Le logement des plus pauvres à Madrid

Bruno Couder

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Bruno Couder, « Le logement des plus pauvres à Madrid », Revue Quart Monde [Online], 169 | 1999/1, Online since 05 September 1999, connection on 02 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2563

Le présent article n'a d'autre prétention que d'éclairer un peu la question du logement des pauvres à Madrid. En Espagne, pays décentralisé, chaque communauté autonome décide et applique sa propre politique de façon indépendante. Cette décentralisation, qui concerne aussi le domaine du logement, tend à rendre plus complexes les politiques en cours.

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1999/1

Madrid comptait à peine plus de cent mille habitants au début du siècle. Aujourd'hui, il y en a plus de trois millions. Cette croissance, considérable, est due à l’émigration intérieure, les populations des campagnes quittant leur village où elles vivaient fort pauvrement pour rejoindre Madrid et les grandes villes industrielles, principalement en Catalogne et au Pays Basque.

Des « chabolas » au relogement

Leur installation dans les grandes cités urbaines commençait par une étape d'autoconstruction d'une « chabola » (baraque). La loi prévoyait qu'une personne ayant monté une construction pourvue d'un toit et de quatre murs et y demeurant depuis au moins vingt-quatre heures, ne pouvait être expulsée sans une procédure judiciaire qui pouvait durer des mois voire des années. Ainsi, toute personne désireuse de s'installer rassemblait-elle les matériaux indispensables pour établir cette structure minimale. En une nuit, elle terminait sa « chabola » pour s'y installer. Ensuite, elle l'aménageait petit à petit selon ses possibilités financières et le temps libre que lui laissait le travail. La baraque en bois initiale devenait peu à peu une maisonnette en briques avec un toit de tôles ou de fibrociment. Des quartiers entiers se sont ainsi construits autour d'une fontaine. Les conditions de vie étaient très proches de celles connues dans les villages, mais avec une grande différence : une réelle probabilité de trouver du travail, en particulier dans le bâtiment. Cette dernière activité permettait d'arranger sa maison en profitant des matériaux de récupération disponibles.

La ville a progressivement généralisé dans ces quartiers la distribution d'eau potable et l'installation du tout-à-l'égout et de l'électricité. Les habitants s'étaient souvent regroupés afin de se défendre, de revendiquer face aux pouvoirs publics, mais aussi d'organiser la vie du quartier, les fêtes, la scolarisation des enfants...

Ces quartiers ont été réhabilités par tranches successives. Les habitants, relogés en immeubles, étaient propriétaires de leur « chabola », même si le terrain ne leur appartenait pas. Dans les programmes de réhabilitation, le rachat de la « chabola » a souvent permis de payer le droit d'entrée, ne laissant qu'une traite raisonnable à payer chaque mois pour être propriétaire de l'appartement. Madrid s'enorgueillit ainsi d'avoir réussi le relogement du quartier populaire de Vallecas, opération citée en exemple par l'ONU lors du dernier sommet mondial sur l'habitat. L'opération concertée entre les représentants des habitants, les propriétaires des terrains et les pouvoirs publics a permis le relogement sur place des cent soixante mille habitants qui vivaient en « chabolas » et qui ont pu, s'ils le voulaient, être relogés dans la même cage d'escalier.

Mais les réhabilitations se sont déroulées de façons différentes selon les quartiers, avec, souvent, bien des souffrances et des angoisses pour les habitants : programmes spécifiques de logements très bon marché ou programmes spécifiques pour les populations gitanes.

En 1986, la municipalité de Madrid a recensé deux mille deux cent quinze familles en « chabolas ». Celles-ci ont vu apposer sur leur maison une plaque numérotée, signe de la volonté des pouvoirs publics de leur garantir un relogement mais aussi, façon de décourager d'autres personnes de construire ce type d'habitat pour prétendre ensuite être relogées. Un grand nombre de ces familles étaient des familles gitanes regroupées dans des bidonvilles à la périphérie de la ville. Il y avait aussi quelques regroupements d'immigrés marocains. Dix ans après cependant, moins de la moitié des familles recensées avaient été relogées et de nombreuses nouvelles « chabolas » étaient apparues. Dans une étude publiée en 1995 sur les conditions de vie de la population pauvre du diocèse de Madrid, Caritas dénombrait, au centre et dans la région sud de la capitale, quatorze mille familles pauvres vivant dans des logements en mauvais état ou qualifiés d'« infrahumains ».

Cependant, début 1999, la Communauté autonome de Madrid annonçait avoir enfin réalisé son objectif : reloger les familles recensées en 1986. Elle s'affirmait décidée à s'attaquer maintenant aux chabolas nouvelles (plus d'un millier) construites depuis ; et à résorber aussi plusieurs cités de transit construites dans des no man's land et devenues des foyers de vente de drogue.

Le circuit normal d'accès au logement social par le biais de tirages au sort reste inaccessible aux plus pauvres à cause des garanties de solvabilité exigées. Mais la moitié des contingents sociaux disponibles est normalement mis à disposition des familles en difficultés selon un barème correspondant à un cumul de handicaps, ce qui est très insuffisant.

Quand on écoute les familles les plus pauvres, on ne peut qu'être préoccupé pour leur accès au logement. L'avenir leur semble complètement bouché. « L'assistante sociale m'a dit qu'elle ne pouvait rien faire pour nous aider pour le logement » dit une mère de famille qui, depuis plus de dix ans, vit avec ses dix enfants, dont deux en ménage avec trois bébés, dans une baraque en bois, à plus de six cents mètres de la fontaine. « Il faut qu'on fasse un dossier à l'IVIMA (Instituto para la Vivienda de Madrid), mais pour le moment on ne peut pas parce qu'il faut attendre le prochain tirage ait sort. Je suis découragée ; avec l'assistante sociale d'avant, j'avais fait un dossier mais, à l'IVIMA, ils me l'ont refusé parce qu'il n'y avait pas de feuilles de paye de mes aînés. Qu'est-ce que vous voulez ? Je peux pas les inventer, les feuilles de paye... »

Une famille parmi d'autres

La vie n'a jamais été facile pour la famille Becedia1 Luis, le père, est né dans une famille itinérante. Ses parents allaient de village en village et proposaient leurs services pour réparer les poteries ou les casseroles en étain. Avec leur famille, ils dormaient dehors, au mieux abrités sous une bâche tendue entre les arbres ; tous leurs biens tenaient sur une mule. Ils ont fini par s'arrêter à Madrid dans une porcherie qu'ils ont aménagée. Antonia, la femme de Luis, a connu aussi une enfance itinérante. Mais ni elle ni son mari ne sont gitans. A douze ans, Luis a commencé à travailler dans le bâtiment et ce jusqu'au service militaire qu'il a effectué alors qu'il était déjà marié et père d'un enfant.

Luis et sa famille ont d'abord vécu chez sa mère qui les a aidés à acheter une première « chabola » très précaire. Puis, ils ont été relogés dans des préfabriqués, construits en 1982 comme logements de transit, que les familles relogées n'ont jamais quittés. Dans ce quartier règnent la violence et les trafiquants de drogue. Les Becedia l'ont quitté précipitamment quelques mois après leur arrivée suite à des conflits avec un voisin. Un ami leur a propose un vieux logement dans un quartier de maisonnettes de un à trois étages.

Quelques années plus tard, leur quartier a été réhabilité. Un jour, la police est venue chercher Antonia et ses enfants et les a embarqués en leur disant qu'ils allaient avoir un logement. Ils ont été « débarqués » à la mairie sans rien avoir reçu et, à leur retour chez eux, leur maison avait été démolie. Les parents et les neuf enfants étaient à la rue... L'assistante sociale leur a indiqué une pension mais personne ne voulait leur payer les nuits et cet hébergement n'est pas prévu pour les familles nombreuses. Ils se sont alors réfugiés dans leur famille, Luis dormant un temps dans une voiture jusqu'à ce que leur « chabola » actuelle soit construite.

« Là où on est, c'est une branche de la Canada Real - chemin prévu pour la transhumance des moutons. Felipe Gonzalez venait d'être élu et il disait que ces Canada appartenaient ait peuple, qu'on pouvait y faire des jardins. Moi je suis venu ici et j'ai fait ma chabola. » Le lieu, au pied d'une décharge, était inhabité et loin de tout, « un lieu oublié de Dieu », dira un jour Luis. Le chemin n'existe sur aucun plan de Madrid, si bien qu'au mois d'août, quand le facteur est en congé, le courrier retourne à l'envoyeur avec la mention « Lieu inconnu ».

La famille Becedia, avec dix enfants, vit là. Les deux aînés en ménage, avec chacun un enfant, vivent à côté, l'un dans une vieille caravane, l'autre dans une petite baraque. Les huit autres enfants, dont une jeune fille de dix-huit ans avec son bébé, vivent dans la baraque principale composée de deux pièces ; la plus grande - environ vingt-cinq mètres carrés - est bien étanche à la pluie et l'autre, beaucoup plus petite, sert d'entrée, de toilettes et de local de rangement, par forte pluie, il y pleut...

Dans la baraque, l'objet central est le poêle à bois qui sert aussi de cuisinière quand il n'y a pas d'argent pour acheter de bouteille de gaz. Des lits doubles et des lits superposés permettent à tous de dormir quelque part, une fois les matelas nécessaires étalés sur le sol. Des meubles bas sont disposés au fond pour ranger les vêtements et poser la télévision. La lumière est allumée en permanence car il n'y a pas de fenêtre. L'électricité vient d'un branchement pirate sur la ligne qui passe le long du chemin. Il n'y a pas d'eau courante.

Difficile d'imaginer la vie quotidienne de tant de personnes en si peu d'espace... Une chaleur écrasante en été, un froid intense en hiver, sauf près du poêle, car l'air froid s'infiltre partout. Quand ils ne sont pas à l'école, les enfants sont dehors sur les terrains vagues qui entourent la baraque. Le sol est tout noir d'y accumuler des métaux ou d'y brûler des fils de cuivre pour les vendre. Des tas de bois brûlé, de la ferraille et des objets divers récupérés dans la décharge occupent l'espace entre la baraque et celle des voisins, plus ou moins délimité par quelques fils de fer. Un coin derrière la cabane sert pour étendre le linge. C'est là qu'Antonia a replanté des rosiers récupérés sur la décharge par ses enfants. Les plantes n'ont pas pris mais son geste en dit long sur sa volonté d'avoir une maison comme il faut. Au loin, c'est la campagne où passent des troupeaux de moutons.

Pour boire, cuisiner, laver le sol et le linge, il faut aller chercher l'eau avec une brouette chargée de bidons qu'on remplit à un tuyau situé à plus de six cents mètres de la baraque. C'est la tâche des enfants, plus particulièrement des filles. Certains jours, l'eau est quasiment tarie et il faut patienter très longtemps pour remplir les récipients. Parfois même, il faut aller encore plus loin à un autre robinet. On devine les efforts nécessaires dans un tel environnement pour envoyer chaque jour les enfants à l'école, lavés et vêtus de propre.

Pourquoi alors la famille Becedia reste-t-elle ? « Parce qu'on ne nous a jamais rien proposé », répond catégoriquement Antonia. Quand a eu lieu le recensement des bidonvilles en 1986, elle n'a pas été recensée et n'a donc aucun droit à un relogement. « Pourtant on est connus, la police fait des rondes et on est enregistrés comme habitant ici. On a demandé aux services sanitaires de venir constater comment on vit. Ils se rendraient compte que ce n'est pas possible. Mais ils ne sont jamais venus. Ce qu'on voudrait, c'est lin appartement ou un préfabriqué. Bien sûr, si on nous donne un appartement, il faudrait qu'on arrive à gagner notre vie autrement que par la ferraille, mais ce serait un pas en avant ». Mais Luis fait observer : « A quoi bon obtenir un logement si tu n'as pas de quoi donner à manger à tes enfants à cause des frais d'électricité, de chauffage ou d'eau ? Je comprends ceux qui retournent en baraque quand ils ont faim ; on a moins de charges... ».

La famille ne peut se reloger par ses propres moyens dans un logement à loyer libre.

Il y a deux ans, Antonia a fait des démarches avec l'assistante sociale pour obtenir un logement « très social » (« piso de proteccion oficial ») mais on lui demandait sans arrêt davantage de papiers. Elle a fini par se décourager. Il faut comprendre ce que veut dire faire des démarches quand on vit loin de tout et que le moindre certificat suppose au moins une demi-journée, en comptant la marche à pied jusqu'à l'arrêt de bus, les trajets, les attentes au guichet et le voyage de retour. Aujourd'hui, pour obtenir un logement, il faut s'inscrire pour participer à des tirages au sort avec une probabilité très faible d'être tiré. Luis et Antonia ont été informés de la procédure par l'assistante sociale. Ils savent qu'on va encore exiger d'eux plein de papiers. Ils craignent aussi qu'on leur demande de justifier leur fuite précipitée du préfabriqué qu'on leur avait attribué il y a plus de dix ans. C'est pourquoi ils n'ont pas encore fait une priorité de cette procédure si hasardeuse. « On doit déjà arriver à donner à manger aux enfants et on doit s'occuper de la santé de notre fille Maria, qui devrait se faire opérer. Alors on a déjà dit courir pour les examens préalables, on n'a pas pu faire autre chose... ».

C'est vrai que l’urgence de la vie quotidienne domine. A part la petite paie du fils aîné qui travaille à la décharge et reverse une partie de son salaire à ses parents, il n'y a d'autres revenus que ce que rapporte la récupération sur la décharge. Beaucoup de travail pour très peu d'entrées. Parfois il n'y a même pas de quoi acheter une paire de chaussures à un enfant qui en manque ; Maria ne peut pas toujours payer le timbre pour répondre à une amie. Mais la famille reste fière et Antonia reçoit avec une dignité impressionnante ceux qui viennent sur le pas de sa porte. Elle doit demander de l'aide aux uns et aux autres. Elle le fait avec beaucoup de cran - elle n'a pas d'autre alternative pour nourrir et habiller les siens. Toutes les démarches reposent sur ses épaules, elle connaît par cœur le chemin de l'assistante sociale, des sœurs, du vestiaire... La famille dépend, pour sa survie, des services sociaux ou de bienfaisance mais elle ne paraît croire que ceux-ci puissent les aider à s'en sortir. « Jamais l'assistante sociale n'est encore venue nous visiter pour voir comment on vit » dit Antonia. Et Luis ajoutait un jour de grande détresse : « Sans les pauvres, elle serait au chômage, elle se moque de ce qu'on dit. On voit qu'elle n'a jamais eu faim. » Mais peu après, Antonia avait rendez-vous pour essayer d'avoir une pension pour Maria qui, en mauvaise santé, ne peut travailler. « Qu'au moins elle reçoive quelque chose pour pouvoir s'habiller... »

Malgré la tendresse familiale qui sautait aux yeux et qui a permis aux parents et aux enfants de tenir bon ensemble, le couple a fini par se séparer. La mère n’en pouvait plus. Elle est partie avec quatre enfants et a obtenu un travail de femme de ménage et un logement social sur le contingent affecté aux familles en difficultés. Le père est resté avec les aînés jusqu'à l'été dernier où ils ont dû fuir, chassés comme tous les plus pauvres par des vendeurs de drogue qui ont envahi le quartier.

Les fillettes qui dansaient, chantaient et riaient derrière la chabola familiale et tous les autres enfants du quartier n'appellent-ils pas à construire l'avenir avec eux ?

1 Comme à l'accoutumée, le nom de famille et les prénoms ont été changés.
1 Comme à l'accoutumée, le nom de famille et les prénoms ont été changés.

Bruno Couder

Volontaire du Mouvement international ATD Quart Monde depuis 1974, Bruno Couder et sa femme, volontaire également, ont cinq enfants. Depuis plusieurs années, ils sont à Madrid où Bruno représente le Mouvement en Espagne après avoir exercé diverses responsabilités en France.

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