Les mots qui mutilent

Pierre Chiesa

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Pierre Chiesa, « Les mots qui mutilent », Revue Quart Monde [Online], 143 | 1992/2, Online since 05 August 1992, connection on 15 December 2019. URL : https://www.revue-quartmonde.org/3598

Index chronologique

1992/2

Deux articles sous les yeux, le même jour. Le premier, dans « Feuille de Route Quart Monde » (mars 1992) est une lettre d'une « vieille dame de 72 ans » se souvenant de sa honte d'avoir reçu, dans sons enfance, un « Prix spécial attribué à une élève inscrite sur la liste des indigents de la commune et qui s'est particulièrement distinguée par son bon travail et sa bonne conduite. » Le second article, dans la revue scientifique « La Recherche. » Un universitaire américain y donne son point de vue sur l'extension que prend actuellement dans son pays le mouvement de la Political Correctness (PC).

En deux mots, ce mouvement, que l'on pourrait traduire par l'expression « Politiquement correct » consiste, dans le creuset multiculturel américain, en une volonté de « rééquilibrage » de la part accordée, dans l'héritage culturel commun, à chaque groupe ethnique (Noirs, Hispaniques, Blancs... etc.) ou à chaque minorité (parmi lesquelles les femmes sont généralement comptées !) Cela revient à minimiser l'héritage culturel européen au profit d'autres valeurs, au nom d'une

« fausse bonne idée » visant à rattraper des inégalités sociales bien réelles. La mise en œuvre d'une telle idéologie et les conséquences de l'attitude PC pour l'université américaine, version réduite du pays, sont claires : éclatement, politique de quotas (nombre d'étudiants de chaque « ethnie », moyenne des notes différente selon la couleur de la peau, plus basse pour les « Noirs » que pour les

« Blancs » ou les « Asiatiques »...) et donc, discrimination à rebours.

Le lien entre ces deux articles- témoignages est clair. Au-delà de la menace réelle ou supposée qui pourrait constituer la diffusion de la PC sur le continent européen, dans une attitude de suivisme des Etats-Unis, il faut, dès à présent, en tirer les conséquences pour notre action.

La reconnaissance justifiée du tiers monde a conduit aux dérives du tiers mondisme le plus mal compris (dont le mouvement PC est l'un des derniers avatars). Il faut donc tout faire pour que la reconnaissance, qui reste encore souvent à mettre en œuvre, du quart monde ne nous entraîne pas vers une dérive « quart mondiste », où les plus pauvres ne seraient reconnus que s'ils « restent à leur place », avec les mérites « spéciaux » qu'on pourrait alors leur attribuer, comme en témoigne la lettre de cette dame.

Pour conclure avec notre actualité, il faut, dans la mise en œuvre du revenu minimum d'insertion (RMI), plus que jamais travailler avec des partenaires de toutes origines, citoyens à part entière. Car, ainsi que l'écrit un conseiller de Jacques Delors à propos de l'Europe après Maastricht : « Quels que soient les excès de l'assistance, il n'est pas admissible en France que les pauvres soient considérés comme des irrécupérables. »

Pierre Chiesa

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