Tokombéré au pays des grands prêtres : religions africaines et Evangile peuvent-ils inventer l'avenir

Christian Aurenche

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Christian Aurenche, « Tokombéré au pays des grands prêtres : religions africaines et Evangile peuvent-ils inventer l'avenir », Revue Quart Monde [Online], 171 | 1999/3, Online since 01 March 2000, connection on 05 May 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2639

« A regarder les journaux télévisés et à lire la presse, on pourrait croire que l'Afrique n'existe plus. Ou qu'elle est devenue un continent de désolation et de mort dont il n'y a plus rien à espérer. Le sida l'infeste, la corruption l'empoisonne, la fuite des cerveaux s'accélère, les dictatures y sont toujours plus nombreuses que les démocraties. (Jean-Pierre Daud, volontaire, a choisi quelques extraits de ce livre de Christian Aurenche).

Tout cela est sans doute vrai, mais, un jour qui n'est peut-être pas très loin, notre société politico-médiatique s'apercevra à son tour qu'il ne suffit pas de produire de la richesse à gogo, et qu'on peut aussi mourir étouffé. Elle découvrira alors que des hommes et des femmes, en Afrique, appréhendent le réel, le temps et l'espace de toute autre façon. Et que cette façon est peut-être un chemin prophétique pour le siècle à venir. »

Ainsi commence la préface de ce livre qui relate la rencontre d'un peuple du Nord-Cameroun, dans les montagnes de Tokombéré au Sahel et de deux hommes, prêtres catholiques : Baba Simon, pionnier africain de la première évangélisation et Christian Aurenche, médecin et prêtre.

L'aventure de Tokombéré est née de la rencontre de Baba Simon, un des premiers prêtres camerounais à la longue expérience de pastorale dans le sud du pays avec les grands prêtres de la montagne. Du regard nouveau et affectueux qu'il portait sur ces populations nommées « Kirdis ». Kirdis, le nom méprisant par lequel les envahisseurs foulbés désignèrent les ethnies de la région : « Ceux qui ne croient pas’, les ‘païens en quelque sorte ».

« J'aurais voulu avant tout convertir à l'Evangile, avouait-il, alors que préalablement je devais moi-même me faire Kirdi vivant de l'Evangile… Il fallait que j'évite de colporter ici les conférences christianisantes du Sud et que je cherche plutôt à enrichir le christianisme des coutumes que je découvrais ». L'auteur nous dit : « Baba Simon liait déjà étroitement Evangile, école et service de la santé. L'homme était le premier objectif de toute son action. L'homme avant tout, l'homme Kirdi… Sa préoccupation fondamentale devenait l'homme avant le baptisé. Je suis venu leur apporter un ami, aimait-il répéter. En deçà et au-delà de la religion, il y a d'abord un message de fidélité : Emmanuel, Dieu avec nous, Jésus-Christ qui est la manifestation sublime de la fidélité de Dieu pour l'homme. »

Pour Christian Aurenche, « héritier et dépositaire » : « L'hôpital, certes, était un moyen de promouvoir la santé mais il était aussi un frein et un blocage ; une cause de dépendance et un lieu où l'on se sécurisait à bon compte en abdiquant là ses propres responsabilités… En fidélité à Baba Simon, notre objectif devait être l'homme est sa santé, et pas seulement la guérison. Nous ne devions pas lutter d'abord contre la rougeole et les diarrhées, mais pour l'enfant ; non pas contre la maladie mais pour la vie ».

Dans ces rencontres, Baba Simon posait trois questions sur le passé, le présent, et l'avenir qui renvoyaient les gens à eux-mêmes, à prendre leurs responsabilités et qui les enracinaient dans l'histoire car on ne peut promouvoir le développement sans l'inscrire dans le temps. Et Christian Aurenche nous révèle un point important que lui ont appris les Africains : « Pour eux l'homme est un. Il est une vie qui a une histoire. Il est vie…Cette vision globale que les Kirdis ont de l'homme nous a interrogés et influencés. Il fallait établir entre les structures centrales - l'hôpital, la maison du paysan, le foyer des jeunes - une coordination au bénéfice de la vie d'ensemble et ainsi éviter le danger que font souvent courir les spécialistes et les techniciens : ils poursuivent 'leurs' objectifs, faisant fi du tout dans lequel il devrait pourtant s'intégrer. »

Cette expérience amène l'auteur à penser une nouvelle organisation de la société : " Il s'agit d'instaurer un régime démocratique qui repose sur une société civile active, sur une société de citoyens qui participent à la gestion des biens et des personnes, qui prennent leurs responsabilités de l'avenir de leur village, de leur région et de leur pays, qui assument efficacement le devenir de leur communauté humaine... Non seulement pour l'Afrique mais aussi pour l'Occident : il est des principes qui peuvent aisément, qui devraient s'appliquer partout, par exemple : tout homme est responsable de sa santé. Des confrères que je rencontre lors de mes séjours en France se sont ouverts à ces perspectives et ils changent le fonctionnement des « forteresses de la santé ». Pourquoi n'en irait-il pas de même en d'autres domaines comme l'agriculture ou l'école ? ».

Mais aussi une nouvelle spiritualité : « Comment des gens qui appartiennent à des catégories aussi typées peuvent-ils vivre ensemble, en bonne harmonie et être engagés dans un même projet ? La réponse unique à cette question vient de l'héritage reçu de Baba Simon, à savoir la conviction commune que l'homme en tout et pour tout est premier. La foi que l'on a en lui et la passion que l'on a pour lui s'abreuvent à des sources communes et variées, ce qui induit des manières communes et variées de se mettre à son service …

La Mission n'est pas de rassembler tous les hommes en son sein mais de faire que tous les hommes soient en marche vers leur avenir d'hommes… »

CC BY-NC-ND