Suisse : respecter toutes les familles

Vital Darbellay

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Vital Darbellay, « Suisse : respecter toutes les familles », Revue Quart Monde [Online], 150 | 1994/1 et 2, Online since 01 October 1994, connection on 20 September 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3154

Propos recueillis par Arnold Christen et Jacqueline Gay-Crosier

Revue Quart Monde : Pro Familia, que vous présidez, a élaboré la Charte des familles, parue en 1992. Pourquoi avez-vous jugé nécessaire d'établir cette Charte ?

Vital Darbellay : Elle constitue, je pense, la première déclaration des droits des familles en Suisse. Deux raisons nous ont poussés à rédiger une charte des familles. D’une part, Pro Familia Suisse, qui fédère un certain nombre d’associations familiales cantonales et d’autres mouvements qui ont aussi le souci de la famille, comme par exemple ATD Quart Monde ou Pro Juventute, fêtait son 50ème anniversaire en 1992 ; d’autre part, 1994 avait déjà été proclamée Année internationale de la Famille. Nous avons donc pensé présenter un document un peu complet pour notre 50ème anniversaire, qui pourrait aider Pro Familia à préparer l’AIF et qui pourrait aussi rendre les autorités et les autres mouvements attentifs à l’AIF

L’idée de ce document était logique puisque le but essentiel de Pro Familia est d’agir à tous les niveaux : fédéral, cantonal, communal, en faveur d’une bonne politique de la famille.

RQM : Mais compte tenu de la divergence des idées sur ce que doit être une bonne politique de la famille, avez-vous senti, lors de l’élaboration de cette Charte, des courants contraires ? Bref, comment avez-vous travaillé ?

Pro Familia a d’abord créé un groupe de travail interne qui a rédigé un premier projet pour le soumettre à toutes ses associations membres. Le groupe de travail a repris le projet et une deuxième consultation a été faite à partir de ce nouveau texte. Toutes les associations ont donc été appelées à participer et il y a eu beaucoup de réactions.

Ces réactions témoignaient partout de la volonté d’avoir une définition non-restrictive de la famille, ce qui était aussi notre souci. Il y a, en effet, beaucoup de familles où le père n’est plus là, où la mère n’est plus là, il y a des familles reconstituées… Toutes ont un rôle considérable à jouer et toutes méritent d’être prises en considération. C’est pourquoi nous nous sommes appliqués, ce n’est pas facile, à donner une définition de la famille aussi large que possible et à dire que « les familles sont des communautés. » Nous avons pris toutes les sortes de familles qui pourraient exister parce qu’on pense que la politique familiale doit pouvoir prendre en compte toutes les situations qui existent. Ainsi, ont été prises en compte les familles du Quart Monde qui ont des difficultés toutes particulières ; elles nous ont permis d’améliorer certaines dispositions.

Un autre souci a été manifesté régulièrement, celui de ne pas opposer le travail au foyer et le travail à l’extérieur, mais de mettre l’accent sur la coordination nécessaire entre ces deux sortes d’activités.

Une idée est sortie là encore, que l’on a remise en évidence. Même lorsque les enfants n’ont pas la possibilité de vivre avec leurs deux parents, dans tous les cas, « les parents demeurent responsables du bien-être de chacun de leurs enfants », comme le dit l’article 6 de la Charte. Je crois que cela est important, la responsabilité des deux parents.

Un autre point fort est l’insistance sur la responsabilité. Pas seulement celle des parents vis-à-vis des enfants, mais aussi celle de tous les membres de la famille y compris les enfants, pour qu’il y ait un bon climat familial. Et il y a la responsabilité de la famille vis-à-vis de la société et la responsabilité de la société vis-à-vis de la famille. Ce mot de responsabilité revient assez souvent dans notre Charte, j’en étais personnellement assez content quand je l’ai constaté après coup.

RQM : Comment la Charte a-t-elle été accueillie ?

Dans tous les milieux qui s’occupent des problèmes familiaux, il y a eu des réactions très positives. Nous avons eu une quantité considérable de commandes de la Charte.

Dans les milieux politiques, c’est toujours le même problème ! On nous dit facilement : oui, vous demandez des tas de choses, c’est très beau d’émettre des idées, mais avec quels moyens financiers ?

RQM : Y a t-il une volonté d’arriver à une politique plus cohérente au niveau de la Suisse, où chaque canton aurait une politique familiale à peu près identique ?

Prenons l’exemple des allocations familiales. L’article 34, alinéa 5, de la Constitution de 1945 prévoit que la Confédération peut instaurer un système d’allocations familiales. Mais elle l’a fait jusqu’à présent seulement pour les petits agriculteurs indépendants et les travailleurs agricoles. Alors, pour tous les autres, les problèmes ont été réglés par les cantons, et cela donne 26 régimes différents très différents même quant au montant des allocations et aux conditions pour en bénéficier. Il y a eu plusieurs velléités de créer au moins une coordination sur le plan de la Confédération ; chaque fois, cela a été repoussé assez nettement et par les associations patronales et par les cantons.

Actuellement, on discute assez largement d’un minimum d’existence garanti. L’idée fait son chemin qu’il devrait y avoir d’une manière ou d’une autre, pour certains groupes de familles, pour les chômeurs en fin de droits, pour les familles monoparentales, des dispositions légales qui seraient un peu du même genre que les prestations complémentaires aux personnes invalides et aux personnes âgées. Aujourd’hui, il y a un certain nombre d’initiatives qui vont dans ce sens. Cela ne veut pas dire que ce sera réalisé demain !

RQM : Pensez-vous qu’il serait souhaitable d’arriver à une harmonisation ?

Il n’est pas important d’avoir exactement les mêmes prestations dans tous les cantons. L’important, pour les allocations familiales, ce serait d’avoir un montant un peu plus substantiel qui recouvre une partie effective des frais occasionnés par un enfant. Nous, nous aimerions avoir un régime général d’allocations familiales couvrant environ la moitié des frais, dans une famille de condition modeste ; et d’après l’étude de Joseph Deiss1, un enfant dans une famille de condition modeste coûte déjà 800 francs suisses2 par mois. C’est pourquoi nous avons articulé le montant de 400 francs par mois d’allocation familiale.

Une initiative est en cours qui prévoit une uniformisation avec une allocation minimale de 200 francs pour chaque enfant dans tout le pays. Un groupe de travail essaie de concrétiser cette initiative, autrement dit de la mettre en musique. Le montant proposé devrait permettre d’aboutir assez rapidement. Ce serait un premier pas, que nous souhaitons. Après, faudra-t-il prévoir, par exemple, 200 francs dans chaque canton, en laissant aux cantons le soin d’apporter des compléments, ou bien faudra-t-il une loi exhaustive ? Ce sont des modalités sur lesquelles on peut discuter. Vous savez à quel point, dans notre pays, on tient au fédéralisme, alors, dès qu’on veut avoir une norme identique pour tout le pays, cela provoque pas mal de difficultés

Le canton, c’est l’Etat de base. La confédération suisse ne peut exercer que les responsabilités et les compétences qui lui ont été accordées par le peuple et les cantons. En 1945, on lui a accordé la compétence d’établir un régime fédéral d’allocations familiales, comme je viens de le dire, mais elle n’en a pas fait usage. De même pour l’assurance-maternité. Et aucune instance ne peut obliger la Confédération.

RQM : Avec Pro Familia, vous essayez donc de…

…de faire en sorte que la Confédération réalise quelque chose dans ce domaine-là. Pour l’Année internationale de la Famille, on aimerait concrétiser l’assurance-maternité. Et nous espérons obtenir qu’à la fin de cette année, soit mis en place un Conseil des affaires familiales qui suivrait l’évolution de la législation et ses répercussions sur les familles.

RQM : Evaluer les effets des lois est certainement chose nécessaire. Vous-même, lorsque vous aviez parlé du rapport Wresinski adopté par le Conseil économique et social français, vous aviez insisté sur le fait qu’une loi peut intégrer davantage ou exclure davantage.

C’était en 1988, je m’en souviens, au centre national du Mouvement ATD Quart Monde. La lecture de ce rapport m’avait fait découvrir que si en France comme en Suisse, nous avons une législation bien faite pour répondre à une précarité, nous avons peine à faire face dès lors que plusieurs précarités s’additionnent. La loi peut éviter que des précarités viennent s’ajouter à d'autres, mais parfois, la loi vient ajouter à celles existant déjà. Par exemple, dans certains pays, il y a des aides pour les mères seules avec des enfants à charge, qui sont supprimées si le père est au foyer. Un tel système pousse les pères qui n'ont pas les moyens de subvenir aux besoins familiaux à se cacher, ou à disparaître, afin que l’aide soit versée.

RQM : Nous connaissons bien des familles dans ce cas. Mais des pères restent des pères même lorsqu’ils sont partis pour d’autres raisons. Je pense par exemple à un homme qui était séparé de sa famille, et qui a travaillé très dur pour payer l’éducation de ses enfants. Et un jour, il lui a été interdit de voir ses enfants. A ce moment-là il s’est brisé...

… Il n’avait plus de ressort au fond, pour résister, alors qu’avant, ses enfants étaient en quelque sorte sa raison d’exister, même s’il ne les voyait pas très souvent.

RQM : En parlant des enfants qui n’ont pas pu vivre avec leur famille, vous avez dit que les parents restaient les premiers responsables de leurs enfants, tout en soulignant une coresponsabilité de l’Etat par rapport à une famille qui se trouve en état de fragilité, ou par rapport à une mère qui se retrouve par exemple seule.

La responsabilité première est celle des parents. La responsabilité de l’Etat est subsidiaire. Il doit apporter un soutien pour que la famille puisse exercer sa responsabilité dans de bonnes conditions. La Charte insiste sur le droit qu’ont les enfants de vivre en priorité dans leur famille. Tout doit être mis en œuvre, et c’est là, je crois, la priorité, pour permettre aux familles d’être unies.

RQM : En ce sens-là, comme vous le disiez, il y a une coresponsabilité, même dans les situations très difficiles, où il faut bien connaître la situation de chaque partenaire, et comprendre son projet pour ne pas s’opposer. Si l’enfant a droit en particulier à ses parents, la Charte souligne aussi qu’il a des devoirs, en particulier celui de contribuer à l’harmonie familiale. Qu’entendez-vous par là ?

Quand on admet que l’enfant est une personnalité à part entière dont les parents doivent tenir compte, il faut aussi admettre que cette personnalité à part entière doit pouvoir apporter sa contribution à l’harmonie familiale, sinon on ne respecte pas l’enfant.

Une idée que j’émets assez souvent, c’est la notion de respect des petits. On parle toujours du respect que les petits doivent aux grands, les jeunes aux vieux, les subalternes aux supérieurs… On parle rarement de l’inverse, c’est-à-dire du respect que chacun doit à chacun, que les grands doivent aux petits. Le respect des enfants pour les parents est quelque chose de nécessaire, mais le respect des parents pour les enfants est tout aussi nécessaire.

RQM : Petits, ce sont aussi les faibles de ce monde, tous ceux qui n’ont pas pu réussir…

Naturellement ! Ils ont droit à leur dignité, à être respectés, et cela me paraît fondamental.

RQM : On retrouve ce droit au respect inscrit dans la Charte et pour le Mouvement ATD Quart Monde, cette exigence de respect entre les différents partenaires est essentielle.

Faites-vous un lien entre d’une part, une partie des objectifs de Pro Familia pour l’AIF et d’autre part, cette vision d’un monde où les très petits ont aussi droit au respect ?

Avec cette année internationale, on n’a pas à avoir le souci uniquement de toutes les familles de chez nous, y compris donc des plus pauvres. Nous avons aussi à voir le souci des familles du Tiers Monde, des familles des bidonvilles. Il faut faire en sorte qu’elles aient voix au chapitre, qu’elles aient la possibilité de s’exprimer.

RQM : Peut-on déjà dire ce que le monde pourrait gagner, en fait, dans ce partenariat avec toutes les familles, jusqu’à la dernière famille qui, quelque part dans un bidonville, à l’impression qu’elle a très peu d’influence sur ce monde ?

Je pense que si toutes les familles étaient prises en considération, on pourrait aussi faire un bon pas en direction de la paix. La délinquance n’est pas la seule fille de la misère, comme le dit le père Guy Gilbert. Je crois que la guerre l’est aussi pour une part. Si l’on avait davantage le souci d’aller à la rencontre de ces gens qui vivent des situations très difficiles et de les prendre en compte, ce serait certainement le plus grand bénéfice pour la société.

RQM : L’Année de la famille est aussi année de la paix…

Oui. On dit que « la famille est la plus petite démocratie du monde », l’idée a été lancée par l’ONU justement au moment de cette Année de la Famille. Si ces petites démocraties jouent bien leur rôle et si la société leur permet de bien jouer leur rôle, c’est un élément important pour l’établissement de la paix.

RQM : Cette aspiration à la paix, on la retrouve dans les familles de la misère. Plus la vie est douloureuse, plus il peut y avoir de tensions à cause des soucis de la survie, plus l’aspiration devient grande de voir cesser cette situation

J’ai assisté dernièrement à une conférence d’un militaire très haut gradé, très humaniste, sur la guerre et la paix, en l’an 2000. Quand il a parlé des causes de la guerre, il a cité en premier lieu, la misère et en deuxième, la non-communication.

RQM : Les non-communication naît souvent de l’ignorance. On ne se connaît pas et on a peur l’un de l’autre. Il n’y a plus de dialogue.

Cette ignorance entraîne la non-communication qui entraîne l’intolérance, c’est évident.

On a conclu par la paix, je ne l’avais pas prémédité et je trouve que c’est une bonne conclusion !

1 Joseph Deiss Le coût de l’enfant en Suisse. Editions universitaires, Fribourg 1988, 80 pages

2 Actuellement, 1 franc suisse vaut environ 4 francs français

1 Joseph Deiss Le coût de l’enfant en Suisse. Editions universitaires, Fribourg 1988, 80 pages

2 Actuellement, 1 franc suisse vaut environ 4 francs français

Vital Darbellay

Vital Darbellay, né en 1929, marié et père de 4 enfants, a été directeur de l’école professionnelle de Martigny (Suisse), après avoir été enseignant durant de nombreuses années. Il est actuellement président des Syndicats chrétiens dans le canton du Valais et vice-président du Parti démocrate-chrétien suisse. Conseiller national depuis 1980, il est aussi président de Pro Familia Suisse et de Caritas Suisse

CC BY-NC-ND