Albert Camus, Le premier homme

Éd. Gallimard, Paris, 1994.

Claire Fondet

Bibliographical reference

Albert Camus, Le premier homme, Ed. Gallimard, 1994, 332 pages

References

Electronic reference

Claire Fondet, « Albert Camus, Le premier homme », Revue Quart Monde [Online], 155 | 1995/3, Online since 01 March 1996, connection on 01 October 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2932

Il y a dans Le premier homme d’Albert Camus des mots clés : le titre bien sûr, et d’autres tels que « monstre », « pauvreté », « honneur ». Lire ce roman autobiographique en gestation, interrompu par l’accident du 4 janvier 1960 ; alors que l’écrivain avait quarante-six ans, c’est y chercher avec lui le sens de ces mots.

« La pauvreté est une forteresse sans pont–levis », écrit-il (p.138). Mais il ne se contente pas de formules à l’emporte-pièce. « Il savait que la pauvreté, l’infirmité, le besoin élémentaire où toute sa famille vivait, s’ils n’excusaient pas tout, empêchaient en tout cas de rien condamner chez ceux qui en sont victimes » (p.118)

A la recherche de ses racines, il s’interroge sur son père, tué à la guerre de 14 et qu’il n’a pas connu, sur sa mère qui lutte en silence contre la misère, qu’il aime et dont il sait qu’elle ne lira jamais ses livres. « La vérité, avoue-t-il, est que malgré tout mon amour, je n’avais pas pu vivre au niveau de cette patience aveugle, sans phrases, sans projets » (p.304). Et sur lui-même, par le truchement de l’adulte prénommé Jacques : « Finalement, il ne sait pas qui est son père. Mais lui-même, qui est-il ? » (p.317)

Camus reconstitue avec une mémoire étonnante l’Alger de son enfance et nous fait partager l’essentiel : beauté, joie de vivre, fraternité entre les êtres. L’ouvrage n’est-il pas avant tout une histoire d’amour ? « En somme, je vais parler de ceux que j’aimais. Et ce cela seulement. Joie profonde » (p.312). Transparaît aussi le projet de restituer l’honneur aux siens : « Arracher cette famille pauvre au destin des pauvres qui est de disparaître de l’histoire sans laisser de traces. Les muets. Ils étaient et sont plus grands que moi » (p.293)

Outre sa clarté et sa justesse, en dépit du déguisement romanesque, ce livre est attachant par son inachèvement : cet aveu de faiblesse, cette faille qui livre, intacte, la singularité de l’écrivain et nous fait rencontrer l’être au-delà du personnage.

Merci à ceux et à celle viennent de publier avec tant de soin ce manuscrit.

Claire Fondet

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