N° 169, 1999/1   •  Délivrer une mémoire commune
Dossier

Ces lieux qui n’ont plus de mémoire...

Michèle Cousin
  • publié en mars 1999
Résumé
  • Français

Après la lecture d’un texte du père Joseph Wresinski sur la destruction d’un bidonville que l’on s’empresse de raser sans laisser de trace, Michèle Cousin évoque sa propre expérience de souvenirs détruits.

Index

Index chronologique

1999/1
Texte intégral

Personnellement, je n’ai pas connu les bidonvilles, mais les hôtels meublés : j’y suis née et j’y ai vécu sans interruption jusqu’à 21 ans... La plupart du temps, c’étaient des hôtels insalubres. Je repense à des personnes qui habitaient le même hôtel que moi. Les autres locataires n’étaient pas seulement des voisins, comme dans beaucoup d’immeubles, mais des gens que nous connaissions. Nous nous rendions mutuellement service. On se prêtait un peu d’alcool à brûler pour faire la cuisine, on gardait les enfants des voisins quand ils allaient faire des démarches, on échangeait les adresses des lieux où on pouvait être aidés... Nous nous serrions les coudes.

Je me souviens de madame Tourette qui, comme nous et comme toutes les autres familles, vivait avec son mari et ses deux enfants dans une seule chambre. Nous avions un seul WC pour 19 familles. Je me souviens de madame Lafarge - sa fille Dany fut pendant des années ma camarade de jeux tous les soirs, c’était ma meilleure, ma seule amie. Nous vivions les mêmes choses, on se comprenait. Elle est venue à l’enterrement de ma mère.

Il y avait des moments durs à vivre pour nous, les enfants. On savait tout de tout le monde. Ainsi, il y avait une famille de trois enfants. La maman était à bout, elle n’en pouvait plus. Elle est tombée dans une telle désespérance qu’elle a été hospitalisée. Les enfants ont été placés. Et le père, qu’est-il devenu ? Je n’en sais rien. J’ai cherché à savoir. J’ai simplement appris que la famille ne s’est jamais reformée...

Dans les hôtels, les enfants étaient « tolérés ». Mais qu’un propriétaire change, ne veuille plus d’enfants ou interdise de faire la cuisine, et c’était la quête d’un nouveau lieu, en espérant qu’il soit meilleur et surtout pas pire !

Je me souviens aussi de monsieur Siméon. Il était juif et habitait une petite chambre noire, sans fenêtre. Tous les vendredi soir, sa fille lui apportait le repas du sabbat. Le vieux monsieur ne pouvait loger avec sa fille car elle-même était logée très petitement.

Il y avait aussi deux couples juifs rapatriés. Ils étaient là parce qu’ils n’avaient pas assez d’argent pour prendre un logement. Tous, ils venaient le samedi chez nous et ma mère, qui était protestante, réchauffait leur repas, surtout quand il faisait froid.

« Je vois disparaître ces hôtels... »

Jusqu’à 21 ans, ce fut là mon environnement. Ca a repris plus tard. Ces dernières années, j’ai vécu dans des hôtels insalubres. Les deux derniers ont été fermés récemment. L’un est devenu une résidence de jolis studios, trop chers pour nous. Quand je passe devant, je vois les gens s’arrêter et lire la banderole : « Studios entièrement rénovés. A louer ». Qui peut se douter que les habitants de l’hôtel ont dû se reloger comme ils ont pu ? Certains n’ont trouvé que les foyers d’hébergement.

Le deuxième hôtel, très vétuste, où j’avais réussi à me reloger, ne fut plus agréé pour les allocations logement. La mairie a récupéré le bâtiment qui lui appartenait pour y construire la nouvelle faculté... de droit !

Je vois ainsi disparaître ces hôtels où tant de pauvres ont vécu. Ils étaient les derniers refuges, le dernier rempart avant la rue ou le foyer, la dernière indépendance.

C’était toléré d’y faire sa cuisine, d’y laver discrètement son linge...

Dans un de ces hôtels, j’avais pour voisin un homme presqu’aveugle. Nous nous rendions mutuellement service. C’était un Algérien qui avait travaillé en France pendant de nombreuses années. Il ne pouvait se réadapter à la vie en Algérie. Alors, il vivait là avec une petite pension, solitaire et malade. Il tenait à sa liberté...

Cette vie au quotidien, elle continue, cachée, dans les HLM, dans les hôtels meublés, ces lieux qui auraient dû être de passage et où l’on vivait et où l’on vit encore des années et des années et dont on nous met à la porte tout d’un coup pour rendre les lieux « salubres ».

*

**

Michèle Cousin témoigne ainsi, sans emphase, d'une vie qui se joue là où la ville dévalorisée se survit avant de disparaître. Ces hôtels ont connu des heures "glorieuses” : Hôtel de « Londres », de « Paris », de « Berne », de « Savoie »... leurs noms qui ouvrent au voyage en gardent des traces. Dans leur déclin, ils sont refuges des pauvres qui, pendant un certain temps, leur permettent de fonctionner encore à moindre ambition. Puis trop délabrés, ils sont « rénovés » et il n’y a de nouveau plus de place pour les pauvres dont continue l’errance, ailleurs.

Nous sommes habitués à lire dans nos journaux cette histoire du bâti et de la rénovation normale du tissu de la ville. Du côté politique de l'habitat, il faut bien reconnaître que ce tissu vivant, comme la peau, peut devenir malsain et qu'il y a lieu de viser à le remettre en santé.

Mais ce qu’évoque Michèle Cousin à propos de ces lieux où elle a vécu, c'est la vulnérabilité des liens humains qui restent là, sans abri, non protégés et subissant même des menaces supplémentaires. Les personnes réfugiées là sous la pression de la pauvreté expérimentent comment le droit fondamental de vivre en famille y perd son statut de droit . On « tolère » les enfants, mais pour combien de temps ? La famille n’en sait rien. On « tolère » un peu de cuisine : mais que faire cuire sur un petit réchaud à alcool ou un gaz de camping pour une famille ? Et cela, des années durant. Toute la vie dans l’hôtel est sous le regard du gérant ou du propriétaire : vous ne pouvez entrer ni sortir sans qu’il vous voit. Vous n’avez que la clé de votre chambre, pas celle de l’entrée. Tout peut changer d’un moment à l’autre, et la crainte est permanente. Ne jamais connaître un vrai chez soi, aucune intimité : Michèle Cousin a vécu ainsi toute son enfance, toute sa jeunesse.

La mémoire qu'elle nous livre tourne autour de relations menacées de cassure. Familles qui se brisent ou qui s'arc-boutent contre la menace de se briser. Recherche de ce que sont devenus ces anciens voisins avec lesquels on a résisté, lié des relations, des amitiés, partagé les peines. Dans les pires conditions, on s’est aidé à vivre les rythmes, les rites des uns et des autres qui rattachent malgré tout à la communauté humaine, à celle de votre croyance, par exemple : comme ces familles juives soutenues pour vivre le sabbat par la famille de Michèle Cousin.

La grande pauvreté touchée ici du doigt, la pauvreté radicale qui ne s'éloigne pas, c’est l'insécurité de compter durablement pour quelqu'un, personnes ou groupes, avec qui des relations durent. Dans cette zone économique de la ville, celle de la grande pauvreté, le temps durable est sans abri. Personne ne peut même prendre appui sur ces lieux pour revenir chercher des nouvelles d'anciens amis, retrouver leurs adresses et les rejoindre ailleurs. Parce que ces lieux eux-mêmes disparaissent ou sont si radicalement transformés qu'ils se rattachent à d'autres populations. On n'y retrouve personne pour se raconter l'histoire qu'on y a vécue. Ces lieux n'en parlent plus ni à ceux qui y ont vécu ni, à plus forte raison, à ceux qui les remplacent. L'ancien habitat a disparu, perdu vie ; la mémoire collective des anciens habitants est sans repère et surtout sans support - lieu de réunion, fête, chanson, livre, film, plaque commémorative. Privée de ces moyens, la mémoire ne se reconstitue jamais et ne s'inscrit donc pas dans la mémoire des autres concitoyens.

On peut, sans cynisme et sans dérision, pour installer une faculté de ”droit ” mettre dehors, sans bruit, des « sans droit » qui ne peuvent rien réclamer : le mot « expulsion » n’existe pas pour l’hôtel. Le mot « partir » suffit. Ici, la vie de famille et les coups les plus violents qui lui sont portés se décrivent avec les mots et les droits du plus banal des voyages de commerce.

(Marie-Hélène Boureau, Louis Join-Lambert).

Pour citer cet article Michèle Cousin, « Ces lieux qui n’ont plus de mémoire... », Revue Quart Monde, Année 1999, Délivrer une mémoire commune, Dossier, mis à jour le : 05/06/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2557.
Auteur

Michèle Cousin

Michèle Cousin, 49 ans, est l’une des militantes Quart-Monde qui ont travaillé à l’élaboration du rapport « Construire un partenariat avec les plus démunis », rapport établi dans le cadre du Conseil départemental de concertation des Bouches-du-Rhône.