N° 184, 2002/4   •  La santé pour tous : pour quand ?
Dossier

Qu’est-ce qui fait souffrir ?

Jean Furtos
  • publié en novembre 2002
Résumé
  • Français

La souffrance psychique d’origine sociale a partie liée avec la non-reconnaissance de la valeur humaine.

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2002/4

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Santé, handicap
Texte intégral

La souffrance psychique dont il est question depuis le rapport Lazarus (1995)1 , a d’abord été celle des pauvres confrontés à la politique sociale d’insertion. Il s’agit d’une souffrance de condition. Sa nature correspond à « la souffrance d’origine sociale » décrite par Freud dans Malaise dans la civilisation ; il y affirme que les rapports entre les êtres humains occasionnent la souffrance la plus éprouvante du fait de « la déficience des dispositifs qui règlent les relations des hommes entre eux dans la famille, l’Etat et la société ». Tout se passe actuellement comme si cette souffrance, jusque là ordinairement déniée, réapparaissait en force comme un mécanisme individuellement vécu et collectivement admis : qu’une personne admette de souffrir constitue un phénomène d’apparition récente, sorti des confessionnaux et des cabinets de psychanalyse, qui va du travail avec les intervenants sociaux jusqu’à l’exposition télévisuelle. Dans la « société des individus », il est vrai, l’individu est posé souverain et sa subjectivité compte. Dans ce contexte, il n’y a de souffrance que pour un être humain reconnu comme ayant des droits, pouvant souffrir d’une non-reconnaissance de ses droits de sujet et de citoyen sans pouvoir être consolé par Dieu, par le roi ou par la lutte des classes. La République peut-elle le consoler ? Pas davantage, mais elle tente au moins de contrecarrer les processus de précarité et d’exclusion dans une visée de justice sociale ; c’est en tout cas l’objectif.

Si l’on se tourne vers la population en situation de pauvreté, soit un peu plus de 10% des Français selon les seuils monétaires en vigueur, il convient de se poser la question de ce qui fait souffrir. A l’exception des situations de misère, la raréfaction monétaire à elle seule ne rend pas compte de la souffrance psychique évoquée plus haut ; il convient de la considérer sous l’angle de la précarité et de l’exclusion.

Précarité ? Exclusion ?

Le versant social de la précarité repose sur les modifications objectives du monde du travail, notamment via les emplois précaires. Mais il faut aller plus loin. Etre précaire, c’est avoir à demander, à reconnaître que l’on a besoin de l’autre pour exister, qu’il s’agisse d’un encouragement, d’un logement social ou du revenu minimum d’insertion (RMI).

Sur son versant psychique, la précarité correspond à la vulnérabilité du sujet humain vis à vis de sa dépendance à autrui, sachant que seul il ne peut rien, qu’il a besoin de l’autre, des autres, d’être reconnu comme digne d’exister. Ne pas être reconnu comme digne d’exister dans un groupe humain donné, c’est précisément la définition de l’exclusion, cette forme de damnation sociale.

Fondamentalement, la précarité naturelle de l’humain et son risque d’exclusion sont à l’origine de la souffrance psychique d’origine sociale. Il y a des époques où la précarité semble augmenter subjectivement et objectivement, donc également la souffrance psychique d’origine sociale. Cela nous conduit à la définition d’une société précarisée (comme la nôtre), qui est marquée par l’obsession de perdre. Perdre quoi ? Le travail, le logement, l’argent, la reconnaissance qui va avec ces objets sociaux, les liens intersubjectifs de la solidarité primaire, notamment familiale. La désinstitutionnalisation de la famille concourt aux phénomènes de précarité. Le père Joseph Wresinski a beaucoup écrit là dessus.

Dans le contexte actuel, la souffrance psychique n’est pas une maladie en elle-même ; elle est constitutive de « la société des individus » en phase néo-libérale, qu’on le veuille ou non. La souffrance psychique peut même stimuler, aider à résister et à construire : on ne se bat plus si on annule la souffrance ressentie. Pourtant certaines souffrances empêchent de vivre et donnent une forme de malaise permanent appelé trop facilement « stress » ; elles font perdre la confiance en l’autre et en l’avenir. Un degré de plus, et la souffrance empêche de souffrir, obligeant la personne à s’anesthésier elle-même, à se couper en deux (le clivage), s’amputant ainsi de sa sensibilité et de sa capacité à réagir aux situations d’une manière adéquate. On rentre ici dans une clinique « de la casse », casse de soi, de sa santé, des liens, des projets.

La valeur humaine

Dans une société consumériste où « l’objet social argent » acquiert une valeur de reconnaissance croissante, il fait reconnaître que la pauvreté constitue une situation de vulnérabilité qui, en elle-même, produit de la précarité et ses conséquences possibles. Cependant, et cette assertion peut être entendue par certains comme un scandale : il n’est pas nécessaire d’être pauvre pour souffrir de la précarité et de l’exclusion. On peut être pauvre sans exclusion, on peut exercer un bon métier et se sentir inutile au monde et sans avenir. Cela revient à réaffirmer que ce n’est pas la seule mécanique de la faiblesse monétaire qui blesse, mais la non-reconnaissance de la valeur humaine.

Par rapport à ce besoin de reconnaissance, je termine sur la cruelle désillusion apparue ces dernières années à l’occasion des fermetures d’usines rentables : il ne faut plus attendre ni estime ni préoccupation de la part des grands groupes économiques dont les décideurs n’ont aucun intérêt vrai pour la personne des individus. La même analyse vaut-elle pour les politiques ? A tort ou à raison, certains se posent la question aujourd’hui. Alors faut-il se replier dans les petits groupes d’appartenance pour y trouver de la valeur et de la solidarité ? A titre conservatoire, oui, il le faut. Mais, il ne faudrait pas pour autant désespérer de l’action politique. Comment produire de la valeur et de la reconnaissance dans les grands groupes, c’est là l’un des deux ou trois enjeux vitaux pour l’avenir de notre humanité.

Notes

1 Délégation interministérielle à la Ville (DIV), délégation interministérielle au revenu minimum d’insertion (DIRMI), Rapport Strohl-Lazarus : Une souffrance qu’on ne peut plus cacher, 1995.

Pour citer cet article Jean Furtos, « Qu’est-ce qui fait souffrir ? », Revue Quart Monde, Année 2002, La santé pour tous : pour quand ?, Dossier, mis à jour le : 02/06/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2478.
Auteur

Jean Furtos

Psychiatre, Jean Furtos est directeur scientifique de l’Observatoire régional sur la souffrance psychique en rapport avec l’exclusion (ORSPERE, Bron, Rhône)