Vacances à contre courant

Marie-Odile Novert and Jean-Louis Novert

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Marie-Odile Novert and Jean-Louis Novert, « Vacances à contre courant », Revue Quart Monde [Online], 124 | 1987/3, Online since 05 February 1988, connection on 12 August 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3017

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Vacances

C’est la troisième fois, qu’à bord du canoë, son mari et elle tentent de revenir vers la berge où nous sommes. Mais il y a le courant. Trois fois, ils ont buté sur le même arbre couché dans la rivière… Trois fois, ils sont redescendus… et hop ! demi-tour on recommence.

Ils rient de bon cœur, d’eux-mêmes. Sur la berge, les autres familles ne sont pas tristes non plus… prodiguant conseils et encouragements. Soudain, Madame demande des rames à son fils. La rivière est peu profonde ; il peut les lui porter en marchant. Elle veut aider son mari. Ils se font face dans ce maudi canoë qui ne veut pas remonter…

Quelle énergie nous avions dû déployer pour que l’un et l’autre osent monter dans le canoë, faire un tour sur la rivière qui borde la maison familiale de vacances. Dans ce canoë biplace, je devais ramer pour moi, et pour elle, doublement. Elle ramait… à contre sens.

Là, pour aider son mari, elle se met à pagayer gaillardement. Mais il ne rame pas dans le même sens, le bateau tourne, avance, tourne et penche, penche…Et plus elle regarde comment il penche plus il penche…

On en rit encore après dix mois

Plus tard nous les voyons revenir, lui tirant le canoë, elle portant sa paire de rames et une bouée. Enveloppée dans son gilet de sauvetage, elle est heureuse d’avoir fait du canoë : « faudrait juste enlever l’arbre qui barre un bout de la rivière, sinon c’est un coin impeccable pour apprendre ».

Sur la berge, leur autre fils les regarde, il aimerait repartir sur la rivière avec son père, faire quelque chose avec lui. Ils ne se connaissant pas beaucoup. Il a 16 ans dont 14 en placement. Depuis deux ans qu’il a retrouvé ses parents, ils essaient de « s’apprivoiser » en s’invitant régulièrement. Trois semaines de vacances sont un pari dans cette entreprise de retrouvailles.

Dans leur vie si tourmentée et précaire, les parents n’ont pu élever que le dernier de leurs dix enfants. Ils ont la chance de dépendre d’une Caisse d’Allocations Familiales qui ne rame pas à contre courant des familles les plus pauvres : bons-vacances pour les enfants, pour chacun des parents, plus une bourse s’il faut « pousser à la roue ». Les vacances pour les plus pauvres ne sont pas le droit superflu qui vient après les autres.

Mais combien de familles cette année encore, si elles veulent goûter aux joies des vacances devront ramer à contre courant… et nous avec elles.

Des échos des différentes C.A.F nous reviennent : celle-ci annonce que les enfants de moins de trois ans n’ont plus de bons-vacances. Cette autre n’en donne plus aux parents.

Cette autre encore use d’un grossier stratagème pour économiser des millions : les futurs vacanciers doivent se présenter « au guichet » avant le 15 mai pour y préciser leur projet (camping, gîte, chez les parents, maisons familiales, etc.)… et recevoir leurs bons.

Quelle famille, prise dans les soucis immédiats de la grande pauvreté, ira les chercher ? Ces bons jouent d’habitude le rôle de déclencheurs. Lorsqu’ils arrivent, le rêve inexistant encore en mai commence à prendre forme. On ose penser à être quelques jours à l’abri du besoin, du bruit. On rêve de rompre le quotidien, de reprendre son souffle, de se retrouver en famille.

Imaginez une vie sans repos, sans rupture du quotidien, sans halte.

Quand on connaît les problèmes cruciaux auxquels ces familles ont à faire face, logement, santé, éducation, survie, il ne faut pas se dire, ni accepter d’entendre que les vacances sont un dernier droit, après tous les autres.

Oser se lancer sur une rivière en canoë, oser être ambitieux pour les familles les plus fatiguées, oser ramer avec elles dans le même sens.

Marie-Odile Novert

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Jean-Louis Novert

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