noyau familial ou on leur propose de squatter des immeubles déserts en pensant que ce seront toujours deux ou trois mois de gagnés, sans chercher à savoir s’il y a ou non le moindre souhait ni d’ailleurs la moindre possibilité d’enracinement dans l’environnement immédiat.

Lorsque Médecins du Monde a lancé voici près de vingt ans sa mission France avec des consultations gratuites permettant un accès aux soins à des personnes démunies, l’un des principaux mérites de cette initiative a été de faire émerger aux yeux de tous une population méconnue. De telles consultations apparaissaient parfois comme « la » réponse aux problèmes sociaux dans la Santé, bénéficiant ça et là du soutien d’une caisse primaire d’assurance maladie ou d’un hôpital. Il s’agit là en fait d’une réponse sans suite : les médecins bénévoles ne peuvent ni prescrire des examens complémentaires ou des traitements coûteux que ne pourraient assumer les patients ni assurer eux-mêmes un suivi qu’au risque de créer la dépendance d’une structure spécifique. Or, qui dit structure spécifique dit stigmatisation.

Exclus et excluants

Le discours général tendrait à faire penser que l’exclusion ne concerne que les exclus. Y aurait-il des exclus s’il n’y avait pas d’excluants ? Qu’est-ce qu’un excluant ? Un raciste actif d’un nouveau genre ? Ou celui qui ne rejette personne de manière particulièrement active mais qui ne peut pas admettre que l’on puisse être normal si l’on ne réagit pas comme lui en telle ou telle circonstance ? Ou encore quelqu’un qui redoute la différence et l’évite pour ne pas être déstabilisé ?

Dans les années 80, le pont enjambant la Meurthe pour relier Nancy à Tomblaine, dans la périphérie Est de l’agglomération, était emprunté matin et soir dans les deux sens par des milliers de personnes logeant d’un côté et travaillant de l’autre. Près des piles de ce pont, sur les deux rives, vivaient dans des cabanes de feuillages, de carton et de tôle ondulée des clochards et une famille dont on pouvait voir les enfants monter régulièrement un broc à la main, pour chercher de l’eau à la borne-fontaine la plus proche.

Personne ne semblait s’en émouvoir jusqu’au jour d’hiver où l’une de ces cabanes prit feu, coûtant la vie au clochard qui y survivait. Le lendemain, l’article du journal et les grandes traces de suie sur le mur voisin firent tomber les écailles des yeux de bien des gens qui, en toute bonne foi, déclaraient n’avoir jamais rien vu, habitués qu’ils étaient depuis leur plus jeune âge à détourner le regard s’ils croisaient un miséreux « pour ne pas le gêner » ! N’y a-t-il pas là un exemple typique d’exclusion « passive » ?

Comme le dit Maisondieu, « on peut gloser sur le fait de savoir s’il est plus ou moins pénible d’être montré du doigt ou de n’être pas vu, mais une chose reste certaine : l’exclusion est un crime contre l’humanité de l’homme… Le refus de voir le semblable qu’il est et demeure malgré tout l’assigne à sa seule différence d’exclu et donc l’aliène »1.

Les initiatives dans lesquelles s’investissent de nombreux bénévoles, souvent avec un dévouement admirable, en restent fréquemment au niveau le plus superficiel, le plus immédiatement choquant, le plus médiatique.

Une action touchant à l’organisation sociale peut-elle viser loin en n’étant que Santé ou que Logement ou que Travail, dans un pays où l’on n’obtient de logement qu’à condition de pouvoir justifier de revenus, où l’on ne peut obtenir de travail qu’à condition d’avoir une adresse, et où l’on ne peut prétendre à être normalement soigné que si l’on est affilié à la sécurité sociale ?

La multiplication de petites actions, même efficaces individuellement mais ponctuelles et non coordonnées, n’apporte aucune réponse durable. Les investissements lourds ne sont plus pris en charge. Des initiatives isolément positives arrivent à s’opposer dans un ensemble incohérent. Les efforts comme les ressources s’y dilapident sans résultats.

Des priorités d’action

Investir fortement dans un secteur donné, de manière intelligente et avec constance, amène toujours un progrès significatif dans le domaine visé. Il n’est pourtant pas du tout évident que ce progrès marque de son empreinte la vie courante s’il modifie sa cible sans rien modifier de son environnement humain.

Il convient donc de se donner des priorités. Pour que les décideurs prennent un problème en compte, il faut qu’ils en aient perçu le caractère prioritaire à travers leurs relais d’opinion habituels. Pour que les professionnels agissent positivement vis-à-vis des exclus, il faut qu’ils aient été informés, puis formés, et qu’ils aient intégré dans leur pratique les nouveaux éléments qui leur ont été soumis. Pour que la population soit à même de bénéficier des nouvelles possibilités offertes, il faut qu’elle ait identifié l’objectif prioritaire retenu, qu’elle ait reçu et compris l’information nécessaire, qu’elle souhaite en faire son profit et, au surplus, qu’elle ait la capacité aussi bien physique que psychique d’assumer les solutions proposées. Tous doivent être prêts en même temps, ce qui suppose un calendrier prévisionnel relativement strict.

Une action globale

Il s’agit donc d’entrer dans une véritable programmation stratégique n’impliquant pas seulement les acteurs de santé, mais aussi l’industrie, les transports, l’Éducation nationale, les autorités locales…afin de réaliser des projets se donnant pour cibles non pas seulement les individus isolés, mais les groupes familiaux. A l’évidence, il y faut une véritable priorité gouvernementale qui s’impose à tous les ministères, relayée par une priorité régionale qui s’impose à toutes les administrations. Or les priorités sont souvent davantage dictées par des impératifs conjoncturels (opinion publique, enjeux électoraux, choix idéologiques…) que par les besoins réels de la population.

La foi peut-elle soulever des montagnes ? L’expérience a montré que les gouvernements peuvent être rappelés à leur devoir par une action patiente et tenace. Ce fut le cas des lois contre l’exclusion en France. Encore faut-il ne pas laisser croire aux élus que la bataille est gagnée du seul fait que des textes ont été votés. Pour leur application dans le plein esprit de la loi, il faut encore une constance peu commune et un effort qui ne se relâche pas.

Une action coordonnée

Dans la mesure où certaines des difficultés identifiées peuvent être prises en compte par des mesures à court terme, mais où d’autres supposent de longues recherches, des formations adaptées, puis leur mise en œuvre avant qu’on ne puisse voir leurs premiers effets (avec des délais variables selon les professions), une planification rigoureuse est nécessaire.

Par exemple, la nécessité prônée par le rapport Wresinski du Conseil économique et social  de substituer la dimension de « réinsertion » à celle d’« assistance », a bien été reprise par le Parlement en 1988 dans la loi instaurant le revenu minimum d’insertion (R.M.I.). Mais la mise en œuvre par des professionnels du travail social a immédiatement dérivé, car ces derniers avaient été formés à décider eux-mêmes à la place des gens (même si, intellectuellement, ils comprenaient parfaitement le bien-fondé d’une attitude plus participative).

La loi du 29 juillet 1998 contre les exclusions a rectifié le tir en insistant sur l’accès au droit commun et la prise en charge globale, en instaurant les programmes régionaux d’accès à la prévention et aux soins (PRAPS) qui, d’une part touchent à tous les secteurs liés à la santé, d’autre part s’appuient sur les initiatives de terrain pour leur donner du sens grâce à leur insertion dans un cadre régional et national. Les ateliers « santé ville », qui en sont la déclinaison au niveau de la politique de la Ville, répondent aux mêmes préoccupations.

Beaucoup reste à faire, en termes qualitatifs et quantitatifs, mais les premiers résultats, notamment sur la mobilisation locale des institutions et des associations, semblent assez prometteurs. Le programme de prévention et de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale de juillet 2001 a prévu une amplification de la démarche en lui accordant des moyens non négligeables.

1 J. Maisondieu, « Psychiatrie et exclusion », dans Précarité et santé, J. Lebas, P. Chauvin, éd. Flammarion, 1998, pp.161-169.
1 J. Maisondieu, « Psychiatrie et exclusion », dans Précarité et santé, J. Lebas, P. Chauvin, éd. Flammarion, 1998, pp.161-169.

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