N° 169, 1999/1   •  Délivrer une mémoire commune
Dossier

Délivrer une mémoire commune

Louis Join-Lambert
  • publié en mars 1999
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1999/1
Texte intégral

Souvent, les plus pauvres font face dans leur vie à de graves ruptures. C’est une caractéristique de leur histoire. La précarité matérielle met à mal leurs liens sociaux en les obligeant à aller chercher leur vie ailleurs. L’incompréhension de leur vie, la déconsidération dont ils sont victimes, les peurs qui en résultent ont presque toujours conduit à des politiques d’individualisation des plus pauvres. Des politiques qui tiennent pour nulle, voire négative, la valeur de leur liens. Ainsi le placement des enfants hors de leur famille, l’hébergement séparé des membres d’une famille, les aides à la famille chargée d’enfants conditionnées par l’absence d’un homme adulte. Mais tout autant des politiques ou des processus économiques de rénovation urbaine, qui chassent les plus pauvres des lieux où ils sont « quelqu’un ».

Or, nous autre humains n’avons que nos actions et nos paroles pour laisser apparaître qui nous sommes. Ces actions et ces paroles disparaissent dans l’instant. La continuité de notre être singulier est tributaire, pour se construire, du travail de mémoire qu’il provoque. Par exemple et à titre privilégié, dans la famille, car, tout en se transformant par les décès, les naissances et les unions durables, celle-ci nous accompagne de notre naissance à notre mort. Elle porte, raconte ou tait, met à jour des récits et des secrets sur ses membres. Elle situe chacun d’eux parmi les autres et assure l’existence d’une durée à laquelle chacun est rattaché dans des formes propres. La famille n’est pas seule à donner des points d’appui à cette construction. Les liens sociaux durables s’appuient aussi, par exemple, sur l’appartenance à une société locale où nous sommes « chez nous », y compris quand la vie, après nous y avoir enracinés, nous conduit ailleurs.

Les ruptures dans la vie s’accompagnent des blancs de l’histoire. Les plus pauvres n’ont pas de plaques à leur nom sur les rues, bien souvent pas même sur une tombe quelque part. Leur place dans les archives d’une société aussi est pauvre ou négative, comme ont le voit en constatant que le plus souvent, la police et la justice seules témoignent d’eux pour l’histoire. Ils sont trop absents des récits historiques. Or tout récit historique est d’abord le rapprochement d’humains dont les vies ne s’expliquent pas les unes sans les autres. Il plante dans la mémoire commune le décor préalable à la compréhension de chacun. Et ceux qui réussissent ont toujours à cœur de se doter d’une histoire, pour se faire justement comprendre comme ils le souhaitent. C’est au contraire, à une mémoire infernale de dossiers administratifs et de dettes diverses, que les plus pauvres ont à faire. L’histoire construit ou ruine aussi le crédit d’aujourd’hui.

Le récit historique, qui prépare la compréhension de chacun, apprend aussi à chacun les rapprochements qu’il doit faire pour chercher à comprendre sa vie. Plus, les communautés locales, politiques, culturelles, spirituelles ou autres dont il doit être solidaire pour que sa vie prenne sens. Et bien sûr se jouent-là des prémices de l’exclusion dans le présent.

Reste la question contemporaine de la mémoire. Comment se rappeler des impasses de l’histoire pour les éviter. Impasses de l’apartheid, impasse du racisme, impasse de l’esclavage. Impasses de la violence qui suppose toujours un mépris préalable, une histoire de mépris. Impasse de la misère qui est impasse de l’histoire dans sa traduction la plus quotidienne. Nous sommes évidemment confrontés d’abord au fait que nous sommes aveugles à la violence qui vient de nous. C’est pourquoi le rétablissement des victimes dans la mémoire commune set un premier point d’appui pour ne pas se laisser reprendre dans les enchaînement de la négation de l’humanité en elles et en nous.

Mais le rappel du passé inacceptable qui a atteint l’humanité ne semble pas suffire. Face au déchaînement du mépris rationalisé de l’homme au nom de l’économique, le souvenir du mépris nazi ne suffit pas. Les historiens nous aident mais ils ne font le travail de mémoire commune que seuls, victimes et oppresseurs, héritiers des unes et des autres, peuples des uns et peuples des autres, peuvent rechercher ensemble. Nous avons besoin de comprendre ensemble la perte d’humanité qui se joue là.

Dans la misère, ce n’est pas que l’homme cassé par le mépris qui perd. L’humanité indivisible se mutile. Le travail de mémoire est un travail du présent pour se libérer de cette mutilation.

Pour citer cet article Louis Join-Lambert, « Délivrer une mémoire commune », Revue Quart Monde, Année 1999, Délivrer une mémoire commune, Dossier, mis à jour le : 05/06/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2564.