N° 171, 1999/3   •  Risquer l'empreinte de l'autre
Dossier

Capteurs de solitude

André De Cock
  • publié en septembre 1999
Résumé
  • Français

De la philosophie des philosophes à la pensée d'un homme forgé par la misère, de la pratique de ce dernier à la pratique de rencontre de l'auteur avec des personnes et familles très pauvres, quelle part de l'homme appelle une reconstruction contre la misère ? (Propos recueillis par Herman Van Breen)

Index

Index chronologique

1999/3
Texte intégral

Après des années intenses d'action à Gand, j'avais vraiment besoin de « recharger mes batteries ». J'ai alors passé presque trois ans en France, au centre international du Mouvement ATD Quart Monde. Là, j'ai eu la chance de me ressourcer à partir de la lecture des 1 420 comptes rendus transmis par un militant du Quart Monde. Ce militant, que j'appellerai Monsieur Jo, déjà décédé à l'époque, avait fidèlement écrit après chacune de ses visites à des familles très pauvres.

Je suis moi-même entré dans cette démarche très profondément vécue par Monsieur Jo, et que je crois essentielle à toute lutte contre la misère. C'est à Ostende que je me suis alors engagé dans des visites à des familles vivant dans la grande pauvreté. Deux phrases-clés que j’ai apprises de Monsieur Jo : « Nous ne laissons personne seul » et « Ensemble nous avançons » résument bien cette démarche et cet engagement vis-à-vis des plus démunis. Elles furent à la base de ma rencontre avec les familles de la misère d'Ostende et sont aussi le titre des deux livres que j'ai écrit avec elles et dont le premier est déjà publié.

A travers ses comptes rendus, Monsieur Jo se voit comme quelqu'un qui prend des nouvelles et en apporte auprès de ce qu'il appelle « la famille du Quart Monde ». Il s'engage pour les droits des personnes, leur donne la chance de se solidariser et de défendre plus faibles qu'elles. Mais, plus profondément, il rencontre l'autre pour lui donner le droit fondamental d'être lui-même, de se voir comme une personne ayant une identité et une dignité. Il est convaincu que c'est indispensable pour que chacun prenne en main sa vie et se réalise. Monsieur Jo relie cet engagement à sa rencontre personnelle avec le père Joseph Wresinski et le Mouvement ATD Quart-Monde : « Je dois la vie à mon Mouvement et au père Joseph, qui m'a compris et qui m'a accepté tel que je suis. Grâce à ça, ma vie a changé. » Depuis, Monsieur Jo veut que d'autres qui vivent dans la misère puissent, eux aussi, faire cette expérience. Il situe cet engagement à l'autre comme une démarche du cœur : le cœur crée une unité entre les hommes, leur permet de se comprendre et de lutter ensemble.

Voir les signes de l'humanité

Le premier engagement de Monsieur Jo est de toujours rechercher chez l'autre les signes concrets de son humanité. De par sa propre expérience de misère, il connaît l'exclusion, la peur et le mépris, les échecs qui s'ajoutent les uns aux autres, la lutte quotidienne pour la survie. Il sait bien que ce sont autant d'éléments qui empêchent un être humain de s'arrêter pour regarder sa vie, afin d'y trouver les lignes de forces et de constituer une vision positive de soi. La misère ne laisse souvent qu'une toute petite marge d'expression d'humanité. Monsieur Jo voit jusqu'où cela peut aller : « C'est difficile de constater que parfois, avec la volonté, il n'y a pas de progrès. On constate que la misère est toujours présente et j'espère de tout cœur qu'un jour leur vie change et qu'un petit bonheur rentre dans la maison. »

Moi-même je visite régulièrement, depuis de longues années, mon ami Etienne. Chaque fois, il me demande de l'accompagner voir son frère, interné dans un service fermé d'un hôpital psychiatrique. Chaque personne dans cette salle est très marquée. Et pourtant, quand j'y entre, je suis frappé par des signes d'humanité : plusieurs viennent me serrer la main, simplement. Une fois, un homme a traversé la salle et m'a tendu une petite cuillère pour mélanger lait et sucre dans mon café. A de tels moments, je me rappelle Monsieur Jo. Il énumérait tous ces signes qui expriment : « J'existe encore ». Car dans un contexte où quelqu'un perd son humanité, le moindre geste d'attention à l'autre est signe de résistance.

Je parle assez souvent avec les familles que je rencontre des moments d'extrême dénuement où  - comme dit le père Joseph – « le temps s'arrête », tu tombes dans le vide, tu perds prise sur les événements, tu n'es plus capable de situer ton vécu. Tu ne peux qu'encaisser, avaler, te battre pour survivre. Les familles de la misère savent qu'alors tout, même ce qui t'est le plus cher, casse : les enfants sont placés, l'errance guette... Tu perds ton chemin, tu sombres.

Ne laisser personne seul

On en arrive là quand on est seul, quand il n'y a pas de « Monsieur Jo » dans ta vie. A ces moments-là, tu as besoin de quelqu'un qui te prend non pas par la main, mais qui te prend au cœur, qui est soucieux de toi, qui n'en dort pas de te voir vivre ainsi. Toute la présence et l'action de Monsieur Jo visait, en réponse au désespoir, à ne jamais condamner la personne rencontrée et à refuser qu'elle plonge dans la solitude. Sans cesse, il répète : « Si ça ne va pas, dis-le moi », et « Quand vous avez besoin de quelque chose, faites appel à moi ! ». « Pour moi, écrit-il, il est important de prouver qu'ils ne sont pas seuls et qu'un homme du Quart Monde est toujours à leurs côtés pour les comprendre, les aider. C'est ça notre force à nous, malheureux, c'est de se comprendre, de s'aider et de partager. » D'une femme qui, dans le désespoir, s'était jetée par la fenêtre, il dit seulement : « Nous l'avons laissée toute seule. »

Le premier niveau : retrouver son chemin

De plus en plus je me rends compte, en regardant la démarche de Monsieur Jo, qu'à partir de ce regard « du cœur » qui découvre l'humanité de l'autre et lui donne le droit d'être fier de son histoire, il stimulait chaque personne rencontrée à s'écouter, à reconsidérer sa vie, à retrouver le fil rouge de son histoire, à se comprendre et donc à trouver son chemin, son but.

Monsieur Jo permettait cette découverte en partageant ouvertement son propre itinéraire, en disant qui il était, lui. Car personne ne peut se définir à soi seul. Pour être capable d'entrelacer les événements d'hier et d'aujourd'hui en une expérience, on a besoin de temps, de liberté d'esprit (« la tête libre ») et de personnes à ses côtés, tout ce dont la pauvreté prive durement les personnes qui la subissent.

Récemment, avec une famille qui, en plein désespoir, était sur le point de placer ses enfants, je relisais le texte où le père Joseph raconte comment sa mère s'est opposée à son placement. Quelques jours plus tard, une aide familiale me téléphone : « Monsieur X. m'a raconté son propre placement et comment à ce moment-là, sa mère s'y était, en vain, opposée. Ils ne veulent plus placer les enfants et cherchent d'autres solutions pour avancer en famille. »

Autre exemple, une femme qui gardait, de son enfance de misère, une relation tendue avec sa mère, peut aujourd'hui parler de cette enfance et de sa mère car elle expérimente, avec ses propres enfants, ce qu'est l'amour maternel et elle entend parler d'autres qui, comme elle, ont vécu une enfance difficile. « Maintenant, me confiait-elle récemment, je vais chaque mois porter des fleurs sur la tombe de ma mère. » A défaut de se réconcilier avec son passé, elle n'occulte plus ses souvenirs d'enfance, et ainsi vit autrement, de façon plus consciente, plus claire, plus libre.

Cette démarche de Monsieur Jo pour permettre à l'autre de trouver son identité ne signifie pas qu'il n'agit pas. Au contraire. Il s'engage avec les familles très pauvres dans un combat pour leurs droits fondamentaux, celui de vivre en famille, d'avoir un logement décent, le droit que les enfants apprennent à l'école, aient un métier, etc. Et en même temps, Monsieur Jo agit pour permettre aux plus démunis de se solidariser, de trouver, comme dans une famille, un soutien mutuel. Il les incite à s'engager par rapport à ceux qui sont encore plus pauvres.

Ces combats pour les droits de l'homme, pour une communauté solidaire sont pour lui comme deux niveaux d'engagement qui ne peuvent se réaliser que si les personnes retrouvent une paix intérieure, s'appartiennent et se développent en personnes dignes.

Je me demande sans cesse comment lier ma présence aux familles très pauvres qui entrent dans ma propre vie et mes études de philosophie et je me rends compte de la profondeur et de la signification universelle de la maïeutique de Socrate : le « Connais-toi toi-même » sur lequel lui aussi fonde toute sa vision de l'homme et du monde.

En approfondissant les visites de Monsieur Jo, je me suis aussi senti confirmé dans mon humanisme. Je crois que, fondamentalement, les personnes du Quart Monde, comme tous les êtres humains, ont besoin avant tout de leurs propres forces pour avancer dans la vie. Je pense à cette femme qui brûle régulièrement des bougies devant une statue de Marie. Ce moment de contemplation l'aide à être elle-même, à sentir le chemin qu'elle doit prendre, à être responsable pour elle et pour les autres. A ces moments-là, elle se situe non seulement dans un ensemble de « hier, aujourd'hui et demain » mais aussi dans un ensemble de « moi, les autres, la société » ; c'est comme se mettre devant un miroir et se voir soi et les autres autour de soi.

Le deuxième niveau : avancer ensemble

Pour moi donc, le premier niveau s'exprime par « retrouver son chemin ». Je préfère cette formulation au « se réconcilier avec son passé » qui risque d'enfermer. En effet, pour des personnes qui cherchent comment vivre avec leur histoire, il est important de se poser, au-delà de l'émotion, la question : « Et puis ? » Sinon, regarder en arrière risque de faire trébucher.

Deuxième niveau, au cours du cheminement vers une reconnaissance de soi, intervient nécessairement la question de l'autre, et celle de l'avenir : « Je suis moi. Mais qui je deviens, qui je deviens parmi les autres ? » Et, plus loin encore, il y a la question : « Qui suis-je pour les autres ? » où la personne relie son être à sa volonté tournée vers l'avenir et vers les autres.

Monsieur Jo décrit souvent la force secrète, l'immense dynamique qui se met en route quand des personnes très pauvres découvrent ensemble leur histoire et deviennent fières d'un passé individuel et collectif qui leur fait découvrir leur personnalité et « la famille du Quart Monde ». Le ressort fondamental de ce deuxième niveau est l'engagement par rapport à l'autre : lui donner à son tour la chance de se découvrir comme être humain digne qui, de droit, peut être fier de lui. Pour permettre cela, il y a deux démarches : celle d'entendre l'autre, d'être à l'écoute de ses questions (ce qui demande de prendre distance de soi), et celle de partager qui je suis, ma propre conscientisation et mon propre chemin. Il ne s'agit nullement, dans cette démarche, d'imposer une certaine vision, une façon d'être ou une idéologie, mais de donner à l'autre le droit de se situer lui, de trouver son identité propre.

La capacité d'exprimer cette fierté vis-à-vis d'autres donne aussi aux familles de la misère la force d'être solidaires. En prenant en main librement leur droit fondamental à l'autodétermination, elles deviennent responsables des autres. Je cite encore Monsieur Jo : « Monsieur Marcel me dit : vous luttez avec moi et j'ai une grande famille du Quart Monde qui pense à moi et me défend partout. Il a compris qu'il n'est pas seul. Toi, tu as mal, moi j'ai mal ; ça, c'est notre partage du cœur. C'est notre force à nous tous, que personne ne peut nous prendre. Au contraire, là, nous pouvons apprendre aux autres quelque chose qui vaut plus que de l'argent. »

Le troisième niveau : une société sans misère

De la solidarité qui crée un « nous », une identité collective, naît enfin aussi une volonté collective, un projet de société où « mettre fin à la misère » est le chemin pour arriver à une communauté humaine dans laquelle la dignité et la valeur de tous les hommes soient reconnues.

« Nos volontaires et nos militants sont présents dans les cités. Ils sont là avec leur cœur pour faire du bien et pour prouver que les familles du Quart Monde ne sont pas mauvaises et qu'elles sont capables de faire quelque chose avec leurs enfants, aussi bien que les autres sur cette terre. C'est comme cela que l'on peut détruire la misère pour toujours, en partageant et en bâtissant la paix dans le monde entier. »

Les familles qu'il visite, Monsieur Jo n'hésite jamais à les rejoindre dans leurs démarches à l'école, aux services sociaux ou de logement, etc. pour y faire valoir leurs droits. Mais, là aussi, son premier objectif est d'instaurer une bonne entente, car il sait que tout dépend de la personne et de sa vision de l'autre. Dans la vie et l'engagement de Monsieur Jo, l'identité, la solidarité et l'action publique ou politique sont indissociables. Son point de repère, sa finalité restent toujours la personne.

Quand je regarde l'ensemble de la lutte contre la pauvreté dans nos pays, je vois, de la part de la société, un grand investissement à ce troisième niveau : celui de la législation et des mesures administratives. Or l'emploi, la santé, le logement, les moyens d'existence, la protection juridique sont des conditions pour permettre à chaque citoyen d'être reconnu dans sa dignité et son identité (premier niveau) et de trouver sa place dans la communauté (deuxième niveau). Ce n'est pas par hasard que, pour Monsieur Jo, tout comme pour tous ceux qui connaissent la misère de l'intérieur, le combat pour la famille est central dans leur engagement, car la famille se situe au carrefour des trois niveaux.

Une politique de lutte contre la pauvreté qui n'investit pas autant dans l'identité personnelle et la solidarité des plus démunis que dans la législation et dans la mise en œuvre de mesures, risque de porter atteinte au droit fondamental à l'autodétermination de toute personne, clé de la liberté, de l'égalité et de la fraternité des hommes. Actuellement le monde politique et administratif commence à prendre de plus en plus en compte la réalité de vie des pauvres. Le jour où leur expérience et même leur pensée seront prises comme point de référence de l'ensemble de nos politiques, nous ferons un grand pas en avant. Mais le défi va plus loin : pour nous libérer de la misère avec les plus pauvres, nous devons leur permettre, nous permettre, de cheminer ensemble, d'être actifs et responsables sur chacun des trois niveaux.

C'est peut-être pour cela que Monsieur Jo m'a incité à investir, avec des familles très pauvres, toute mon énergie dans la relation humaine de personne libre à personne libre. Et d'en témoigner. C'est à ce premier niveau existentiel, « du cœur, que le déficit d'engagement humain et de moyens concrets est le plus grand. Et le défi pour l'avenir du monde aussi.

Pour citer cet article André De Cock, « Capteurs de solitude », Revue Quart Monde, Année 1999, Risquer l'empreinte de l'autre, Dossier, mis à jour le : 02/07/2009,URL : https://www.revue-quartmonde.org:443/2628.
Auteur

André De Cock

André De Cock, belge, est docteur en philosophie. Professeur dans plusieurs écoles supérieures et secondaires, il s'engage assez vite dans un quartier pauvre pour que l'école où vont ses enfants puisse continuer à exister. Ses engagements dans l'enseignement et aussi dans un quartier défavorisé le mènent fin des années 70 à promouvoir le “ »Library extension work » en lien avec des projets de développement communautaire en Flandres. Il est parmi les premiers à s'y engager dans des projets de bibliothèque de rue, de colportage de livres et d'alphabétisation. En 1985, il fonde à Gand le « Beweging van Mensen met Laag Inkomen en Kinderen », une des associations où se rassemblent et prennent la parole des familles très pauvres. Pensionné en 1992, il se met pendant trois ans au service du Mouvement international ATD Quart Monde.

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