Les pauvres ont-ils une histoire ?

Jean Tonglet

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Jean Tonglet, « Les pauvres ont-ils une histoire ? », Revue Quart Monde [Online], 169 | 1999/1, Online since 05 September 1999, connection on 15 November 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2569

Le Mouvement ATD Quart Monde s’est toujours efforcé de rendre leur droit à la mémoire non seulement aux citoyens en grande pauvreté mais à la société tout entière. L’auteur a esquissé les grandes lignes de cette tentative lors du colloque international « Mémoire et Histoire : pourquoi se souvenir ? » organisé à l’Unesco (Paris) en mars 1998, par l’Académie universelle des cultures.

Index chronologique

1999/1

C’était en 1972. Dans une lettre adressée à l'une des volontaires du Mouvement ATD Quart Monde, le père Joseph Wresinski évoquait une terre de détresse qui aurait dû devenir un lieu de mémoire :

« L'autre jour, je passais par là, je ne reconnaissais même plus l'emplacement du bidonville ni celui de la cité. Pourtant que de larmes ont souillé ce sol, que de souffrances ont endurées des centaines de familles sur ces lieux ! Que de cris ont percé le ciel ! Aucune stèle, aucun monument n'a été élevé, aucune plaque commémorative n'a été posée, seule la chair des hommes en porte la cicatrice.

Pourtant en ces lieux, l'humanité a souffert comme nulle part ailleurs. Nous avons vu des enfants mendier, couverts de honte.

Nous avons vu des grands, humiliés.

Nous avons vu l'arbitraire régner en maître.

Nous avons vu des hordes de pauvres s'avilissant à en mourir de honte. Que n'avons-nous pas vu ?

Qui le saura ?

Qui en témoignera ?

Qui transmettra les paroles de cette tranche d'humanité réduite à un héroïsme sans gloire parce qu'elle n'a rien à défendre et qu'elle ne peut se griser d'aucune cause sinon celle de l'humble sourire, de l'humble amour familial méconnu, incompris, souvent ridiculisé ?

Si nous n'avions pas été là, au jour le jour, une des pages les plus douloureuses des pauvres eut été arrachée au livre de l'histoire des hommes ».

Ce texte me paraît significatif de ce qui fut et reste pour le Mouvement ATD Quart Monde une préoccupation constante : faire mémoire de ce qu'endurent les plus pauvres de tous les temps, de leurs luttes, de leurs efforts titanesques pour s'arracher à la fatalité de la misère.

Comme la signature de l’exclusion sociale

Faire mémoire, non pas par goût d'une histoire qui enfermerait dans le passé, mais parce que pour affirmer son identité, pour retrouver sa place dans la communauté des hommes, pour pouvoir s'exprimer parmi les autres hommes, le peuple des misérables a besoin de son histoire.

Les pauvres ont-ils une histoire ? Le fait même de nous poser la question n'est-il pas le signe, la signature de l'exclusion sociale ? Un peu comme, il n’y a pas si longtemps, nous nous interrogions pour savoir si les femmes, les noirs, les Indiens avaient ou non une âme.

Retrouver la trace des plus pauvres dans l'histoire n'est pas une chose aisée. Les archives ne parlent que de ceux qui ont écrit et les pauvres ont laissé peu d'écrits et de témoignages. Les travaux de recherche auxquels se sont livrés quelques membres du Mouvement au fil des années se sont révélés particulièrement ardus.1

Les traces de cette histoire, il fallut les rechercher ailleurs : dans les archives de la police, celles des services sociaux et des œuvres de bienfaisance, dans les registres des paroisses... Tout au long de ce type de recherches, à travers ce genre de documents, seul s’exprimait le jugement toujours porté sur les plus pauvres : oisifs, paresseux, dangereux, violents, « mauvais pauvres », parents indignes... Les pauvres y sont témoins malgré eux, et le plus souvent témoins « à charge ».

Pour prendre la mesure de la gravité de cette absence des plus pauvres dans l'histoire et du silence dans lequel ils sont enfermés, il faut comprendre que leur absence ou leur présence uniquement dans les rubriques quasi criminelles, créent en elles-mêmes, au cœur de nos sociétés, une mémoire négative des plus pauvres, ne les reconnaissant dans le meilleur des cas que comme des êtres de besoin et de manque, des êtres à aider. Et donc ne les reconnaissant jamais dans leur contribution potentielle à l'humanité, à l'intelligence de ce qu'est l'humanité, à la construction d'une société. On n'attend rien d'eux, puisqu'en réalité on n'entend rien d'eux, si ce n'est des stéréotypes. Comment ne pas penser ici à ce qu'écrivait Charles Booth, sociologue anglais de la fin du XIXème siècle : « Les riches ont tiré un rideau sur la pauvreté, et sur ce rideau, ils ont peint des monstres ».

De multiples histoires individuelles et familiales

A cause de cette volonté de faire exister les plus pauvres autrement, les volontaires du Mouvement ATD Quart Monde, à la suite de leur fondateur, sont devenus « chroniqueurs » de cette population. Chroniqueurs consignant jour après jour tout ce qu'ils observaient et apprenaient des plus pauvres, de leur vie de tous les jours, recueillant, suscitant les témoignages, les récits de vie. Chroniqueurs créant les occasions permettant aux plus pauvres eux-mêmes de reprendre possession de leur histoire. Je revois ainsi cet homme, approchant la quarantaine, au chômage depuis plusieurs années dans une de nos capitales occidentales. De lui, tout le monde disait qu'il ne travaillait pas, qu'il était un « bon à rien », qu'il n'avait jamais travaillé. Il parlait de lui en ces mêmes termes, ayant intégré le jugement des autres. Or voici que dans le cadre d'une Université populaire Quart Monde, il fut proposé aux uns et aux autres de reconstituer leur histoire professionnelle. A travers cet exercice, non sans peine, notre ami redécouvrit qu'il était entré dans le monde du travail dès l'âge de 13 ans, à la mine, puis dans les travaux les plus lourds et les plus ingrats, auprès d'une multitude d'employeurs successifs, et que si, à presque 40 ans, il ne travaillait plus et vivait d'une rente d'invalidité, c'était à cause de cette lourde histoire de travail. Il était un travailleur, prématurément usé certes, mais un travailleur quand même.

Ces multiples histoires individuelles et familiales ainsi reconstituées ne sont peut-être pas encore une histoire collective. L'accumulation des matériaux, les recherches menées parallèlement, notamment dans les archives, ont permis au Mouvement ATD Quart Monde de mettre le doigt sur cette réalité collective. A travers des hommes et des femmes qui avaient vécu dans les mêmes lieux, les mêmes institutions, qui avaient connu les mêmes expériences, il découvrait petit à petit toute une population. A travers aussi des attitudes qui traversent les siècles, comme, à l'heure des arrêtés anti-mendicité de plusieurs villes et communes de France, la mise à jour, dans la Principauté de Liège, en 1492, d'un décret du Prince-Evêque sur « l'expulsion des inutiles. »2.

Les travaux de nombreux historiens ayant emprunté les mêmes chemins confortèrent ces intuitions : Michel Mollat, Bronislaw Geremek, Philippe Joutard, Arlette Farge, pour n'en citer que quelques-uns. Une nouvelle recherche est née. Il suffit de se référer au livre « Démocratie et pauvreté »3, qui constitue en réalité les actes d’un colloque organisé en 1989 à Caen par l'Université de Caen et le Mouvement ATD Quart Monde, dans le cadre du bicentenaire de la Révolution française.

En cette année du cinquantième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme, j'aimerais conclure sur ce que j’appellerais le droit à la mémoire. Dans la lettre citée plus haut, le père Joseph Wresinski évoquait la façon dont nos sociétés font silence sur la vie, la souffrance, les actes de résistance des plus pauvres. Ils disparaissent du décor sans laisser de traces. Dans un autre texte publié peu de temps avant sa mort, survenue en 1988, il écrivait encore :

« Les plus pauvres nous le disent souvent : ce n'est pas d'avoir faim, de ne pas savoir lire, ce n'est même pas d'être sans travail qui est le pire malheur de l'homme. Le pire des malheurs est de vous savoir compté pour nul, au point où même vos souffrances sont ignorées. Le pire est le mépris de vos concitoyens. Car c'est le mépris qui vous tient à l'écart de tout droit, qui fait que le monde dédaigne ce que vous vivez et qui vous empêche d'être reconnu digne et capable de responsabilités. Le plus grand malheur de la pauvreté extrême est d'être comme un mort-vivant tout au long de son existence. »4

Comment ne pas penser à ce qu'écrivait Hannah Arendt dans son « Essai sur la révolution » évoquant la « conjoncture malheureuse pour les pauvres, une fois assurée leur conservation, que leur vie est sans intérêt, et qu'ils n'ont pas droit au grand jour de la vie publique où le mérite peut se déployer ; ils restent dans l'ombre où qu'ils aillent ». Et plus loin, affirmant « cette conviction que l'obscurité plutôt que le besoin est la plaie de la pauvreté », elle en arrive à parler de « ceux aux vies blessées desquels l'Histoire ajoute l'insulte de l'oubli. »5

C'est pour réparer cette insulte que le père Joseph créa sur le Parvis des Droits de l'homme, place du Trocadéro, à Paris, le premier monument commémorant les victimes de la faim, de la violence et de l'ignorance, avec la Dalle à l'honneur des victimes de la misère. Lors de son inauguration, le 17 octobre 1987, il évoquait ainsi la mémoire des plus pauvres de tous les temps : « Ce n'est pas de votre mort dont je témoigne, mais de votre vie ».

Les pauvres, comme tous les hommes, ont une histoire, sont d'une histoire et font l'histoire, pour autant que les autres hommes les reconnaissent comme des acteurs dans la construction de notre avenir commun.

1 Marie-Claire Morel « Le procès des pauvres dans l’histoire », préface de Joseph Wresinski, Revue « Igloos » n° 117, 1983, Pierrelaye
2 Carl Havelange, Etienne Helin, René Leboutte, « Vivre et survivre », témoignages sur la condition populaire au pays de Liège. Editions du Musée de la vie wallonne, Liège, p. 39
3 « Démocratie et pauvreté » Du quatrième ordre au quart monde. Présentation de René Rémond, postface de Michel Vovelle. Editions Quart Monde / Albin Michel, Paris, 1991
4 Joseph Wresinski, « Les plus pauvres révélateurs de l’indivisibilité des droits de l’homme », in « 1989, les Droits de l’homme en question », Commission nationale consultative des droits de l’homme. La Documentation française, Paris, 1989 ; réédité aux Editions Quart Monde, 1998
5 Hannah Arendt, Essai sur la révolution, Gallimard, « Les Essais », Paris, 1967
1 Marie-Claire Morel « Le procès des pauvres dans l’histoire », préface de Joseph Wresinski, Revue « Igloos » n° 117, 1983, Pierrelaye
2 Carl Havelange, Etienne Helin, René Leboutte, « Vivre et survivre », témoignages sur la condition populaire au pays de Liège. Editions du Musée de la vie wallonne, Liège, p. 39
3 « Démocratie et pauvreté » Du quatrième ordre au quart monde. Présentation de René Rémond, postface de Michel Vovelle. Editions Quart Monde / Albin Michel, Paris, 1991
4 Joseph Wresinski, « Les plus pauvres révélateurs de l’indivisibilité des droits de l’homme », in « 1989, les Droits de l’homme en question », Commission nationale consultative des droits de l’homme. La Documentation française, Paris, 1989 ; réédité aux Editions Quart Monde, 1998
5 Hannah Arendt, Essai sur la révolution, Gallimard, « Les Essais », Paris, 1967

Jean Tonglet

De nationalité belge, marié et père de deux enfants, Jean Tonglet est volontaire du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1977. Il est actuellement chargé de la coordination générale de la représentation de ce Mouvement auprès des institutions internationales.

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