Tous capables d'agir

Frédéric Carbonne

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Frédéric Carbonne, « Tous capables d'agir », Revue Quart Monde [Online], 153 | 1995/1, Online since 05 September 1995, connection on 10 April 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2891

Face à la misère et l’exclusion, des citoyens se mobilisent. Des journalistes prennent le parti de faire connaître ce projets et initiatives. Quelle impulsion, quelle perspective donner à cet élan collectif ? (Propos recueillis par Quyen Tran)

Index chronologique

1995/1

Revue Quart Monde : Vous venez de participer à l’opération « Vaincre l’exclusion »1 organisée par France Inter et le quotidien La Croix-L’Evènement. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à la misère ?

Frédéric Carbonne : Un jour, j’ai fait une expérience. Sur le trajet que je fais à pied le matin entre mon domicile, dans le quartier du Père-Lachaise, et le gare de l’Est, je me suis dit que j’allais donner 10 F à toutes les personnes qui vivent dans la rue que je rencontrerais. On a tous un rapport délicat avec cette demande d’argent : parfois on donne, parfois on ne donne pas. A l’arrivée, j’avais donné 250 F ; Cela veut dire qu’il y avait 25 personnes sur un petit parcours de vingt minutes à pied. J’ai alors vraiment pris conscience du problème, très directement.

Par mon éducation, ma culture, mon mode de vie, j’ai une sensibilité naturelle à ce genre de problèmes. C’est un terreau. Beaucoup de gens sont dans mon cas. Comment, alors, dans mon « boulot » de journaliste, n’aurais-je pas eu envie d’aborder la question de l’exclusion ? Nous ne sommes pas tous des abbé Pierre, ou des père Wresinski. Certaines personnes choisissent de bouleverser leur vie, d’autres modifient, «  à la marge », leur façon de voir leur métier. Un tel, technicien à l’EDF, peut faire en sorte que les personnes qui ont les revenus les plus modestes aient des réductions ou soient exonérées des tarifs d’électricité. Un autre, ingénieur à France Télécom ou à la RATP, a un certain pouvoir, une certaine influence, peut également aider. Lutter contre l’exclusion nous oblige tous à changer notre comportement. Ce ne sont pas que de grands mots.

Nous autres, journalistes, recevons beaucoup d’appels de gens qui crient : « A l’aide ! Qu’est-ce que vous pouvez faire pour nous ? » Je me suis fixé comme règle de répondre, à chaque fois, qu'il « ne me revient pas de régler le problème ». Je donne des numéros de téléphone d’associations, je renvoie à des professionnels du soutien et de l’aide. Un journaliste ne sera jamais une assistante sociale, il est un professionnel de l’information. Et informer sur les exclus, sur les sans-domicile-fixe, c’est en parler, c’est aussi les faire parler.

Autrement dit, sans déborder du cadre de mon métier, j’essaie de voir comment le faire le mieux possible.

RQM : Dans le traitement d’un sujet comme la grande pauvreté, les professionnels des médias ont l’habitude de décrire les problèmes. En prenant le parti de faire connaître les nombreuses initiatives à l’opinion publique, que vise l’opération  « Vaincre l’exclusion » ?

J’entends des discours contradictoires, qui me convainquent plus ou moins : « C’est la faute à la crise, c’est la faute au système scolaire, aux politiques du logement, etc. » A défaut de compétence pour analyser les causes et fournir des réponses, j’ai choisi d’informer.

Il ne s’agit, dans cette opération, ni de donner mauvaise conscience aux gens ni de la soulager. L'objectif n'est pas non plus de dire qu’on est tous formidables « Bravo ! Magnifique ! La France est peuplée de gens généreux ». Il est vrai que nous, journalistes, montrons et décrivons le phénomène depuis des années. Avec un ton plus ou moins juste, parfois de manière impudique ou misérabiliste, comme lorsqu’on laisse tourner une caméra sur un quai de métro où il y a trois personnes sans domicile, on engrange forcément quelque chose d’émouvant.

J'ai voulu donner un petit plus : devant ce constat, que faisons-nous maintenant et qu'est-ce qui se fait ? Il faut tout simplement montrer qu'on peut lutter contre l'exclusion, à tous les niveaux, chacun à sa façon, dans la vie quotidienne, mais aussi dans le cadre de son travail, avec ses compétences et ses connaissances.

La cause des exclus vaut qu’on change un peu soi-même et qu’on impose aux autres un changement.

RQM : Quelle évolution percevez-vous dans le comportement ou la réflexion de l’opinion publique, face à la misère ?

Cela fait douze ans qu’on parle des « nouveaux pauvres » et, pourtant, ils sont toujours là. J’ai l’impression que l’opinion publique a eu, au début, un comportement d’autruche. On a baissé les yeux en disant : "Non, cela n’existe pas chez nous !" Ou encore « De toute façon, des "clochards", il y en a toujours eu, il y en aura toujours, c’est inévitable ». C’est la première réaction.

La deuxième réaction a été de se tourner vers l’Etat, l’Etat-providence. C’est la grande tentation en France. C’est à l’Etat, au gouvernement de tout régler par un coup de baguette magique. On les a élus, on leur a délégué les pouvoirs.

Ensuite, je note une troisième réaction qui était de l’ordre de la frustration et de la résignation, qui se traduisait schématiquement par ce sentiment : « Tous pourris, l’Etat ne fait rien, ça ne sert à rien, on n’y arrivera jamais ».

Je constate par tout le courrier reçu pendant cette opération et par des propos entendus par ailleurs, qu’il y a maintenant un discours beaucoup plus positif. On peut le résumer en ces termes : arrêtons de critiquer ceux qui n’ont pas fait ce qu’on croyait qu’ils devaient faire et prenons-nous en mains.

On accepte de faire de constat d’une faillite collective, où chacun est impliqué, plutôt que de dire faillite de l’Etat ou faillite de la société schématiquement. Autrement dit, si on en arrive là, ce n’est pas la faute à tel oui tel gouvernement, c’est à cause des systèmes plus larges qui dépassent le cadre d’un gouvernement pendant deux ans ou trois ans. Alors, on commence à reprendre en main individuellement et puis, ensuite, on voit si collectivement on peut avancer vers autre chose. On en est à cette phase-là, plus positive.

RQM : Comment ce sentiment de responsabilité se traduit-il à travers les réponses et les réactions reçues pendant cette opération ? Quels enseignements en tirez-vous ?

Trois choses. Je retiens d’abord tout ce qui est de l’ordre de l’impalpable : changer son regard, changer sa façon de considérer l’autre, adresser la parole à quelqu’un dans la rue. On voit là que passer d’une situation d’exclusion à une situation plus intégrée dans la société tient à peu de choses. De nombreux facteurs conduisent objectivement à l’exclusion : la perte de logement, les difficultés familiales, la perte d’un emploi. Mais toutes les personnes confrontées à ces « facteurs objectifs de précarité » ne tombent pas forcément dans l’exclusion. Parce qu’ils ont un comportement qui les protège, qu’ils ont des gens qui leur tiennent la main. Parmi les initiatives, les propositions d’action contre l’exclusion qui nous sont parvenues, il y a cet aspect-là : simplement tendre la main, tenir la main. Cela peut se concrétiser par le fait d’aller causer dans les maisons de quartier, aménager un local permettant aux personnes qui n’ont pas de domicile de venir se reposer pendant la journée, discuter, participer à des activités, préparer un repas, faire du café, laver leur affaires. En quelque sorte, utiliser le drame de l’exclusion pour retrouver une convivialité, une vie plus fraternelle. En un mot : on a besoin des exclus pour se retrouver.

Ensuite, de nombreux auditeurs relatent ou proposent des actions, des activités culturelles pour les personnes démunies ; leur faire faire du théâtre, par exemple…Ça marche ! On se rend compte que les gens apprennent à prendre la parole, à reprendre confiance en eux. Ils travaillent leur imagination, leur créativité. C’est une évolution par rapport à des solutions d’aides matérielles.

Enfin, des personnes se demandent aussi pourquoi ne pas essayer, maintenant, avec des gens qui ne trouvent pas de logement dans des villes invivables, qui souffrent dans les quartiers urbains, de reconstituer une vie rurale plus harmonieuse, redonner de la vitalité à la campagne.

RQM : A travers votre manière de permettre aux gens de d’exprimer, de faire connaître des initiatives, à la radio ou dans la presse écrite, n’y a t-il pas une volonté de créer un espace de débat -public, d’introduire une autre manière de vivre la politique ?

Il est essentiel de se dire que nous sommes tous, individuellement et collectivement, responsables de notre avenir. La politique, c’est ça aussi. Derrière cette opération, il y a tout simplement l’idée de citoyenneté, la volonté de donner la parole à des gens auxquels on ne donne pas la parole d’habitude. Tout en évitant la démagogie et le spectaculaire. Cela dit, rester sobre, ne pas chercher à faire un coup ne doit pas non plus faire oublier que cette parole doit trouver un écho, un prolongement.

C’est pourquoi, je ne suis pas satisfait quand je vois aujourd’hui des hommes politiques tenir un discours de citoyen indigné, criant : "C’est inadmissible !" au lieu d’agir en politiciens. Les Français attendent des responsables politiques autre chose que de la surenchère verbale. Plus que la récupération – qui est leur péché naturel – c’est leur renoncement, leur panne d’idée qui m’inquiète.

Depuis des années, des penseurs, des intellectuels – comme Michel Serres, Albert Jacquard,… - se sont penchés sur la question de l’exclusion. Ils ont développé un discours très cohérent, très structuré. Aujourd’hui, les hommes politiques se contentent de répéter, de reprendre ces discours à leur compte. Mais pour quels actes ? Ils sont en retard. Le citoyen que je suis a envie de les entendre dire ce qui se passera dans cinq ans. Prévoir est aussi leur boulot.

RQM : Trente associations se sont unies pour exiger un pacte contre l’exclusion. Pour le Mouvement ATD Quart Monde, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion ne saurait aujourd’hui se limiter à des mesurettes sans lendemain. Il réclame par conséquent une politique globale et cohérente.

Lorsque vous dites politique globale contre l’exclusion, pour moi, cela veut dire qu’agir ou réagir contre l’exclusion n’est pas seulement une affaire de spécialistes. Cela veut dire aussi se rendre compte qu’il n’est pas difficile pour chacun, à son niveau  et avec ses propres compétences, de faire quelque chose. Et quand on est citoyen, on se sent concerné et poussé à faire quelque chose.

Et puis, une politique globale ne doit-elle pas repartir des actes sur lesquels elle peut s’appuyer dans l’ensemble de la population ? Nous avons vu que, devant le drame de la misère et de l’exclusion, personne n’est insensible ou passif ! Il faudra coordonner toutes les bonnes volontés et les projets provenant d’initiatives diverses – individuelles ou associatives – de même que les différents niveaux d’actions plus larges venant d’autorités politiques municipales, régionales ou de l’Etat. C’est un véritable enjeu.

1 Opération organisée, du 19 septembre au 22 octobre 1994, par les rédactions de la station de radio France Inter et le quotidien La Croix-L’Evénement, auxquels se sont associés les mensuels Phosphore et Talents.
1 Opération organisée, du 19 septembre au 22 octobre 1994, par les rédactions de la station de radio France Inter et le quotidien La Croix-L’Evénement, auxquels se sont associés les mensuels Phosphore et Talents.

Frédéric Carbonne

Frédéric Carbonne, né en 1967, est journaliste au service reportage de la station de radio France Inter après avoir travaillé deux ans à France Culture. Il couvre en particulier les sujets judiciaires ou sociaux, tels que l’exclusion ou le logement

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