Aimer l’homme, là où il est le plus difficile à rencontrer

Pascal Lallement

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Pascal Lallement, « Aimer l’homme, là où il est le plus difficile à rencontrer », Revue Quart Monde [Online], 211 | 2009/3, Online since 05 February 2010, connection on 05 August 2020. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3433

L'auteur revient sur ses engagements passés : trois années à Paris auprès de personnes qui vivent à la rue et quatre années dans un quartier très pauvre de la banlieue de Dakar. Au cours des deux années universitaires du DUHEPS1, il redécouvre sa pratique : la rencontre humaine d'abord, pour bâtir un lien et découvrir avec les personnes elles-mêmes les chemins possibles. Mais dans un contexte de grande difficulté, de souffrances souvent, de quelle rencontre s'agit-il ? Il nous invite à suivre sa réflexion au sujet des liens tissés. En prenant l’exemple de ses rencontres avec Alima à Dakar, Robert à Paris et surtout François, qui a vécu dix années à la rue et qu’il a rencontré soixante-six fois pendant les deux années évoquées, l’auteur met au clair ses conceptions de la reliance, de la mal-liance, de la bien-liance.

Index de mots-clés

Partenariat

La rencontre que l'on peut qualifier de reliante permet aux personnes très pauvres de recréer des liens, et de ces liens vont éventuellement émerger des projets, individuels ou collectifs. C'est un processus qui s'approfondit dans la durée. La durée signifiant en réalité la répétition de vraies rencontres, rencontres régulières et menées dans un esprit de réciprocité, de don et de reconnaissance. Telle était mon hypothèse.

La formulation de mon hypothèse pouvait laisser penser à une absence de liens pour les personnes vivant des situations de grande pauvreté. L'analyse de ces deux expériences m'amène à nuancer mon propos.

En effet, Robert, François, tout comme Alima ne sont pas dépourvus de relations ainsi que François le résume en disant : « Des rencontres, on en fait tous les jours ». Mais alors ? Paradoxe entre cette multiplicité de rencontres et le fait que les personnes se sentent à ce point seules et enfermées.

J'ai observé que beaucoup de ces liens se trouvent en fait biaisés par la relation d'aide et de dépendance. Finalement, ne devrait-on pas parler de déliance ou de mal-liance vu la mauvaise qualité des liens existant ?

Ce qui me mène à cette question, pour laquelle je m'inspirerai de la formulation de C. Gaignon2 : comment passe-t-on d'une relation d'aide à une relation d'être ? Quel type de rencontre permet d'être des hommes ensemble ?

Accepter de regarder l’intolérable

L'analyse des deux expériences sur lesquelles je m’appuie montre que la mal-liance est pour beaucoup dans la misère et l'exclusion des personnes et entraîne des situations insupportables, pour les personnes elles-mêmes d'abord, et pour ceux qui les rencontrent. Alors, une fois placé face à l'intolérable de ces situations, comment réagir ?

C'est ce que j'ai appelé, paraphrasant Goguel d'Allondans, le « coup de foudre à l'envers ». Dans la première étape de la rencontre avec des personnes aussi pauvres, c'est comme un coup de foudre qui inspire souvent un premier sentiment : une tentation de fuir l'insupportable.

Mais on peut pourtant choisir de rester. Pourquoi ? Dans Le secret de l'espérance3 , Geneviève de Gaulle Anthonioz décrit le même sentiment, quand elle a découvert la misère des familles du camp des sans logis de Noisy-le-Grand :

« J'avais très envie de refuser ou de remettre, faute de temps. Il y a souvent une petite voix raisonnable qui conseille de ne pas s'en mêler », mais elle ajoute aussitôt « et une autre voix qui explique qu'on peut au moins accepter de connaître ». Je choisis de citer cet auteur parce que j'ai vécu les mêmes sentiments. J'ai accepté d’aller où le Mouvement ATD Quart Monde me demandait d’aller, aussi bien à Paris qu'à Dakar. Mais c'est la rencontre de personnes vivant des situations précises qui m'a, à chaque fois, bousculé, puis confirmé dans mon engagement. Á Robert qui me demande si je vais revenir, je dis oui. Je découvre la situation de la famille d'Alima à travers les amis et Honorine, et je donne tout ce que je peux pour que le projet de chantier de solidarité aboutisse et que sa maison soit reconstruite.

Dans le même ouvrage, Geneviève de Gaulle Anthonioz relate l'état d'esprit qui l'anime après avoir franchi le pas de s'engager au sein du Mouvement ATD Quart Monde :

« Il faut que j'aie pleine conscience que c'est ‘pour la vie’. Et si j'ai la tentation forte de détourner mon regard de ce que vivent les pauvres, c'est leur espérance qui me remet sur le chemin. Je ne me bats pas seulement pour eux, mais pour tous les hommes. La révolution commence par moi-même ».

Accepter le coup de foudre

Prendre le risque de connaître et, une fois que l'on connaît, ne pas pouvoir faire autrement que de s'engager, c'est ce que j'appellerais vivre le coup de foudre face à l'intolérable. Un coup de foudre qui engage « pour la vie ».

Dans ce « pour la vie », j'entends la notion de durée, certes, mais aussi la définition d'un horizon. La façon dont Geneviève de Gaulle Anthonioz s'engage face à l'intolérable, c'est « pour la vie », c'est à dire non pas dans une relation d'aide, mais dans une relation d'être, une relation qui produit de la vie. N'est-ce pas ce que veut dire aussi Honorine dans l'entretien lorsqu'elle affirme : « On a redonné une vie à la famille d'Alima » ?

C'est ce que montre bien l'analyse des expériences que j'ai vécues, tant à Paris qu'à Dakar : par mon implication dans une rencontre librement choisie et voulue, j'engage tout mon être, sans forcément savoir où cela va mener. Et je ne l'engage pas seul, je l'engage avec d'autres qui ont le même désir au sein d'un mouvement.

Accepter l’épreuve du temps

On l’a vu, pour rencontrer les très pauvres, que ce soit au Sénégal ou à Paris, la notion de temps est déterminante. Un proverbe burkinabé dit : « Si tu vas chez ton ami et que tu ne le trouves pas, c’est que tu es pressé ». On pourrait le paraphraser ainsi : « Si tu veux rencontrer les pauvres et que tu n’y arrives pas, c’est que tu es pressé ».

Prendre le temps d’aller à la rencontre sans du tout savoir où cela va mener (parfois sans même parler la langue du pays, comme au Sénégal), se préparer à la rencontre, instaurer des rites, s’apprivoiser, revenir même s'il ne se passe rien (comme le dit Robert), sont autant d'éléments révélateurs du temps nécessaire à la rencontre des personnes très pauvres.

Ce temps des très pauvres n'est pas celui de certains « agitateurs » communautaires. Dans beaucoup de projets conçus d'avance, la réflexion, la décision et la mise en œuvre de ces projets avec les populations sont planifiées, se font rapidement, en employant des professionnels. On attend alors seulement des très pauvres qu’ils se coulent dans ce rythme, d'autant que « c'est pour leur bien ». Or, les conditions de vie des personnes très pauvres (santé, déplacements, démarches sociales incessantes, etc.) diminuent leur disponibilité et font que même si elles sont d'accord foncièrement avec le projet, elles vont rater des rendez-vous, laisser passer des échéances. A tel point que certains intervenants peuvent finir par croire que ces personnes ne sont pas intéressées ou motivées.

C'est pourquoi le temps des premières rencontres, qui peut être long, qui n'est pas immédiatement efficace, apporte cependant une continuité, instaure des repères dans la vie des très pauvres pour qui le temps est très haché. C'est ce temps de l'apprivoisement - que le renard sait si bien décrire au petit prince- (Saint Exupéry).

Accepter la réciprocité du don

Dans une rencontre on est deux, il y a réciprocité. Comme le dit Godbout « Le don qui se veut sans retour est une négation du receveur. Et est de ce fait incomplet »4. Il faut aussi une réciprocité du don : si c'est toujours le même qui donne, il n'y a pas de lien possible, ou alors c’est un lien de subordination.

Le proverbe africain nous le dit : « La main qui donne est toujours au dessus de celle qui reçoit ». Tant que la personne ne peut rien donner, rien offrir, qu'elle est tout le temps en attente de ce qu’on va lui donner, il n'y a pas de relation. Il faut aussi que l'autre puisse donner.

Finalement, ne s’agit-il pas de reconnaître le droit de tous à la générosité ? A travers ce droit, des gens complètement cassés, anéantis, peuvent trouver des ressources : demander à ce jeune de Dakar qui « vit à la plage » de venir aider au chantier l’emmène dans autre chose, lui redonne une valeur, et il ose ensuite se présenter à sa famille ; demander à Robert de l’aide pour enterrer ses compagnons l’étonne, le provoque.

Accepter la communauté de destin

Au moment de conclure ces deux années de recherche je pense à ce que m'a dit François : « Il y a le respect et l'échange, voilà, c'est simple ». Sans doute a-t-il raison. La rencontre, c'est simple. Mais est-ce si simple que cela ? La rencontre telle que je la décris dans ce mémoire n'est effectivement pas banale. Elle est sous-tendue par une idée de l'homme, et porteuse d'un projet de société « comportant le renversement total de nos priorités, le réajustement de tous nos moyens au profit du Quart Monde, et, en particulier, des plus défavorisés parmi ses membres ». Cette volonté, inscrite dans les options de base du Mouvement ATD Quart Monde, est une recherche de l'humanité. Le poète Pierre Emmanuel l'illustre bien, par ces mots prononcés lors d'une rencontre avec des membres du Mouvement ATD Quart Monde, en 1980 :

« L'être humain est un être communautaire. Nous ne pouvons pas être humain sans que l'autre le soit aussi (...). C'est plus qu'une solidarité, plus qu'une communauté. C'est une co-naturalité radicale qui fait que chacun de nous doit être capable de l'humanité entière ».

Pour Joseph Wresinski, ce sont les plus pauvres qui « nous remettent devant les grandes questions fondamentales de la vie, de la mort, de la justice, de la liberté, de l'amour. Toutes ces grandes questions qui rassemblent tous les hommes, de tous les temps, de tous lieux »5.

J’ai exactement ce sentiment quand, à mon grand étonnement, durant le deuxième entretien, François me renvoie au « sens de la vie » et au livre ainsi intitulé d'Alfred Adler6. Cette interpellation de François m'a accompagné, je dirais même hanté, tout au long de ma recherche. François me donnait là une clé sans doute essentielle. Tout au long de l'écriture du mémoire, je n'ai cessé de me demander si les quatre points qui, selon Adler, caractérisent le sentiment social et donnent le sens de la vie (aider celui qui trébuche ; aspirer à l'avenir ; rechercher l'harmonie entre les êtres ; rechercher le futur bien-être de l'humanité) ne pourraient pas constituer le canevas de mon travail.

Je n'y suis pas parvenu

J'ai perçu avec d'autant plus de force le paradoxe établi entre, d'un côté, ce défi permanent lancé à la rencontre que représentait pour moi la relation avec François, et de l'autre, cet apport théorique qui semblait dire à quel point il avait compris, plus que moi sans doute, ce qui se jouait derrière ce mot de « rencontre ».

François, Alima, Robert et tant d'autres, ces personnes qui ont vécu ou vivent encore la mal-liance, sont aussi celles qui m'ont appris le chemin de la reliance et de la bien-liance.

Cette reliance, que Bolle de Bal définit aussi comme étant « le partage des solitudes acceptées et l'échange des différences respectées7 ».

Ce chemin de reliance et bien-liance, je l'ai vécu à Dakar et à Paris comme un chemin de réciprocité. De même que je ne suis maître que de mes propres pas, je ne peux maîtriser ce que pense l'autre, ce qu'il veut, ce qu'il vit. Quand on rencontre une personne, on ne connaît pas à l'avance les effets que cela aura.

Par contre j'ai appris que ce que je peux influencer, ce sont les conditions dans lesquelles a lieu la rencontre. J'ai prise sur l'état d'esprit dans lequel j'arrive moi-même, sur l'intention que j'ai en rencontrant ces personnes ainsi que sur la façon dont je vais les écouter, leur parler, ou partager le silence avec elles.

Mon expérience, en particulier celle vécue avec les personnes très pauvres me fait dire que la rencontre est primordiale parce que signe et chemin d'une communauté en dehors de laquelle je ne veux laisser personne. C'est cette communauté de destin qu'Edgar Morin appelle de ses vœux : « Ce qui manque pour peser positivement sur l'avenir du monde, c'est la conscience d'une communauté de destin, la volonté de rompre avec une civilisation de puissance pour s'engager dans une civilisation de dialogue »8.

Cette communauté de destin, j'ai le sentiment, de l'avoir touchée du doigt et expérimentée par les rencontres vécues avec des personnes très pauvres – en particulier à Paris et à Dakar. Je l'ai expérimentée par ce que ces personnes m'ont appris, et par le lien qui s'est établi avec les autres personnes qui, comme moi, ont choisi d'écouter « la voix qui explique que l'on peut au moins accepter de connaître » ce que vivent les plus pauvres, et d'emprunter ce chemin de rencontre.

J'ai découvert que si cette rencontre permet de nous lier les uns aux autres dans une communauté de destin, l'humanité peut alors avancer vers un avenir de paix.

« C'est dans un but de connaissance réelle des pauvres et pour montrer que notre action n'était pas une utopie que nous avons été amenés à revêtir le corset de l'étude. La recherche doit nous faire aimer le pauvre dans ses motivations profondes. Nous devons l'aimer là où il est le plus difficile d'aimer l'homme »9.

Si j'ai tenu jusqu'au bout du travail d'écriture de ce mémoire, ce n'est pas tant pour mettre en avant un savoir faire, mais avec l'espoir qu'il contribue à faire aimer l'homme là où il est le plus difficile de l'aimer, et donner envie de le rencontrer.

1 DUHEPS : diplôme universitaire de hautes études en pratique sociale.
2 De la relation d'aide à la relation d'êtres,  C.Gaignon, L'Harmattan , Paris, 2006, 211 p.
3 Geneviève de Gaulle Anthonioz,  Le secret de l'espérance, Éd. Fayard/Quart Monde, Paris, 2001, 193 p.
4J.T Godbout, Ce qui circule entre nous, Éd. du Seuil, Paris, 2007, 397 pages.
5 J. Wresinski, Session Spiritualité en Quart Monde, Nancy, 1982, archives du CIJW.
6 A. Adler, Le sens de la vie, Éd. Payot, Paris, 1948, 292 p.
7M.Bolle de Bal, ), Voyage au cœur des sciences humaines, Éd. l'Harmattan, Paris, 1996, 332 p.
8 Citation extraite d’un exposé à la maison du Mouvement ATD Quart Monde à Orgerus.
9 Père Joseph Wresinski, Ecrits et paroles aux volontaires, 1960-1967, tome 1, Éd. Saint-Paul/ Quart Monde, 560 p, cfr. p 264.
1 DUHEPS : diplôme universitaire de hautes études en pratique sociale.
2 De la relation d'aide à la relation d'êtres,  C.Gaignon, L'Harmattan , Paris, 2006, 211 p.
3 Geneviève de Gaulle Anthonioz,  Le secret de l'espérance, Éd. Fayard/Quart Monde, Paris, 2001, 193 p.
4J.T Godbout, Ce qui circule entre nous, Éd. du Seuil, Paris, 2007, 397 pages.
5 J. Wresinski, Session Spiritualité en Quart Monde, Nancy, 1982, archives du CIJW.
6 A. Adler, Le sens de la vie, Éd. Payot, Paris, 1948, 292 p.
7M.Bolle de Bal, ), Voyage au cœur des sciences humaines, Éd. l'Harmattan, Paris, 1996, 332 p.
8 Citation extraite d’un exposé à la maison du Mouvement ATD Quart Monde à Orgerus.
9 Père Joseph Wresinski, Ecrits et paroles aux volontaires, 1960-1967, tome 1, Éd. Saint-Paul/ Quart Monde, 560 p, cfr. p 264.

Pascal Lallement

Volontaire permanent d’ATD Quart Monde depuis vingt ans, Pascal Lallement a exercé diverses responsabilités en Afrique et en France. Il travaille actuellement au Centre International, dans la banlieue parisienne.

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