Il n'y a pas d'être humain impossible à rejoindre

Nathalie Bénézet

References

Electronic reference

Nathalie Bénézet, « Il n'y a pas d'être humain impossible à rejoindre », Revue Quart Monde [Online], 171 | 1999/3, Online since 05 March 2000, connection on 05 May 2021. URL : https://www.revue-quartmonde.org/2626

« Quand tu traverses la vie avec quelqu’un, l’autre laisse une empreinte dans ta vie » écrit l’auteur. Vivre à la fois la fidélité à soi-même et la transformation qu’opèrent les autres en nous, voilà une démarche essentielle.

Index de mots-clés

Spiritualité

Nathalie Bénézet : Lorsqu’on pense spiritualité, on pense souvent à des traditions religieuses ou à des courants philosophiques. Personnellement, je ne me rattache ni aux unes, ni aux autres.

Louis Join-Lambert : Pour toi, être fidèle à toi-même, qu’est-ce que cela signifie ?

Je dirais : ne pas m’éloigner des miens. Il faut de la résistance, quand tu viens de chez les pauvres, pour ne pas être récupéré et coupé d’eux. Le monde a pris l’habitude d’aspirer ce qui vient d’en bas et d’en oublier ensuite l’origine, la source. Le volontariat, pour moi, est l’une des façons de résister à cette coupure, à cette récupération : il existe d’abord pour les plus pauvres (ce qui ne veut pas dire contre les autres). Les plus pauvres sont coupés du reste du monde mais cela ne les empêche pas de rêver de ce monde. Si le volontariat les rejoint, il doit partager leur rêve, il n’a pas le choix.

L. J-L : Tu parles de coupure. Tu penses qu’il y a quelque chose d’essentiel dans l’esprit des plus pauvres, directement lié à la continuité de l’humanité. Le volontariat refuse la coupure, l’exclusion.

J’ai reçu beaucoup de choses dans ma vie qui pourraient me rendre étrangère à mes racines, me couper de mes origines. Y être fidèle, pour moi, ne veut pas dire y être collée, tout connaître de la réalité du milieu dans lequel j’ai vécu et des perspectives de sa libération. Il est dangereux de laisser croire aux personnes qui viennent de la misère et que l’on veut rejoindre, qu’elles seules connaissent la route. On peut les transformer en leaders, ce n’est pas obligatoirement les rendre libres. Je ne sais pas comment des personnes comme le père Joseph, Martin Luther King et d’autres, intériorisent la vie des leurs au point de rejoindre le monde, avec cette densité du vécu, sans créer de rupture, de coupure. La misère crée une sensibilité, mais aussi beaucoup de fragilité...

L. J-L : et qu’il faut accepter et non fuir ?

Il faut laisser les personnes libres de trouver le chemin de leur vie, ne pas leur en imposer un autre. Ce que je sais, c’est que lorsqu’on est dans l’extrême pauvreté, on se sent dans un gouffre tellement profond ! Personne ne connaît seul le chemin pour remonter. On espère que les personnes de la société ne laisseront pas vos enfants dans ce trou, on espère que les voisins, les services sociaux, l’école etc. vont comprendre mais ne chercheront pas à vous manipuler.

L. J-L : Qu’est-ce qui est essentiel ?

C’est de se rappeler ensemble et en permanence, qu’il n’y a pas d’être humain sans esprit, et donc pas d’être humain impossible à rejoindre.

L. J-L : C’est ce que tu penses essentiel de croire ?

Je le crois essentiel pour l’humanité. Si je défends l’intérêt des miens, c’est parce que je crois qu’il n’y a pas d’espoir pour eux s’il n’y a pas d’espoir pour l’ensemble des personnes humaines. Lorsque tu es face à l’inhumain, ou tu meurs, ou tu deviens fou, ou alors tu crois dans le monde, dans les êtres humains et ça devient la vie. C’est cela qui m’a fait rejoindre le volontariat. J’y suis attachée et j’ai confiance en lui parce que j’y trouve l’empreinte de ceux qui souffrent ou ont souffert de la misère. Ma manière d’être fidèle aux miens, c’est de m’investir dans ce qu’ils ont contribué à bâtir. Le volontariat, à l’intérieur du Mouvement ATD Quart Monde, a une histoire qui appartient aux pauvres.

L. J-L : Comment comprends-tu ces empreintes ?

Qu’est-ce qu’on a gagné ? La rencontre, l’engagement avec les plus pauvres a changé les volontaires dans leur être-même. Aux assises du volontariat, en 1983, le père Joseph disait : « Les gens ont fait de vous des grandes personnes » et il expliquait : « Ce que les gens nous ont offert, ça peut très bien aller profiter ailleurs, au monde politique, économique, on peut ne pas se rappeler qui a offert ça. Le volontariat qui reste ensemble, témoin, c’est une garantie que cette empreinte soit visible ». Tout ce que les personnes en grande difficulté nous transmettent douloureusement de leur vie, de leur pensée, tout ce qu’elles vont chercher jusqu’au fond d’elles-mêmes, ce n’est pas seulement pour faire des lois, même si celles-ci sont indispensables ; elles attendent, espèrent un changement en nous, une transformation des personnes, aujourd’hui. Elles l’expriment quand elles nous disent : « Vous avez tenu le coup avec nous », par exemple. Dans ce domaine, il y a des choses qui ne se disent pas avec des mots, mais qui transparaissent dans la vie.

Elles attendent qu’on traverse la vie ensemble. On ne peut traverser la vie sans changer. Les changements touchent tous les domaines de la vie à commencer par le domaine spirituel. Les plus pauvres influencent notre vie intérieure. Sur le plan spirituel, nous avons des appartenances différentes, des croyances différentes entre volontaires, mais il y a une appartenance que nous avons choisie en commun, je dirais, celle d’être un peuple. Cela ne se situe pas à un niveau d’égalité mathématique, ça, c’est la vitrine. Si tu ne changes pas à l’intérieur, quelle que soit ta foi, tu entraînes les gens avec tes moyens à toi.

L. J-L : Quels sont les outils des très pauvres ?

Leur expérience humaine. Ils ont souffert mais ils ont inventé des moyens pour continuer à vivre comme des être humains. C’est cela que le père Joseph a mis en lumière. Il n’est pas novateur parce qu’il a su décrire la souffrance des personnes mais parce qu’il a su nous transmettre le sens profond de gestes. Par exemple, dans « Paroles pour demain »,1 il raconte cette histoire : un homme, qui avait quitté le foyer, revient dans sa famille chercher ses affaires pour repartir, semble-t-il. Il n’y a rien à manger pour les enfants. La femme dit à son mari : « J’ai vendu une boîte de petits pois pour t’écrire ». Le père Joseph fait surgir à notre regard ce geste d’amour. On est obsédé par l’idée que les personnes très pauvres ont besoin d’éducation. C’est un beau mot pourtant, éducation, mais on l’a tellement restreint, enfermé. On ne peut enseigner à un enfant qu’on méprise.

L. J-L : Pour les adultes, il me venait l’exemple de Mrs Cola,2 une Américaine à qui on a refusé un prix, on jugeait qu’elle ne s’en était pas sortie suffisamment.

Ce sont ceux qui n’ont pas connu la misère qui déterminent si vous vous en êtes sorti ou pas. L’intention, en général, n’est pas mauvaise... C’est dur de voir les gens que tu aimes être méprisés, mais si tu vois la tête de ceux qui méprisent ! Ils ne sont pas libérés non plus.

L. J-L : Au fond, toi, tu donnerais le prix à ceux qui se changent ensemble ?

Je crois que tous les êtres humains sont pleins de richesses, de possibilités... Ceux qui m’ont appris la vie, s’ils avaient douté... C’est presqu’un luxe de douter.

L. J-L : Cela se traduit comment ?

Quand le père Joseph parle de sa mère, toutes les mères en grande pauvreté font pareil. Lorsqu’elles se lèvent tous les matins, même si elles sont obsédées par ce qui peut arriver, elles continuent à espérer, à penser.

L. J-L : Est-ce que ça veut dire être capable de recevoir ? Mrs Cola nous a rappelé que le petit enfant arrive avec une source de confiance dans les adultes. Personnellement, j’avais oublié cela, les volontaires qui étaient près de ses enfants ne l’avaient pas oublié. C’est ce qu’ils ont fait ressortir du trou. Le volontariat reste auprès de gens qui ont été, la plupart du temps, humiliés de recevoir. La capacité de recevoir leur reste. Au-delà de tous les ratés des relations, des déceptions, il reste une certitude intime que les personnes sont capables de donner sincèrement et de recevoir. La désespérance, c’est quand tu n’es pas capable de recevoir quelque chose de l’ordre de l’empreinte.

C’est une richesse d’être confronté à des gens différents. Un danger peut être la mainmise sur ma conscience. J’ai besoin en même temps de mes semblables pour ne rien perdre en liberté, en réflexion, en exigence.

1Desclée de Brouwer, 1986, 144 pages, illustrations de Jean Bazaine
2Cf. Interview de Mrs Cola, Quart Monde, n° 167 « L'enfant civilisateur ».
1Desclée de Brouwer, 1986, 144 pages, illustrations de Jean Bazaine
2Cf. Interview de Mrs Cola, Quart Monde, n° 167 « L'enfant civilisateur ».

Nathalie Bénézet

Française, Nathalie Bénézet a effectué divers travaux (agriculture, restauration...) avant de devenir volontaire d’ATD Quart Monde en 1989. Pendant plus de trois ans, elle a vécu à Taïwan avec une autre volontaire européenne. Elle y a appris le mandarin pour comprendre et soutenir les amis taïwanais et apprendre d’eux comment être présents aux plus pauvres dans cette région.

CC BY-NC-ND