Peinture et métamorphoses

Loïc Chevrant Breton

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Loïc Chevrant Breton, « Peinture et métamorphoses », Revue Quart Monde [Online], 211 | 2009/3, Online since 05 February 2010, connection on 05 December 2022. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3454

Les artistes et animateurs de l’association Arts et Développement vont planter leur matériel de peinture en pied d’immeubles de cités-banlieues. Régulièrement, fidèlement. Ils attirent des nuées d’enfants, de toutes origines, qui viennent goûter à la peinture, sous le regard des parents. Un sérieux s’installe, des gestes de rapprochement s’ébauchent, l’aptitude à vivre ensemble se déploie.

Index de mots-clés

Arts, Culture

La démarche est simple. Une équipe composée d’un artiste, d’un animateur du centre social du quartier et de bénévoles en blouses bariolées, font leur apparition, déploient à même la rue, tout le matériel nécessaire, feuilles de papier, planches d’isorel support, peinture, palettes, pinceaux, eau… Ils se tiennent disponibles le temps d’un atelier, rejouent ce scénario chaque semaine, toute l’année, pendant plusieurs années, dans un même lieu.

Inspirée par ATD Quart Monde, l’association Arts et Développement a expérimenté cette pratique avant de s’attacher à la transmettre, sous l’impulsion de la Fondation Abbé Pierre. L’arbre porte des fruits : vingt années de maturation font qu’une vingtaine d’ateliers fonctionnent dans une dizaine de villes en France.

Aujourd’hui, l’association Arts et Développement en entreprend une diffusion plus large sous l’appellation « un artiste, un quartier ».

Une observation précise et intuitive

Si certains indicateurs plaident en faveur de ces ateliers de peinture de rue comme une évidence : la fréquentation des enfants, l’intérêt manifesté par les parents, leur appropriation durable par les acteurs sociaux et culturels, la question d’une réflexion associée à l’action se pose.

Comment, en effet, revenir sur le sens d’une telle expérience, alors qu’elle touche à des enjeux complexes à identifier, liés au développement social, à l’art ou à la médiation culturelle, afin d’éclairer chacun, porteurs de projet et acteurs, stimuler leur créativité  et leur permettre de faire évoluer l’action ?

La méthode adoptée est de retourner à une observation de terrain, précise et en même temps intuitive, mise en relation avec les catégories de signification propres à la médiation culturelle, comme la beauté, la liberté, l’émotion, la relation à l’autre, le développement…, pour mieux répondre aux interrogations sur le sens de cette action.

J’aime la peinture

Atelier du 15 juillet 2009, cité M. à Marseille. La fréquentation de cet atelier, démarré il y a un mois - c’est le cinquième exactement-, est impressionnante : une soixantaine d’enfants. Du fait des vacances ils sont cette fois trente-cinq. En début d’atelier j’interroge quelques enfants sur les raisons de leur présence. Je note soigneusement devant eux sur un carnet, leurs prénoms, leurs âges et ce qu’ils me disent.  Quelle n’a pas été ma surprise quelques temps plus tard d’être interpellé : « l’exposé c’est là ? ». Je comprends qu’ils se sont passé la consigne et portés volontaires pour un exercice que j’imagine travaillé à l’école.

Tous ont commencé l’entretien par « j’aime faire de la peinture, j’aime bien dessiner ». Suit un patchwork de réflexions qui évoquent,  qu’en même temps qu’ils peignent, les enfants activent leur propre pensée et ne demandent qu’à l’exprimer :

Ayssé, 10 ans. A la maison on s’ennuie. A la peinture on s’amuse beaucoup.

Sarah, 7 ans. J’aime bien faire le drapeau des Comores. J’aime bien m’appliquer. J’aime bien de les décorer.

Nasda, 6 ans. J’aime bien dessiner des jouets, de m’appliquer, dessiner des enfants, le drapeau de la France.

Nafissa, 6 ans. J’aime me faire un ballon et des enfants.

Mouria, 6 ans. Faire des drapeaux, peindre des fées, dessiner, colorier avec la peinture.

Evin, 12 ans. Mélanger des couleurs. Dessiner. Faire des projets.

Soraya, 8 ans. J’ai envie de faire l’art. L’art c’est de dessiner.

Hanika, 9 ans. Je m’amuse. Je suis sérieuse. Je dessine mon drapeau. Je pense à mon pays. Je vais dessiner mon bâtiment. J’aime dessiner des fleurs. J’ai dessiné un paysage.

Nisriya, 9 ans. Chaque fois quand je viens ici je dessine bien. Comme aujourd’hui, je vais dessiner le printemps. J’ai vu des fleurs, les arbres.

Nourah, 10 ans. Ca m’amuse.  Je ne peux pas vraiment l’expliquer parce que ça vient tout seul. Parfois je regarde quelque chose, après je dessine.  A l’école la remplaçante, elle donne des petits morceaux de peinture, On doit la continuer. J’ai de bonnes notes. La peinture ça permet de s’exprimer. Quand par exemple on est énervé, on peut se relaxer avec la peinture. Aujourd’hui je suis parti à Aqualand, ça m’a inspiré. J’ai décidé de parler d’Aqualand dans ma peinture. Je pense que c’est bien pour le quartier parce que ça aide les enfants. Je pense que dans un quartier, c’est… comment dire,  c’est comme dans des films, ils vivent dans les cités, pour se relaxer ils font du sport, il y aurait des salles de sport.

Saoudati, 11 ans. On aime bien les couleurs, c’est amusant. Je voulais redessiner le quartier. J’ai pas réussi. Après j’avais dessiné le bâtiment. J’avais écrit mon nom. J’ai fait des couleurs. J’ai mis de la peinture sur la main. J’ai pris son nom. Je l’ai fait pour ma petite cousine. J’ai les couleurs intéressantes. On voit le paysage. On peut le dessiner. Si on est dans une salle on ne voit rien. C’est mieux d’être dehors. C’est bien s’il y en a plein qui dessinent. C’est bien parce que c’est bien de regarder le dessin des autres.

Concentration et jeux

Deux pôles de peinture se sont déployés sur cet atelier, le premier autour de l’artiste. Il fait le choix de veiller à ce que les enfants soient bien installés ou dépannés le cas échéant. Il s’adresse à de jeunes enfants, concentrés sur leurs peintures. A cet âge et dans ces circonstances il considère qu’ils sont en pleine possession de leur langage pictural, grâce propre à l’enfance. Accrochées au fur et à mesure sur le pourtour de l’atelier, leurs peintures  plantent un décor convainquant de couleurs vives et de formes  assurées.

Un deuxième groupe s’est constitué autour d’une stagiaire qui leur propose en « projet », de peindre leur cité. Des réseaux de façades géométriques  fleurissent. Sont rassemblées quelques adolescentes. Là, le type de concentration n’est pas le même. Ca discute beaucoup. L’humour fuse.  Le travail est échelonné sur plusieurs semaines. Des plus petits, admiratifs, se tiennent rapprochés et observent la scène.

Métamorphoses

A mon arrivée - c’est la première fois que je viens dans cet atelier-, le spectacle me saisit. D’un côté des  tours massives, elles-mêmes immergées dans un  immense ensemble de cités, de l’autre, séparé par une rue, un vaste terrain nu, plat et poussiéreux, sur lequel sont posées comme une carcasse, sorte de décor de théâtre, des grilles d’un terrain de sport de taille moyenne plus ou moins en état, le tout sous un soleil de plomb. La cité, très dégradée, vient d’être réhabilitée, repeinte à neuf et dûment entourée d’un grillage de protection, portail d’entrée à fermeture automatique inclus. J’apprends que pour ne pas troubler la tranquillité nouvellement acquise de la cité, il a été décidé d’installer l’atelier à l’extérieur de cet îlot, au moins pour commencer. Choqué par cette  mise à l’écart, je n’ai pas tardé à découvrir les ressources de ce qui m’est apparu au premier abord comme inhospitalier.

Ces grilles d’un aspect si peu engageant se révèlent structurantes pour l’atelier de peinture. Les postes de distribution de matériel sont répartis sur la périphérie, bien repérables. Les enfants  se disposent en groupes, alignés, au départ dans les angles puis, dans l’ensemble de l’espace. Ils disposent chacun de suffisamment de place, peuvent se déplacer facilement et communiquer entre eux. Artistes, animateurs et bénévoles en font autant avec la même aisance.

J’apprends par l’animateur du centre social, habitant du quartier, que les choses ne se sont pas passées de cette façon dès les premières séances. Les enfants se sont d’abord regroupés contre les grilles par communautés ethniques : Comoriens, Turcs… Ce n’est que progressivement que l’espace a été occupé dans sa totalité et que les enfants des différentes communautés ont commencé à se rapprocher. C’est ainsi que j’assiste à la démarche de Mizgin, douze ans, de la communauté turque. J’observais un enfant comorien de quatre ans aux prises avec une feuille d’un grand format. J’étais impressionné par sa façon de travailler. Très concentré, avec assurance, lentement, il procédait par grands traits des couleurs vives, s’appuyant une structure de dessin sobre et parlante. Mizgin m’a expliqué après qu’elle a pensé qu’il ne s’en sortirait pas, avec toute la surface qu’il avait à couvrir. Elle s’est donc rapprochée de lui et s’est mise à peindre en se mettant littéralement à sa disposition. « Je lui dis, je l’aide, il est petit. Il a dit oui. Il a dit, fait du blanc du rose du rouge. Je l’ai fait ». Irène, bénévole, habitante de la cité, assiste à la scène : « elle est là pour aider. Elle écoute ce qu’il dit. L’enfant donne son opinion, elle écoute sa parole. Elle a le sens des responsabilités. C’est une future bénévole ».

Enfin, dernier acte, les footballeurs attendaient la fin de l’atelier, pour prendre la suite sur le terrain de sport. J’ai appris qu’ils avaient laissé gracieusement la place aux enfants. Parmi eux, des grands frères du petit comorien ont assisté à la scène avant de passer au foot.

Regard d’adultes

En cette période de démarrage de l’atelier, quelques adultes se manifestent. Des parents font un passage. Une habitante du quartier, militante associative a décidé d’apporter son concours comme bénévole :

C’est bien. Ils adorent. Que ce soit garçon ou fille, il n’y en a pas un qui rechigne. Ils ont la place pour le faire. C’est le foot de rue.  En plus c’est toute l’année, pour travailler à long terme. La rue ce n’est pas que pour les voyous. Ca change.

Faire de la peinture ça leur montre autre chose que l’animation de proximité, le foot. C’est de l’art. Ils sont dans leur imagination. Ce qui plus tard les mettra à l’aise pour continuer. La peinture ce n’est pas uniquement les galeries, la télévision. Ils le font eux, ils sont dans leur imagination. C’est intéressant quand le gamin participe. Il ne voit pas pareil.

Ca apporte un plus d’être avec les enfants. Ils se rapprochent, Comoriens, Turcs, différents d’âge.

Ils voient des adultes du quartier ou des gens exprès pour le faire.  Ca les projette dans une possibilité où ils pourront être plus tard. Moi aussi j’ai fait du dessin.

Ce qui m’apparaît, en toile de fond, à la lumière de cet atelier, c’est une réceptivité à la création artistique, particulièrement vive dans ce milieu humain et physique d’une cité, avec un rôle majeur occupé par les enfants, sous le regard ouvert de quelques adultes. En témoignent leur adhésion à la proposition de peindre, l’aptitude à s’y adonner, l’ouverture à la possibilité de vivre ensemble  (peindre ensemble, se laisser la place, s’aider …). Émerge également la nécessité de « durer », pour que  des transformations soient possibles.

Loïc Chevrant Breton

Loïc Chevrant-Breton a une formation et une expérience d’ingénieur. Volontaire d’ATD Quart Monde pendant plusieurs années, il s’est investi dans la peinture et a créé l’association Arts et Développement il y a 20 ans.

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