Vous avez dit droit culturel ?

Georges de Kerchove

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Georges de Kerchove, « Vous avez dit droit culturel ? », Revue Quart Monde [Online], 151 | 1994/3, Online since 05 January 1995, connection on 05 May 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3182

Rétablir la dignité bafouée de personnes sans abri, par exemple, exige aussi de créer les conditions d’une parole de leur part, de susciter une compréhension mutuelle. On lira ici une réflexion ancrée dans l’expérience concrète, et qui ouvre une dimension essentielle des droits culturels.

Les droits culturels. Voici un concept bien difficile à cerner, surtout pour un juriste par essence soucieux de définitions opérationnelles. A l’évidence, nous nous trouvons sur un terrain à peine défriché. Cependant, la difficulté de la démarche ne peut en masquer l’enjeu. Il y va d’un des fondements de notre démocratie. Un régime démocratique vit de la discussion qu’il permet et favorise. Il ne peut dès lors survivre qu’en assurant l’expression, la formation, la culture et l’esprit critique des citoyens.

« Ces gens là ne pensent pas », ai-je entendu dire il y a peu d’une assistante sociale excédée à propos d’une famille du Quart Monde dont elle ne comprenait pas l’attitude apparemment incohérente. Cette famille nous mène sans doute au cœur du débat : il est en effet vain de proclamer la liberté de pensée si on n’a plus la conviction absolue que tout homme est capable de penser et, même à ses risques et périls, de penser ce qu’il veut.

Il s’agit bien d’une conviction. Il paraît en effet naturel que la pensée bien structurée d’un intellectuel a plus de poids que celle d’un ignorant incapable de s’exprimer correctement. En outre, si ce dernier conteste des valeurs véhiculées par la société – et il le fera souvent de façon implicite ou peu appropriée – on dira de lui qu’il est inintelligible, ou plus classiquement qu’il est peu intelligent.

Telle est la souffrance de celui-ci qui est privé de culture, c’est-à-dire qui n’a pas les moyens de comprendre la société qui l’entoure ou de jouer un rôle dans son fonctionnement. Cette impossibilité d’exprimer et de faire comprendre une pensée le réduit à vivre dans le carcan de la pensée d’autrui à laquelle il ne peut participer, comme l’errant vit perpétuellement exposé au regard des autres, sans la moindre intimité. Je voudrais dès lors vous rapporter un témoignage qui s’inscrit dans le droit culturel.

L’autre jour, je voyais un homme révolté. Il m’attendait, sachant que je devais participer à une réunion avec des sans-logis dans une gare bruxelloise. Nous avions un ordre du jour chargé. Il nous fallait recueillir les premières réactions suite à la nouvelle loi sur le minimex1. Il s’agissait d’évaluer l’impact du contrat d’insertion en référence aux plus pauvres.

Notre homme se montrait excédé, impatient de parler pour libérer sa révolte. Bousculant l’ordre du jour, il prit d’autorité la parole et rien ni personne ne put l’arrêter. Il s’élança dans une longue diatribe. Avant-hier, expliqua-t-il, nous étions à la gare et une dame, celle qui est là, de l’autre côté de la salle, avec le manteau vert, distribuait de la nourriture. Trois ou quatre autres dames l’aidaient, et comme d’habitude, une file s’était formée pour recevoir à manger. Plusieurs vieux faisaient la file, des pauvres types qui n’ont même plus le courage de se débrouiller pour chercher de la nourriture. C’était pitié à voir. La bouffe était de médiocre qualité, comme d’habitude. Du réchauffé, même cramé. Mais cela, ce n’est encore rien. Nous n’avons pas droit aux mêmes égards que les clients du Hilton, nous le savons depuis longtemps. Comme dessert, il y avait des chocolats Mars. Les dames en avaient sans doute prévu trop. Alors, quand tout le monde a été servi, comme un jeu à un dîner d’anniversaire pour enfants, les dames ont lancé des Mars en l’air. Les gens, et notamment les vieux, se sont mis à quatre pattes pour les ramasser.

Cela m’a révolté. C’est scandaleux d’obliger quelqu’un à se mettre à quatre pattes pour chercher de la nourriture. Cette dame ne sait pas qui nous sommes. Elle n’a jamais eu faim de sa vie. Elle a voulu jouer, mais son jeu nous a humiliés. Elle n’a jamais subi des moqueries. Quand elle parle, elle est sans doute prise au sérieux parce qu’elle s’exprime bien. C’est pas comme nous . Ce qu’on dit ne compte pour personne. On nous écoute tellement peu qu’on a même du mal à parler entre nous. On nous considère comme des gêneurs. On nous regarde comme des rats quand on fait les poubelles. Ainsi, lorsque je fais la manche, personne n’ose me regarder dans les yeux et je dois même boire un verre pour avoir le courage de mendier, sans quoi le craquerais. La misère nous condamne à la solitude et au silence. L’autre jour, j’en avais tellement marre que je me suis promené dans l’avenue Louise pour croiser des regards, surtout ceux des enfants. Ils n’ont pas la même peur de nous et osent nous regarder et même sourire.

Obliger des vieux à se mette à quatre pattes pour ramasser de la nourriture, c’est monstrueux… C’est de respect et de sourires dont nous avons d’abord besoin.

Puis cet homme m’a interpellé : Va lui dire le mal qu’elle fait, va lui dire qu’elle ne mette plus les pieds ici, va lui dire qu’elle nous respecte.

Tout le groupe – nous étions une vingtaine – écoutait la révolte de cet homme et l’approuvait en opinant de la tête. Un silence s’était fait et chacun partageait sa souffrance. Un des vieux qui s’était abaissé l’avant-veille pleurait discrètement et ses larmes silencieuses ravivaient sans doute sa dignité mutilée par tant d’années de mépris et de misère. Spontanément, les sans-logis s’étaient ligués pour que ce vieil homme, le plus vulnérable d’entre eux, soit respecté. L’humiliation qu’il avait subie pesait sur tous et menaçait chacun. Qui sera ou qui seront les suivants ? pensait-on confusément. Où cela va t-il s’arrêter si on ne réagit pas quand le vieux Charles – tel était son non – doit se mettre à quatre pattes pour ramasser la nourriture ?

J’ai alors proposé d’inviter la dame au manteau vert à participer à la suite de la réunion. Les jeunes, plus radicaux trouvaient l’idée saugrenue. Elle ne peut quand même rien comprendre, déclarèrent-ils péremptoirement. Un homme d’âge mur qui participait aux réunions depuis plusieurs années était d’un avis contraire. Il faut pouvoir lui expliquer, s’exclama t-il, elle doit avoir un bon fond puisqu’elle vient apporter régulièrement de la nourriture. Si on décide qu’avec des gens comme cela, il n’y a rien à faire, comment voulez-vous qu’un jour Charles soit respecté ?

Une longue discussion s’en suivit et on finit par inviter la dame.

J’ai été la chercher et je l’ai priée de se joindre à notre groupe. Elle était surprise, interloquée même, très fort sur la défensive, mais elle a accepté, avec courage il faut le dire, car elle devait être consciente de la réprobation.

Le dialogue qui s’en suivit fut certes difficile. La dame s’efforçait de se justifier, comprenait mal que l’on puisse mettre en doute la générosité de sa démarche. Elle s’adressait surtout à moi pour ne pas avoir à répondre aux interpellations parfois agressives des sans-logis. Ceux-ci ne l’épargnaient guère et espéraient des excuses pour réparer l’humiliation endurée.

Mais an fait, l’existence même du dialogue était extraordinaire. Pour la première fois, des hommes mendiants pouvaient affronter – c’est-à-dire dialoguer après l’affront – une personne venue d’un autre monde et ce face à face brisait l’affront et le mépris. Je doute que cette dame ait compris l’enjeu inouï de cette rencontre, mais je sais que plus jamais elle ne distribuera de la nourriture comme avant. Je sais aussi que les plus jeunes, ceux qui s’enfermaient dans une révolte sans issue, ont changé : ils étaient convaincus à l’issue de la réunion de la possibilité d’abattre le mur du mépris sans pour autant le déplacer ailleurs.

Tel est bien l’enjeu de la culture : permettre aux uns et aux autres de tenir compte de l’expérience de l’autre et de la respecter, si différente soit-elle. Dans ce sens, la culture ne peut naître que du dialogue, du partage du savoir, et induit la reconnaissance de l’expérience irremplaçable de l’autre.

Tenir pour nulles l’expérience et la pensée de quelqu’un, c’est l’enfermer dans l’insignifiant, le silence ou la révolte. La culture s’éveille dans l’interrogation de l’autre : Que peut donc m’apprendre cette personne qualifiée d’ignare ou d’inculte ? En quoi son histoire personnelle ou le regard qu’elle pose sur le monde contribue-t-elle à l’avenir de notre communauté humaine ? Qu’apporte sa réflexion ou son point de vue sur tel ou tel problème ? S’il n’y a pas ce questionnement et cette attente à l’encontre de tout homme, il est vain de parler d’éveil culturel ou, de façon plus formaliste, de droit à la culture.

Ainsi, au début d’une action de développement menée par le Mouvement ATD Quart Monde à Saint-Pierre de la Réunion2, lorsqu’on demandait aux gens : « Qu’est-ce qu’il faudrait à votre avis pour que la vie soit meilleure ? Ils répondaient : « Je n’ai rien à dire, je ne sais pas lire, je ne sais pas écrire.  » Ce n’est que progressivement, au fur et à mesure qu’ils ont été convaincus que leur opinion importait réellement, qu’ils ont osé exprimer un avis enfoui et balbutiant.

A défaut de ce questionnement contestant, on ne peut que constater, avec les sociologues, l’existence d’une culture dominante, par exemple, des services sociaux par rapport à une culture mutilée des personnes assistées. Ne serait-ce pas plutôt la non-reconnaissance de l’expérience et de la pensée des pauvres qui induit une hiérarchie de culture, et ce, d’autant plus que ceux-ci reproduisent les images négatives que les services sociaux nourrissent à leur égard ? Cette absence de culture contraint à vivre pour les regards des autres, à s’y conformer sans même pouvoir le critiquer.

Le droit à la culture ne peut dès lors plus être considéré comme un luxe accessoire, un gadget sophistiqué pour quelqu’un qui a faim ou froid. Celui-là, comme tout homme, rêve autant de pain et de chaleur que d’être acteur d’une culture qui libère des contingences parce qu’elle permet de les signifier. Ainsi comprise, la culture devient espace de liberté. Aborder un homme en acteur de culture, surtout s’il est pauvre et méprisé, c’est poser un geste libérateur.

D’abord, parce que cette rencontre le libère de l’urgence et de la précarité qui l’oppriment. On n’a plus devant soi un homme submergé par une marée désespérément montante de problèmes qui le dépassent, et qui finalement le cachent.

De « l’homme-problème » on ne voit plus que le problème. On oublie l’homme. Celui qui pose question, qui est avide de partager d’autres choses que la laideur qui l’entoure ou la violence qui l’assaille, celui qui aspire à raviver et communiquer son humanité parfois enfouie sous des couches d’humiliations et de mépris.

Ensuite, parce que cette rencontre se situe d’emblée au niveau des aspirations, de la spiritualité (au sens étymologique), du rêve, du beau, de la fantaisie ou de la créativité, de la religion ou de la philosophie. A défaut d’être prises au sérieux, ces dimensions qui participent à l’humanité de toute personne, risquent de rester atrophiées et sclérosées. Ainsi, cet homme vivant dans un home et fréquentant la Maison des savoirs à Bruxelles, s’étonnait lui-même de cet espace de liberté : « Ici, on ne considère pas que je suis fou quand je peins. Je découvre des choses en moi que j’ignorais. »

Cet homme, qui n’avait même pas un chez-soi pour ranger ses toiles et ses pinceaux, percevait la culture comme un espace de liberté et d’intimité. Il pouvait exprimer par la création son regard propre, sans crainte d’être raillé. Il pouvait affirmer sa personne par ailleurs verrouillée par la misère. Il retrouvait une confiance en lui et osait prendre la liberté de colorer ses rêves ou de peindre sa tendresse.

Cette autre personne expliquait qu’on leur avait demandé de dessiner une maison. Chacun s’y était mis et avait laissé libre cours à son imaginaire. Les maisons étaient grandes ou petites, avec ou sans étage , bleues ou rouges, isolées ou mitoyennes. Dans certaines, il y avait des fleurs, dans d’autres des animaux, etc. Puis, chacun a expliqué son œuvre, et a pu dire ses aspirations. Et cette dame de conclure : « J’ai appris à connaître les autres. J’ai appris qu’il y avait d’autres mondes. Cela m’a donné envie de les connaître et de les respecter ».

Aborder un homme en acteur de culture, ce n’est pas simplement  lui donner des outils d’une culture ou lui procurer des moyens d’expression, car l’expression n’est jamais unilatérale. Elle suppose un dialogue exigeant, parfois déroutant, des remises en question, sinon des confrontations. C’est oser se présenter nu aux yeux de l’autre et lui dire que son regard et son avis importent. C’est créer une occasion de rencontre d’homme à homme où la différence est assumée par une aventure commune.

1 Revenu minimum, en Belgique.
2 Action-recherche sur les attentes des familles très défavorisées vis-à-vis de l’insertion « Nou ve pas ou kal deyèr »
1 Revenu minimum, en Belgique.
2 Action-recherche sur les attentes des familles très défavorisées vis-à-vis de l’insertion « Nou ve pas ou kal deyèr »

Georges de Kerchove

Georges de Kerchove, né en 1948, est avocat au barreau de Bruxelles et membre actif du Mouvement ATD Quart Monde depuis dix-huit ans. Il a créé la Maison Droit Quart Monde de Bruxelles, lieu de réflexion sur la justice et d’action en référence aux plus pauvres. Homme de terrain, il participe au comité des Droits de l’homme des sans-logis de la Gare centrale de Bruxelles.

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