N° 143, 1992/2   •  Habiter en humanité
Dossier

Les introuvables de l'an 2 000

André De Cock
  • publié en février 1992
Résumé
  • Français

Au cours de ces dernières années, en Belgique comme en d'autres pays, des familles ont disparu, pour ainsi dire sans laisser ni adresse, ni message. Où se sont-elles cachées ? Qu'ont-elles fui ou qui ? Partir à la recherche de ces familles disparues, c'est s'aventurer dans un monde totalement ignoré...

Index

Index chronologique

1992/2
Texte intégral

Qu'étaient devenus M. et Mme Rosier ? Je souhaitais les retrouver quand une famille qui avait habité un temps auprès d'eux me suggéra la piste d'un camping : elle aussi aimerait avoir de leurs nouvelles et l'une des filles proposa de m'aider.

On ne va pas se promener dans un camping si l'on n'a rien à y faire. En dehors des week-ends et des vacances, tout visiteur inconnu est regardé avec suspicion, plus que partout ailleurs. Mais j’avais un guide. Dans ce camping privé rudimentaire de mille caravanes, dont 10 % étaient occupées par une centaine de familles à titre permanent, j'au pu retrouver les Rosier.

M. et Mme Rosier ont six enfants, dont trois vivent encore avec eux. Un fils, Marc, divorcé, habite aussi dans le camping, il est en ménage avec Mme Maes, déjà mère de trois enfants placés. Ils ont un petit garçon de trois ans et attendent une deuxième naissance. Les Rosier sont venus là, parce qu'ils ont eu trop de problèmes graves : un loyer trop élevé, des dettes... Il n'y avait pas d'autres solutions « à cause de la misère. » Pour eux comme pour beaucoup d'autres, la caravane est le dernier recours. Leur fuite est l'aboutissement d'une souffrance, aggravée au cours des années par une relation fort décevante avec la société. Elle est aussi un pas vers la recherche d'un nouvel avenir.

La vie dans un camping est une réalité si différente qu'elle paraît bizarre aux nouveaux arrivants eux-mêmes et pas seulement aux gens de l'extérieur. L'adaptation a été difficile et certains ne s'y font jamais. Mme Rosier dénonce les maladies, pneumonie, otite, angine dues à l'habitat : « Trop rester à l'intérieur dans la chaleur et la fumée, ne vaut rien pour les poumons. En été, il fait parfois torride dans la caravane, surtout à l'approche d'un orage. » Les accrocs de santé paraissent plus fréquents que dans un habitat normal. Les femmes se sentent isolées mais les hommes trouvent ici plus de liberté : « On vous fout davantage la paix. On peut tout arranger et organiser comme on veut. »

M. Rosier apprécie l'odeur du linge qui sèche dehors, Marc le beau spectacle du camping sous la neige, mais dit Mme Maes « dans une maison, on a davantage de vie privée. On ferme la porte et on est chez soi. On ouvre quand on veut. Ici la liberté n'est pas de l'indépendance. S'il passe un étranger, c'est un huissier et la solitude ressemble à celle d'une prison. On est comme rayé de la carte du monde. C'est un monde clos où l'on est obligé de devenir plus indépendant que dans une rue. Mais c'est la rue qui manque. Et savez-vous qui sont les plus heureux ici ? Ce sont les animaux, ceux-là vivent une vraie vie de chiens ou de chats ! »

Elle se sent très loin de sa famille, même si sa sœur passe chaque week-end, comme en visite. L'entente avec le voisinage habituel est bonne, mais chacun reste chez soi. Parfois, certains voisins sont difficiles à supporter, surtout la nuit, à cause du vacarme qu'ils font. Ce ne sont pas « des traîne-misère », mais des ouvriers belges et étrangers, qui habitent là, en été, pour leur travail ou des vacanciers. L'hiver, finalement, est moins pénible, car il n'y a que quelques familles.

Les Rosier se sentent à la fois anonymes et surveillés par la direction du camp, pas toujours bienveillante : comme le facteur ne vient pas jusqu'aux caravanes, il faut aller au bureau chercher le courrier et les chèques... Le bar et la cantine ouvrent seulement quand d'autres sont là, en week-end et pendant la saison. Il n'y a pas de terrain de jeux aménagé.

Leur éloignement du centre ville rend difficile l'accès aux services municipaux et la recherche d'un travail. Marc a perdu sa carte d'identité peu après son arrivée au camping : "Il m'est impossible d'obtenir une nouvelle carte, car je n'habite plus mon domicile précédent, et ici ce n'est pas une adresse de provenance. Je suis pour ainsi dire introuvable. Je ne possède qu'une déclaration de perte de carte d'identité. Je me suis déjà tapé quatre amendes parce que je n'avais pas de carte.1

Les hommes parlent des travaux qu'ils ont faits pour aménager les lieux. En s'efforçant d'avoir un « chez soi » agréable, ils puissent la force de persévérer et prouvent leur soif de dignité.

Certes, il y a l'électricité, chaque caravane se branche à un compteur. Mais si une panne survient quand le bureau de la direction est fermé, il n'y plus qu'à attendre.

Les eaux d'écoulement sont collectées dans un récipient qui déborde dans un autre, pour disparaître ensuite dans le sol. Pour les WC privés, il faut faire vidanger régulièrement une fosse de mille litres. « Nous avons tout installé nous-mêmes car il n'y a pas d'égout. »

M. De Man, un voisin des Rosier, explique que de septembre 1988 à juin 1989, sa femme et lui ont vécu avec quatre enfants dans une caravane sans annexe. En quinze jours, ils ont construit une annexe de quarante-trois mètres carrés, avec murs et plafond si bien isolés que malgré la rudesse de l'hiver, la famille n'a pas eu froid. Ils avaient acheté un grand réchaud à pétrole avec deux brûleurs. Ils avaient pris leurs précautions car on avait prévenu M. De Man : « En hiver, tu n'auras que tes yeux pour pleurer. »

Marc estime que l'intérieur est agréable et facile à chauffer. Pour lui, l'essentiel est de tirer un profit maximal de toute construction nouvelle. S'il ajoute une annexe de six mètres, ce n'est pas pour faire une seule chambre ou une cuisine. Pour gagner la place d'une chambre, il rapetisse la table, cherche quatre chaises moins encombrantes et installe une cloison. Il a loué un second emplacement pour y déposer les déchets encombrants dont on ne peut se défaire autrement. Ainsi, reste un terrain propre où les enfants peuvent jouer. Marc continue : « J'ai le grand avantage de savoir tout faire moi-même. J'aurais déjà dû être millionnaire ! Mon père et le père de ma femme font tout eux-mêmes, eux aussi. Parfois ils me demandent de les aider. C'est une chance pour nous d'être très habiles de nos mains. Ainsi l'hiver dernier, alors que je travaillais en intérim, mon toit s'est effondré. Heureusement, mon père était ici. Ils ont recouvert la caravane d'une grande bâche en attendant que je rentre. C'était à cause du poids de la neige. Avec la condensation, les lattes avaient pourri. Ici il y a toujours du travail. On améliore sa caravane, on essaie de repousser le froid au maximum. »

M Rosier aime travailler de ses mains. Il explique comment ils se sont cotisés à trois pour installer un conduit d'évacuation des toilettes jusqu'à la fosse d'aisance près du bloc sanitaire. Il a posé lui-même, avec beaucoup de mal, près de cent mètres de tuyaux, pour obtenir la déclivité nécessaire. Travaux indispensables, car l'hiver, le camping ferme le bloc sanitaire.

Ils ont aussi installé ensemble le câble de télévision jusqu'à la boîte de distribution distante de quelque quatre-vingt mètres : « La société du câble est bien venue placer cette boîte, mais le reste, le véritable raccordement, c'est nous qui avons dû le faire. De cette façon, la société essaie d'économiser le plus possible. Nous avons aussi foré nous-mêmes un puits pour avoir l'eau gratuitement. Cette eau n'est pas potable mais évite d'utiliser la pompe qui consomme de l'électricité quand on va aux toilettes. En hiver il faut recouvrir soigneusement la pompe et les conduites. L'année passée, elle avait éclaté à cause du gel. Une nouvelle pompe et son isolation nous ont coûté 7à 8 000 FB. »

Toutes ces installations sont nécessaires. Même en saison les douches manquent d'eau chaude, à cause de l'afflux des vacanciers, il a donc fallu acheter un chauffe-eau. En expliquant ces dépenses, Mme Maes explique aussi les économies indispensables à réaliser, surtout quand le travail manque.

Toutes les familles du camping ont des enfants : trois, six, sept, parfois plus. Les parents sont très vigilants et exigeants en ce qui concerne l'école et ils essaient de maintenir de bons contacts avec les enseignants et la direction.

Mme Rosier raconte qu'au début, son cadet n'aimait pas aller à l'école et qu'il pleurait toujours : elle se bagarrait avec lui à l'arrêt du bus : « Maintenant, il aime y aller. Il connaît beaucoup d'enfants, tous des enfants du camping. L'année passée, il est allé une semaine aux classes de mer. Les cours sur les animaux vivant à la mer l'ont beaucoup intéressé. Parfois, il est malade. Tant qu'il ne tousse pas, je le laisse jouer dehors avec les enfants qui vivent ici. »

Les plus petits sont un souci, comme le dit Mme Maes qui souhaite qu'un accueil soit organisé, où l'on s'occuperait vraiment des enfants. Quand il faut aller en ville, pointer au chômage par exemple, cela représente une distance aller et retour de dix kilomètres et il n'est pas toujours possible d'emmener le plus petit, ni de demander aux grands-parents de le garder.

Tous souffrent de la suspicion et du mépris des gens de l'extérieur qui jugent souvent les lieux « bordéliques. »

Mme Maes confie : "On ne peut jamais dire qu'on habite dans un camping ; nulle part, même pas pour chercher du travail. J'en ai honte. Oui, je redoute le moment où notre cadette devra aller à l'école. On vous accepte, mais comme des « étrangers », des bohémiens. Des gens qui vivent dans un taudis ou qui sont malpropres sont bel et bien considérés comme des gens bien, mais nous pas. Quand les gendarmes ou les travailleurs sociaux passent ici, ils s'étonnent que tout soit si propre. Ils n'ont encore jamais vu cela, et pourtant, ils nous considèrent avec mépris."

Marc fait écho : « Quand il se passe quelque chose dans les environs, une attaque à main armée ou n'importe quoi, cela doit forcément venir du camping ! Alors ils viennent nous questionner : avez-vous vu quelque chose ? Pourquoi nous soupçonnent-ils ? N'est-ce pas une accusation ? »

Pour Mme Rosier, c'est clair, presque tous les gens ont peur de venir ici.

Un jour, dans un magasin, Mme Maes avait protesté parce que quelqu'un l'avait devancée à la caisse. Autour d'elle, on a murmuré qu'évidemment, c'était encore quelqu'un du camping ! A l'hôpital aussi, les habitants du camping sentent le poids du mépris. En rappelant ces faits, Marc commente : « Voilà notre réputation. Si la police vient on entend : "Naturellement, c'est de nouveau quelqu'un du camping !" S'ils vous arrêtent en vélo ou en auto... c'est le même refrain. On a toujours le grand tort d'habiter ici. A cause de cela, les gens vous regardent avec des yeux comme ça. C'est terrible. J'aimerais tant vivre loin d ici dans une ville ! »

Entre gens du camping, par contre, il y a solidarité et entraide, indignation pour les familles expulsées, menus services, désir d'aider ceux qui sont en difficulté.

Les uns et les autres ont un même espoir : aller habiter ailleurs. On aménage sa caravane pour mieux la revendre un jour, en rêvant qu'avec cet argent, on pourra acheter une petite maison. On veut y réussir avant la solarisation des plus jeunes afin qu'eux, du moins, ne soient pas traités de bohémiens.

Si ces familles sont venues habiter une caravane, leur démarche forcée ne s'explique pas par le seul manque de logement. En partant pour le camping, elles refusaient d'accepter une situation d'impuissance et de honte continuelles. Elles espéraient un nouveau départ dans la vie. D'où les contradictions. Le camping offre un lieu plus salubre, avec espace et liberté. Mais leur solitude, sous l'œil des services sociaux ou des voisins éphémères, devient là sentiment d'être « ailleurs », d'être emprisonné dans un monde clos. Les habitants se sentent abandonnés à leur sort, différents dans un univers imposé, prisonniers de leurs problèmes : ils n'arrivent plus à dominer la situation ni à conduire leur vie comme ils l'entendent. Ils n'arrivent même plus à se former une idée claire et positive de leur vie. Quand les autres considèrent de la sorte votre univers et votre personne, un sentiment d'impuissance risque de vous étouffer et il devient difficile de réaliser les valeurs auxquelles on croit en son for intérieur.

Mme Rosier exprime avec force cet abandon : « C'est comme si on était seul. On est réellement seul et on se sent isolé. »

Sans diversité de niveaux socioculturels ente les habitants forcés des campings, il ne peut s'y développer ni interaction, ni solidarité bénéfiques entre milieux différents. Cette carence marque fortement la vie au camping. Les occupants ne ménagent pourtant pas leurs efforts pour organiser des activités. Mais sans contact vrai avec le monde extérieur, que peuvent-ils faire ? Tout homme, où qu'il vive, a besoin d'une bonne entente et d'une bonne communication avec d'autres partenaires pour pouvoir développer ses propres possibilités de même que celles des autres, et pour pleinement s'épanouir. La fuite contribue largement à rendre permanent le déracinement. La personnalité se trouve ainsi entravée. Le respect de soi ne devient en effet possible que si les autres vous y aident en croyant en vous, et non en vous faisant la morale.

Aux expériences négatives dans leurs relations avec le monde extérieur, les familles des campings opposent le fait qu'elles se préoccupent les unes des autres. Elles se tiennent les coudes. C'est leur seul moyen de ne pas sombrer.

Les entretiens avec ces familles ont fait apparaître la nécessité absolue de les associer à la recherche de solutions et à leur mise en œuvre. Ces habitants introuvables, disparus, oubliés peuvent nous apprendre comment lutter avec eux contre la grande pauvreté. Non seulement quant au genre d'initiatives à prendre et aux moyens qu'ils entendent mettre en œuvre pour les développer, mais surtout quant l'efficacité de ces initiatives pour les habitants forcés des campings. Leur implication est une priorité absolue. Ils demandent à être soutenus, mais pas de n'importe quelle façon car ils entendent rester des partenaires actifs afin que leurs enfants ne deviennent pas les introuvables de l'an 2000. Leur expérience ouvre quelques pistes aux administrations et aux simples citoyens. Celle-ci, par exemple :

- Prévenir la fuite continuelle de nombreux ménages vers les campings.

- Faire appliquer l'obligation d'inscrire tous les habitants de camping dans la commune où ils résident, et assurer qu'ils puissent être domiciliés à part entière.

- Elaborer un soutien de la vie familiale.

- Apporter un soutien efficace aux diverses aspirations des enfants et des adultes en matière d'animation, de formation, de travail, de santé publique.

- Faire passer dans l'opinion publique une image positive des habitants de camping.

Les familles des campings parlent moins de l'exclusion qui les frappe dans les domaines de la vie quotidienne (logement, travail, santé...) que de leur exclusion sociale : elles aspirent, avant tout, à être respectées et à avoir des relations avec les autres.

Notes

1 En Belgique, la carte d’identité est obligatoire.

Pour citer cet article André De Cock, « Les introuvables de l'an 2 000 », Revue Quart Monde, Année 1992, Habiter en humanité, Dossier, mis à jour le : 29/10/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/3612.
Auteur

André De Cock

André De Cock, né en 1935 est enseignant de philosophie et de néerlandais. Il a participé à Gand à une bibliothèque de rue, et à un groupe d'alphabétisation. En 1983 il a lancé une association qui réunit des familles très défavorisées. Ce groupe participe depuis 1985 aux Universités populaires de Bruxelles.

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